CD, événement, critique. Grétry : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recréation – Orkester Nord / Martin Wåhlberg (2 cd  -  Aparté nov 2018)

grétry portraitCD, événement, critique. Grétry : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recréation – Orkester Nord / Martin Wåhlberg (2 cd  -  Aparté nov 2018). Grétry, maître de l’opéra-comique entre 1770 et 1790, demeure le plus grand génie musical et dramatique de l’Ancien Régime ; dans Raoul, il mêle les genres merveilleux voire terrifiant sur un arrière fond médiéval dans cette intrigue qui comme La Belle et la Bête est inspiré de Perrault, mais un Perrault comme rationalisé et plus contrasté encore par Sedaine. L’ouvrage n’a rien de « comique », sinon ses dialogues parlés empruntés au théâtre (y compris la gouaille bouffe efféminée, délirante d’Osman le serviteur de Raoul qui tempère le tragique horrifié d’Isaure, épouse séquestrée, confrontée à l’indicible horreur).

 

 

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Grétry en Norvège…

Orkester Nord / Martin Wåhlberg
jouent Raoul de 1789 :
Saisissante vitalité de l’orkester Nord

 

 

 

gretry raoul barbe bleue opera critique classiquenews cd aparte 3149028133691Le génie de Grétry s’affirme dans l’intelligence de séquences dont la situation dramatique lui inspire des tableaux admirablement orchestrés (le pastoralisme ramélien de la bergère qui conclut l’acte II, -divertissement des bergers-, après que Isaure dans la scène précédente, horrifiée par ce qu’elle découverte – dans le cabinet des têtes coupées, ne s’épanche sur l’épaule de Vergy travesti en demoiselle Anne-, et d’Osman surtout qui compatit à sa douleur). L’intensité expressive révèle surtout l’imagination exemplaire voire superlative du chef, vrai tempérament qui caractérise, sculpte le relief orchestral, apporte la vie, le nerf à une partition qui sur le papier pourrait sonner décorative et maniérée. Rien de tel : Martin Wåhlberg apporte une palpitation frémissante à chaque tableau, … amorçant loin des chefs français pourtant plus connus en France, et souvent « incontournables » dans ce répertoires, une route interprétative qu’il faut désormais suivre.

La verve des instrumentistes est époustouflante du début à la fin. Le chef comprend combien Grétry souffle un vent vivifiant, incessamment renouvelé : la sincérité des sentiments, de nouveaux héros tirés de la fable amoureuse ou fantastique (loin des sorcières, démons et rois mythologiques et royaux) captivent; cette science exprime la couleur déjà romantique de l’orchestre (les cors somptueusement mordants annoncent Weber). Le maestro nordique imprimant à la partition une vitalité étonnante, – absente en France actuellement parmi les chefs les plus aguerris et pourtant régulièrement invités à « défendre » les opéras de la période révolutionnaire et postérieurs (néoclassiques et préromantiques). Ce parti pris d’articulation et du nuances expressives permanentes se justifiant par la genèse même de l’ouvrage, créé par la troupe des comédiens italiens « ordinaires ». Il y a de fait un plaisir à jouer pour les musiciens et pour certains chanteurs, proche de la Commedia dell’Arte.

Voici le Grétry de la maturité ; de toute évidence, vrai, profond – sincère, délicat et grave à la fois (proche du Requiem d’un certain Mozart). Il est vrai que représenté devant le Roi en mars 1789 et sur le livret de Sedaine, Raoul Barbe Bleue sous son masque de galanterie médiévale horrifique a tout d’un drame à multiples entrées qui contient la très mature inspiration de Grétry, comme perméable aux évolutions de son temps, l’année 1789 restant marquante dans l’histoire française à juste titre.
L’enregistrement réalisé en Norvège en nov 2018 apporte la preuve que Grétry n’a aucun mal à renouveler sa manière : à 48 ans, – il mourra en 1813, le compositeur maîtrise parfaitement tous les rouages et les possibilités offerts par le genre opéra-comique.

