Nouvelle Ă©dition Glenn Gould 2015. Entretien avec Michael Stegemann

glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015RĂ©Ă©dition Glenn Gould 2015 : grand entretien avec Michael Stegemann, spĂ©cialiste de Gould Ă  l’occasion de la nouvelle Ă©dition Ă©ditĂ©e par Sony classical, ce  11 septembre 2015, soit un somptueux coffret de 81 galettes (78 cd audio + 3 cd d’entretiens du pianiste canadien sur son travail, la place de l’enregistrement et du disque, sa conception du geste musical). Michael Stegemann a participĂ© Ă  la nouvelle Ă©dition GOULD 2015 Ă©ditĂ©e chez Sony (la dernière Ă©dition il y a 5 ans s’est totalement Ă©coulĂ©e : plus aucun titre n’est disponible, preuve que le phĂ©nomène Gould est bien vivace… Qu’en sera-t-il en 2015 ? Le “cas” Glenn Gould frappe immĂ©diatement l’esprit par la radicalitĂ© de sa posture artistique (il faut lire prĂ©cisĂ©ment sur ce qu’il pensait des artistes et des journalistes en gĂ©nĂ©ral) et aussi l’apparente contradiction de ses choix d’interprĂ©tation (s’adresser au plus grand nombre en refusant le concert public et s’enfermant Ă  partir de 32 ans, dans les studios d’enregistrement). On pense ordinairement que toutes les bandes enregistrĂ©es par le pianiste canadien sont connues ou ont Ă©tĂ© toutes Ă©ditĂ©es. C’est en rĂ©alitĂ© bien peu connaĂ®tre le fonds qui reste encore Ă  explorer, dĂ©fricher, classer et identifier, une tâche titanesque Ă  laquelle Michael Stegemann se dĂ©die corps et âme et qui pour cette nouvelle Ă©dition Gould 2015, porte ses fruits en dĂ©voilant de nouveaux inĂ©dits de surcroĂ®t dans un son remastĂ©risĂ©. C’est une odyssĂ©e discographique qui commence donc en 1955 avec le premier enregistrement de Glenn Gould pour la Columbia… un jeu microphonique passionnant qui s’est jouĂ© souvent dans le studio mythique de 30ème Avenue Ă  New York, oĂą le pianiste jamais satisfait, toujours explorateur, enregistrait des prises et des prises de la mĂŞme sĂ©quence de la mĂŞme partition, puis analysait, comparait, choisissait au terme de discussions riches avec les ingĂ©nieurs qui l’accompagnaient dans sa quĂŞte de l’inatteignable… Le travail de Gould en studio rĂ©capitule aussi l’histoire de l’enregistrement audio et des techniques successives pour produire un son riche et naturel (en 1955, la prise fut mono – bien que certaines photos indiquent clairement la prĂ©sence d’un 2ème micro, jusqu’en 1957, date de la stĂ©rĂ©ophonie, Ă©lĂ©ment capitale pour l’essor des enregistrements discographiques… Rencontre entretien rĂ©alisĂ© Ă  Paris en juillet 2015.

 
 

Michael STEGEMANN

 
 

Depuis longtemps, Michael Stegemann fait partie des partisans et admirateurs de Glenn Gould pour sa personnalitĂ© artistique et l’hĂ©ritage que nous continuons de dĂ©couvrir aujourd’hui : une biographie (Ă©ditĂ©e en Allemagne), un vaste cycle d’Ă©missions radiophoniques dĂ©diĂ©es Ă  l’Ĺ“uvre complet de Gould (1987-1988) ont tĂ©moignĂ© de sa passion pour le pianiste canadien ; pas une passion indĂ©fectible et aveugle mais au contraire raisonnĂ©e et critique. L’Ă©dition 2015 est le fruit de recherches mĂ©ticuleuses menĂ©es pendant 3 ans… C’est cette exigence sur le corpus Gould aujourd’hui accessible, qui a pilotĂ© la nouvelle Ă©dition Gould 2015 : pour Sony classical, le musicologue prolonge donc la dernière Ă©dition de 2012 (rĂ©alisĂ©e alors pour les 30 ans de la disparition du pianiste en 1982). Ce qui sĂ©duit le chercheur et producteur c’est la technique phĂ©nomĂ©nale de Gould, sa sonoritĂ© rĂ©flĂ©chie, aboutissement d’heures et d’heures d’un labeur acharnĂ© de la part de l’instrumentiste et des ingĂ©nieurs de la Columbia d’alors ; son goĂ»t pour la technologie et bien sĂ»r les possibilitĂ©s de l’enregistrement dont il aura envisagĂ© tous les enjeux, les limites, les perspectives multiples pour l’approfondissement et la clarification de l’interprĂ©tation. Quand il meurt Ă  50 ans seulement, Gould laisse un corpus de bandes dont on mesure actuellement l’ampleur par le nombre, la cohĂ©rence sous la profonde originalitĂ© artistique.