 

 

LES CHANTEURS PLUTÔT QUE LES CHANTEUSES… Parmi les solistes d’une distribution inégale, regrettons le choix de la soprano française Chantal Santon qui omniprésente dans le rôle d’Isaure, finit par agacer par son maniérisme expressif en commande automatique ; par ses aigus vibrés monotones et souvent tendus, avec cerise sur le gâteau un français inexistant, constamment inintelligible, en particulier dans son fameux air des bijoux (Acte I, scène 8) où la coquette se révèle alors, trop faible, cœur vénal, perméable à l’or et aux pierreries… – mais sans la présence du texte, l’écoute perd beaucoup de la finesse réelle de cette séquence ; même déception de la part d’Eugénie Lefebvre (bergère lisse et sans relief, elle aussi inintelligible et de surcroît fatiguée dans le dit divertissement de la fin du II). Dommage. Ici les chanteuses ont perdu tout éclat.

CLIC D'OR macaron 200Par contre saluons la prestance des hommes, tous mieux articulés et plus nuancés car il n’oublient jamais le texte… Mathieu Lécroart (sombre Raoul), très présent et vocalement coloré François Rougier (Vergy, l’amoureux défenseur de la belle Isaure), comme la verve théâtrale du pétillant Manuel Nuñez Camelino et son accent hilarant (Osman) ; les deux nobles, frères d’Isaure Enguerrand de Hys et Jérôme Boutillier (Carabi et Carabas). A nouveau, on s’étonne qu’il ne soit pas proposé cette production en France. L’opéra comique français ressuscite à l’étranger, affirme ses vertus à travers le disque. Une vertu de défrichement qui accrédite cette version malgré les déficiences évidentes du plateau. L’orchestre, lui, rend justice au style mozartien et préoffenbachien de Grétry, génie de l’opéra comique.

 
 
 

 
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CD, événement, critique. Grétry : RAOUL Barbe Bleue, 1789, recréation – Orkester Nord / Martin Wåhlberg (2 cd  -  Aparté nov 2018). Durée totale : 1h27mn  -  Parution le 15 nov 2019.

 

 

 

André E M Grétry (1741 – 1813) : Raoul Barbe Bleue, opéra-comique en 3 actes, livret de Michel Sedaine – Créé à l’Opéra-Comique, le 2 mars 1789

Isaure : Chantal Santon-Jeffery
Vergi : François Rougier
Raoul : Matthieu Lécroart
Osman : Manuel Nuñez Camelino
Jeanne / Une Bergère : Eugénie Lefebvre
Jacques : Maine Lafdal-Franc
Le vicomte de Carabi : Enguerrand de Hys
Le marquis de Carabas : Jérôme Boutillier

Orkester Nord – Martin Wåhlberg, direction.

 
  

 

COMPTE-RENDU, critique, opéra. VERSAILLES, Opéra royal, jeudi 10 octobre, 20h. GRETRY : Richard, cœur de lion. Pynkoski / Lajeunesse Zingg / Niquet

gretry-richard-coeur-de-lion-critique-compte-rendu-classiquenewsCOMPTE-RENDU, critique, opéra. VERSAILLES, Opéra royal, jeudi 10 octobre, 20h. GRETRY : Richard, cœur de lion. Pynkoski / Lajeunesse Zingg / Niquet. Qu’allait donner le duo canadien Pynkoski / Lajeunesse Zingg, représentant à présent familier de prestations assez désuètes (côté costumes), présentées à Versailles, en provenance de l’Opera Atelier Toronto ? Ouf, la production bénéficie de l’apport du décorateur Antoine Fontaine, spécialiste des toiles peintes baroques : on lui doit la conception d’opéras précédemment ressuscités tels Amadis de Gaule, … ; son concours rétablit suffisamment de « couleur historique » pour rendre le spectacle visuellement cohérent (très beau tableau de la prison médiévale)… Pourtant, écartant l’époque du roi Richard, Marshall Pynkoski écarte tout médiévalisme et opte résolument pour l’époque des Lumières, celle de Gretry. Car en 1784, année de la création de l’œuvre, alors que le peintre David invente le néoclassicisme (Serment des Horaces), le metteur en scène fait clairement référence au Bourbon incarcéré bientôt à la Conciergerie, Louis XVI soi-même.

Cohérente visuellement, la production l’est aussi sur le plan dramatique ; les dialogues parlés (livret de Sedaine) coulent et avancent car la plupart des chanteurs acteurs articulent et donc restent intelligibles ; les ballets réglés par Jeannette Lajeunesse Zingg réactivent l’action sans la plomber : belle réussite.

Efficace sans vraiment être subtile,- une qualité qui manque souvent à sa direction trop impulsive et volontiers surexpressive, le chef Hervé Niquet sait toujours électriser son orchestre Le Concert Spirituel, souligner davantage l’effet, les contrastes, que la finesse nostalgique que Tchaikovski a compris et su recycler, entre autres dans son opéra La dame de Pique, où la vieille aristocrate, très vieille France, Ancien Régime, chante clin d’œil à la Gaule monarchqiue et Versaillaise, l’air ancien aussi désuet que sensible : « « Je crains de lui parler la nuit » (ici chanté par Melody Louledjian en Laurette simplette et sensible).

Révélant un tempérament d’acteur, intérieur et finalement plus profond que ne le laissent supposer ses autres (rares) airs, le ténor flamand Reinoud van Mechelen, campe un Richard, habité par la conscience politique, parfois sombre ; en particulier dans le tableau de son emprisonnement : ardeur, couleur tragique, concentration ; voilà qui fait de Grétry, assurément un préromantique. On attend son Nadir des Pêcheur de Perles à l’Opéra de Toulon…

Hier confié à un baryton (plus passe partout) s’impose en réalité le personnage de l’autre ténor ici, Blondel, troubadour de son état, campé par Rémy Mathieu dont la seule juvénilité parfois trop sonore et un rien linéaire, pourraient être handicapants. Leur très beau duo « Une fièvre brûlante » au début du IIè acte, montre la réussite qui surgit quand les deux ténors de la distribution sont parfaitement distincts, de couleur comme de caractère.

 

 

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Pour le reste aucun des autres rôles ne déméritent sans pour autant saisir l’audience par une sorte d’évidence expressive comme il est rarement il est vrai offert aux spectateur (qui payent pourtant fort cher leur place à l’opéra royal de Versailles). Comtesse à peine esquissée par Grétry, Marie Perbost s’affirme davantage dans le rôle travesti d’Antonio.
Voilà qui atteste derechef du talent dramatique de Grétry, compositeur pour la monarchie bientôt décapitée. Dans l’écrin acoustique idéal de l’Opéra Gabriel, l’opéra de 1784 ressuscite avec charme et même mordant. De quoi ravir, comme nous, l’audience, composée pour beaucoup de visiteurs étrangers. Une nouvelle résurrection à mettre au mérite des producteurs de la société qui anime désormais les soirées au Château : Château de Versailles Spectacles. 10 ans après la mémorable production de l’Amant jaloux (mise en scène de Pierre-Emmanuel Rousseau), in loco, Versailles affiche légitimement et avec pertinence, une étonnante et convaincante implication à l’endroit du toujours mésestimé Grétry.

 

 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. VERSAILLES, Opéra royal, jeudi 10 octobre, 20h. GRETRY : Richard, cœur de lion. Pynkoski / Lajeunesse Zingg / Niquet

 

 

Grétry : Richard cœur de lion
Opéra-comique en trois actes, livret de Sedaine
Création : Comédie Italienne, Paris, le 21 octobre 1784

Mise en scène : Marshall Pynkoski
Chorégraphie : Jeannette Lajeunesse Zingg
Décors : Antoine Fontaine
Costumes : Camille Assaf

Richard : Reinoud Van Mechelen
Laurette : Melody Louledjian
Blondel : Rémy Mathieu
Antonio / La Comtesse : Marie Perbost
Sir Williams : Geoffroy Buffière
Urbain / Florestan / Mathurin : Jean-Gabriel Saint-Martin
Guillot / Charles : François Pardailhé
Madame Mathurin : Cécile Achille
Sénéchal : Charles Barbier
Colette : Agathe Boudet
Béatrix : Virginie Lefèvre

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Ballet de l’Opéra royal, Chœur et orchestre du Concert Spirituel
Hervé Niquet, direction

Illustrations : © Agathe Poupeney

 

 

 

 

 

CD. Grétry : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar)

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasCLIC_macaron_2014CD. Grétry : La Caravane du Caire (Van Waas, 2013, 2 cd Ricercar). C’est un pilier du répertoire lyrique de 1784 qui nous ici révélé. L’Académie royale de musique à l’époque de Louis XVI et de Marie-Antoinette se frotta les mains, engrangeant des bénéfices jamais connus auparavant (ou si peu) grâce à une œuvre de pure séduction mais de métier raffiné qui en jalon décisif, renouvelle sensiblement l’évolution du genre lyrique si présent et actif quelques années avant la Révolution… Ici Grétry se rapproche de la trame de l’Enlèvement au Sérail de Mozart (1782), abordant le drame amoureux en lui associant cet exotisme – premier orientalisme du genre – d’une totale et envoûtante fantaisie. Le visuel de couverture met en avant la couleur exotique plutôt que le drame tendre qui se joue en Méditerranée (il est vrai qu’il ne faut pas chercher la vraisemblance psychologique des caractères ; c’est le parfum général d’un exotisme diffus qui triomphe plutôt ici, dans un spectacle flatteur)… En Egypte, la belle esclave Zelim est la prisonnière du Pacha Osman. Après quelques péripéties prétextes à épisodes tendres et pastiches en tous genres, l’héroïne est finalement libérée par son fiancé Saint-Phar, lui aussi esclave. A l’époque des Lumières, les héros vertueux ne peuvent que connaître la délivrance, prolongement d’une souffrance qui inspire de longues effusions antérieures. Sur le plan formel, la comédie lyrique reprend la liberté d’invention de Platée de Rameau (réalisée 40 ans plus tôt) ; mais le goût a changé et la partition associe plusieurs registres poétiques qui alliés aux ballets et aux pastiches (dont l’air italien à coloratoure de l’esclave italienne au II, le plus long de l’ouvrage soit plus de 7mn !) compose un spectacle frappant par son éclectisme poétique, son entrain et son élégance.

Grétry l’orientaliste

gretry gretry_clip_image002Il faut bien tout le métier d’un Guy van Waas pour comprendre et articuler une musique qui appelle à la séduction et à la fantaisie la plus exquise : interprète de plusieurs ouvrages difficiles et singuliers d’un XVIIIè que nous apprenons ainsi à redécouvrir (La Vénitienne de Dauvergne, l’exceptionnel Thésée de Gossec, sans omettre du même Grétry : Céphale et Procris, tous enregistrements édités aussi chez Ricercar), le chef des Agrémens retrouve dans cet enregistrement réalisé il y a un an à Liège, la légèreté amusée, le raffinement et le dramatisme d’une écriture chamarrée qui grâce au génie de Grétry, sait préserver toujours l’efficacité théâtrale, la variété, les contrastes sans entamer la progression de l’action. Le symphonisme manifeste de l’ouverture, le caractère des ballets orientaux, d’un égyptianisme feutré pétillant (sollicitant un instrumentarium parfaitement restitué par Van Waas), tout cela éclaire le talent du Grétry monarchiste pour la scène lyrique. L’orchestre rayonne, faisant feu de tout bois (superbe succession des danses et ballets des deux tableaux du II). Le plateau vocal réunit des chanteurs astucieusement sollicités chacun pour la couleur dramatique du timbre : on aime la tendresse aimante de Zelime (Katia Velletaz) et de son aimé Saint-Phar (Cyrille Dubois) : leur duo en particulier ont le charme des effusions sincères et musicalement canalisées ; les esclaves française ( Caroline Weynants) et italienne (Chantal Santon) apportent tout le piquant agile de leurs voix souples et expressives. Côtés chanteurs, on remarque aussi le Florestan héroïque altier du toujours excellent Tassis Christoyannis ou le tendre et volubile Tamorin de Reinoud Van Mechelen… Quant au chœur de chambre de Namur, il confirme ses affinités superlatives avec un répertoire dont les choristes inspirés (et très bien préparés) savent exprimer la délicatesse heureuse, le nerf mordant selon les situations.

La résurrection est légitime, d’autant mieux servie dans une réalisation aussi soignée, vivante, pétillante. Irrésistible.

caravane du caire gretry cd ricercar guy van waasAndré Modeste Grétry (1741-1813) : La Caravane du Caire. Comédie lyrique en 3 actes, créée à Fontainebleau en octobre 1784. Katia Velletaz (Zélime), Cyrille Dubois (Saint-Phar), Tassis Chrystoyannis (Florestan), Reinoud Van Mechelen (Tamorin), Chantal Santon (une esclave italienne), Caroline Weynants (une esclave française)… Chœur de chambre de Namur, Les Agrémens. Guy Van Waas, direction. Enregistrement réalisé en octobre 2013 à l’Opéra royal de Wallonie, Liège. 2 cd. Ricercar. 

 

 

 

VIDEO

gretry-andre modeste gretryVoir notre grand reportage vidéo dédié à la Caravane du Caire de Grétry, représenté en version de concert à l’Opéra royal de Wallonie : L’opéra français à l’époque de Marie-Antoinette. En 1783, l’Academie royale de musique, très jalouse de ses succès à l’Opéra Comique, commande à Grétry, un nouvel opéra : le compositeur invente alors un nouveau genre, dans le sillon de Platée de Rameau : la comédie lyrique. Ballets inventifs exotiques, orchestration raffinée savoureuse (picolo, basson, clarinettes, cordes à 5 parties), plateau de solistes nombreux et finement caractérisé, La Caravane du Caireimagine les contemporains de Louis XIV en Egypte. La vision est historique et exotique : Grétry s’y révèle en génie des styles mêlés, nouveau champion d’un éclectisme lyrique riche en astuces et en audaces. L’opéra fut joué sans discontinuité jusqu’au début du XIXème siècle : un succès qui rejaillit aujourd’hui grâce à la verve et l’éclat que le chef Guy Van Waas sait instiller à cette recréation événement. Disque à paraître à l’été 2014. Reportage vidéo exclusif CLASSIQUENEWS.COM © 2014

 

 

Récital Sophie Karthauser (Grétry, Mozart, 2013)

Karthauser Sophie karthauserTélé, ARTE, le 16 mars 2014,18h30. Récital Sophie Karthauser, soprano. Grétry, Mozart. Accompagnée par l’ensemble sur instruments anciens Orfeo (Michi Gaigg, direction) chante les airs d’opéras des musiciens de l’époque de Marie-Antoinette, Grétry et Mozart. Grâce, élégance, musicalité, la soprano Sophie Karthauser qui a incarné avec finesse le rôle de Susanna (sous la baguette de William Christie) et plus récemment de la Comtesse des Noces de Figaro de Mozart (après Despina et Zerlina) exprime l’ivresse émotionnelle des héroïnes de Grétry et de Mozart. Née en 1974, la soprano belge a suivi les cours de la Guidhall School of music and drama de Londres et aussi de la soprano Elizabeth Schwarzkopf, immense interprète chez Mozart et Richard Strauss. Sophie Karthauser est aujourd’hui au sommet de sa carrière : à quarante ans, la voix a gagné une largeur fluide sans perdre l’éclat de ses aigus filigranés.
Le récital est filmé dans l’écrin baroque et néoclassique à la fois, comme les deux compositeurs abordés, du château de Schwetzingen, le Versailles germanique (près de Heidelberg). Concert Allemagne, 2013, 45 mn.

Rediffusion sur Arte, le 21 mars 2014 à 5h20.

Illustration : Sophie Karthauser © A.Yanez

Compte-rendu : Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. Grétry: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell)… Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.

grétry portraitParis, 1791 : la France Républicaine retrouve l’inusable mélodiste Grétry qui associé au dramaturge Sedaine met en musique la légende du héros suisse, révolté patriote : Guillaume Tell. Il est évident qu’ici les vertus du peuple, plein acteur de son destin et mené par le libertaire Tell, sont clairement célébrées : contre la barbarie d’un pouvoir abusif et despotique, l’arbalètrier prodigieux en osant défier l’autorité de Guesler (l’Autrichien honni) sème le vent de la révolution et permet au bon peuple suisse, opprimé mais solidaire, de trouver les voies de son émancipation.

Au début de l’opéra, nous assistons à la noce rustique entre la fille Tell (Marie) et le fils du Bailly (Melktal fils), heureuse idylle qui rapproche les classes différentes ; puis l’action se précipite et sombre dans le cynisme froid du tyran local avant que Guilaume Tell, vainqueur de l’épreuve qui devait l’humilier, ne soulève tous les cantons derrière lui pour destituer le despote satanique : le choeur final célébrant la liberté des patriotes souligne assez le vrai sujet de l’ouvrage de Grétry: la liberté du peuple contre le pouvoir despotique (anticipation par son sujet et aussi par certains éléments formels et musicaux de … Fidelio de Beethoven ?).
Nous sommes bien loin des galanteries aimables du Grétry versaillais propre aux années 1780, quand il servait encore la Cour de France, comme favori de Marie-Antoinette, avec les opéras tels surtout La Caravane du Caire (1783), ou Richard coeur de Lion (1784) … Avec le changement de régime et la Révolution, Grétry sait se renouveler ; il fait encore évoluer le genre opéra comique vers … l’opéra patriotique et républicain. De fait, sa science des chansons courtes et facilement mémorisables (la chanson de Roland à Roncevaux au III) dont le principe ont tant oeuvré pour le rendre définitivement populaire, une nouvelle unité dramatique qui enchaîne les tableaux avec un réel sens du rythme et de la gradation expressive … tout cela souligne les qualités d’une écriture lyrique assurée et mûre qui impressionne Mozart, voire annonce donc, d’une certaine manière Fidelio de Beethoven, sans omettre les ensembles d’un Rossini.
Certes la mise en scène présentée à Liège (conçue par le directeur des lieux, Stefano Mazzonis di Pralafera) regarde du côté des théâtres et tréteaux de la Foire dont les effets de machineries d’époque (changements à vue) sont idéalement rétablis ; où la parodie et la déclamation grandiloquente semblent faire le procès des sujets d’actualité et des genres passés de mode, selon une approche mordante voire loufoque bienvenue ; précisément aussi, aborde avec une fausse légèreté, les évocations très couleurs locales, d’une Suisse légendaire … Mais tout cela n’empêche pas, non sans raison, la profondeur et la gravité d’une tragédie franche, plutôt intensément menée. Les tableaux collectifs (fin du I), puis le grand air de Madame Tell (d’un véritable souffle pathétique, d’une grandeur grecque : n’oublions pas que Grétry fut capable de commettre Andromaque, vrai tableau grandiose et ” sévère” à la façon néoantique) convoquent aussi le genre tragique et même saisissant le mieux tissé : le choeur des partisans, jurant de démettre le tyran Guesler est aussi un grand moment : c’est soudainement le peuple de la Révolution française qui surgit sur les planches sous l’inspiration du citoyen Grétry.

 

 

Le Guillaume Tell du citoyen Grétry

 

L’opéra vrai grand succès de la France républicaine, est même repris jusqu’en 1828 à Paris, influençant certainement le Guillaume Tell de Rossini, créé à l’Opéra de Paris l’année suivante (1829) qui y fixe les règles et vertus du grand genre lyrique français : c’est dire la valeur de la partition ainsi dévoilée à Liège, nouveau jalon mémorable en cette année du Bicentenaire de sa mort (1813). La preuve est même donnée que Rossini réutilise le premier motif poursuivant l’ouverture (la mélodie énoncée par la clarinette puis sa reprise en coulisse) de Grétry, base du grand choeur final de son Guillaume Tell.
Voici donc le Grétry mûr et maître de ses effets, qui à 50 ans en 1791 démontre sa capacité à renouveler les règles lyriques et théâtrales. En dépît des dialogues (finalement courts) et des récits parlés, l’unité et la cohérence du drame, l’enchaînement des épisodes relèvent d’une pensée globale assez saisissante voire singulière : contrairement à Rossini qui pourtant sait développer et approfondir en airs impressionnants, le profil des protagonistes, Grétry comme frappé par l’essentiel et la concision, concentre l’intensité voire la violence expressive sur les femmes : à aucun moment chez Rossini, nous ne trouvons cette incandescence, telle qu’elle paraît dans l’air de déploration de Madame Tell en seconde partie ; même la fillle Tell, Marie, se distingue aussi avec un relief spécifique. Ce sont des appuis majeurs pour la réussite du héros ; autant d’efficacité dramatique reste rare … elle rappelle évidemment la science des dispositions scéniques du peintre David, une décennie plus tôt, quand l’artiste créait ce style néoclassique adulé par Louis XVI sur le thème des Horaces par exemple… Voilà donc le dramaturge Grétry confirmé.
A Liège, la distribution est épatante pour un spectacle qui allie avec justesse le délire parodique, la tension héroïque, comme la gravité tragique : pas si facile pour les chanteurs de réaliser une telle alliance. Et la performance inspire Anne-Catherine Gillet, Marc Laho qui font un couple Tell très convaincant : la soprano réussit sa déclamation avec une vivacité souvent espiègle, trouvant le ton juste dans son grand air d’imploration déjà cité, quand le ténor très en voix, articule son texte avec l’aplomb d’un acteur diseur, sachant projeter et nuancer avec d’autant plus de mérite qu’il n’a pas d’airs proprement dits à défendre tout au long de l’action. Tout cela préserve la vérité et la justesse d’un théâtre qui n’est pas que léger et badin comme il est écrit trop souvent : le lecteur de Jean-Jacques Rousseau dont il acheta la propriété à Ermenonville, l’amateur de philosophie, idéalement pénétré par l’esprit des Lumières et de la Raison, marqué aussi par l’épreuve que fut le décès de ses trois filles, n’a in fine rien d’un volage sans conscience ni engagement critique. Républicain, Grétry le devint ou le révéla par conviction ; c’est pourquoi ce Guillaume Tell somme toute assez tardif dans son oeuvre recueille la maîtrise liée aux nombreux ouvrages précédents, tout en développant sur un sujet révolutionnaire, une forme et un langage d’un nouveau genre. Le décoratif et le badin n’empêchent pas la vérité.

C’est cet élément déterminant qui frappe aujourd’hui et que la production liégeoise de juin 2013, outre ses délires scéniques, sait subtilement respecter (grâce à la qualité des chanteurs requis). Dans la fosse, le pétillant Claudio Scimone, octogénaire toujours en verve, distille sur instruments modernes, un Grétry définitivement indémodable, tendre, fraternel, toujours surprenant. Production à ne pas manquer, à l’affiche de l’Opéra Royal de Wallonie les 11, 13 et 15 juin 2013.

Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 7 juin 2013. Grétry: Guillaume Tell, 1791. Marc Laho (Guillaume Tell), Anne-Catherine Gillet (Madame Tell), Lionel Lhote (Guesler), Liesbeth Devos (Marie), … choeurs et orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Claudio Scimone, direction. Stefano Mazzonis di Pralafera, mise en scène.

Versailles : le petit théâtre de la Reine, 1780

versailles_Theatre_de_la_Reine_-_côté_jardinThéâtre mythique. Le Petit Théâtre de la Reine à Versailles. Elève de Gluck à Vienne, la jeune Reine de France Marie-Antoinette cultive son goût de la musique à Versailles, en particulier dans le domaine privé que le roi lui a offert, Trianon. Si elle hérite du Petit Trianon (été 1774), édifié sous le règne de Louis XV pour sa maîtresse La Pompadour (en 1762 par Jacques Ange Gabriel, l’architecte de l’Opéra dans le château), Marie-Antoinette commande à Richard Mique un nouveau site, idéalement discret (façade à peine perceptible identifiable par un fronton simple et deux colonnes ioniques). Le théâtre est fabriqué à l’économie (bois et plâtre imitent le marbre et permettent le déploiement d’un décor abondant et cependant luxueux).
C’est une salle de plan ovale qui peut accueillir une centaine d’intimes, spectateurs proches des Souverains, prenant place dans les 2 baignoires, le parterre et le balcon (sans omettre les loges grillagées comme dans l’Opéra de Gabriel).

 

 

 

Théâtre mythique à  Versailles

le Petit Théâtre de la Reine à Trianon

1780

 

 

Malgré la fragilité et la simplicité des matériaux, le Petit Théâtre de la reine étonne par l’équilibre de ses proportions, le raffinement propre au règne de Marie-Antoinette, d’inspiration antique et florale (cascades et guirlandes de fleurs portées par nymphes et enfants). Mique redessine aussi les jardins du Petit Trianon, dans le style anglais avec fabriques et hameau…

La scène est plus importante en surface et comprend une machinerie d’époque conçue par Pierre Bouillet : c’est l’un des témoignages préservés de la technologie utilisée pour les arts du spectacle au XVIIIè, permettant le changement des décors grâce aux panneaux peints qui pivotent sur un axe ou coulissent surun rail (pour les changements de tableaux) et qui sont éclairés sur la scène.
Ce théâtre de poche, en or et bleu, est inauguré en 1780, véritable manifeste du style néoclassique : la Reine harpiste de talent, y joue la comédie (celle de Beaumarchais, parfois déguisée en bergère…) et chante dans les oeuvres de Grétry, Sedaine, Monsigny… Grétry est apprécié par la Reine comme il était déjà depuis 1771, favorisé par la du Barry (pour elle, le compositeur crée à Fontainebleau, Zémir et Azor, merveille rocaille et classique d’après La Belle et la bête de Perrault).

Petit_Trianon,_theatre_entree_portique_de_la_Reine,_entréeReine à Versailles, femme intime et hôtesse aimable proche de ses amis à Trianon, Marie-Antoinette favorise le charme et la poésie dans son domaine. Avant l’inauguration de son théâtre, Marie-Antoinette produit des spectacles dans la galerie du Grand Trianon, ou dans l’ancienne orangerie du domaine ; pendant 5 ans, la jeune reine se passionne pour la comédie, offrant des rôles à ses proches au sein de la compagnie qu’elle a créé : ” la troupe des seigneurs ” (avec la complicité du frère du roi, le comte d’Artois). Les représentations s’achèvent à 9h du soir puis sont suivies d’un diner. Au théâtre de la Reine, les compositeurs qu’elle aime (entre autres ceux qu’elle a fait venir à Paris, allemands, italiens…), sont favorisés : Gluck (Iphigénie en Tauride), Piccinni (Le dormeur éveillé), Sacchini (Dardanus), Grétry (l’indémodable Zémir et Azor), sans omettre l’auteur engagé Rousseau (Le devin du village), comme aussi les pièces à la mode dont on se demande pour certaines si les aristocrates interprètes avaient bien mesuré la teneur sulfureuse comme c’est le cas du Barbier de Séville de Beaumarchais. Aujourd’hui le Petit Théâtre de la Reine n’accueille pas de spectateurs pour des raisons de sécurité mais il se visite sur réservation.