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Lire les partitions laissĂ©es par Gould, dĂ©couvrir ses annotations très prĂ©cises sur l’effet recherchĂ©, sur l’emplacement des microphones envisage la vision du pianiste, son sens de la dramaturgie microphonique : en scĂ©nographe, Gould enregistre en ayant conscience de la spatialitĂ© de la prise : quand il joue et interprète, il pense aussi technique et enregistrement, c’est Ă  dire auditeurs et microphones. La nouvelle Ă©dition Gould qui paraĂ®t en septembre 2015 prend en compte chaque indication prĂ©cisĂ©e par le pianiste,de surcroĂ®t dans un son remastĂ©risĂ© qui dĂ©voile plus loin encore la conception du Gould ingĂ©nieur acoustique, comme le fut aussi Karajan pour ses propres enregistrements et lui aussi passionnĂ© de technologie nouvelle. On imagine aisĂ©ment Gould jouant, enregistrant, puis Ă©coutant et rĂ©Ă©coutant ses prises, les refaisant encore et toujours : pensĂ©e en quĂŞte d’un son idĂ©al, mais aussi travail sur le son et l’architecture de la sonoritĂ©. (dans une clartĂ© et un relief naturel inouĂŻ – vrai dĂ©fi pour les ingĂ©nieurs aujourd’hui-, qu’a permis alors la prĂ©paration de son piano Steinway dont les marteaux frappaient plus près les cordes … Cruelle rĂ©alitĂ©, la chaise basse taillĂ©e pour lui et dont il ne pouvait se passait, grince ; l’artiste lui-mĂŞme comme pris par sa propre approche et ses cheminements intĂ©rieurs, chantonne pendant les prises ; tout cela s’entend mais intelligemment aujourd’hui dans une dĂ©finition sonore rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e et critique que permet le traitement remastĂ©risĂ©. Sa conception des pièces pour piano de Sibelius rĂ©vèle une vĂ©ritable “orchestration microphonique” de l’enregistrement incluant pendant les sĂ©ances, des micros placĂ©s Ă  diffĂ©rents endroits, Ă  des distances prĂ©cises du piano. C’est d’ailleurs en interprĂ©tant prĂ©cisĂ©ment outre Bach, Sibelius donc, Scriabine et Krenek que se prĂ©cise le goĂ»t de Gould pour l’expĂ©rimentation. MĂŞme les 6 premières Sonates de Haydn enregistrĂ©es en 1957 sont portĂ©es par ce sens du dĂ©passement et de la libertĂ©, qui rĂ©invente l’interprĂ©tation et la manière d’aborder les partitions.

glen-gould-piano-sony-classical-33-ans-apres-sa-mort-edition-Glenn-GOULD-the-sound-of-glenn-gould-by-sony-classical-annonce-presentation-classiquenews-juin-2015En se posant la question de la rĂ©ception de ses enregistrements, en se mettant Ă  la place de l’auditeur, Gould a anticipĂ© les nouvelles qualitĂ©s de la musique enregistrĂ©e Ă  l’ère digitale : en s’adressant Ă  un nouveau public (plus vaste) qui n’a plus besoin d’aller au concert, Glenn Gould avait dĂ©jĂ  conçu le principe de la musique dĂ©matĂ©rialisĂ©e, que l’on peut Ă©couter, quand on veut, oĂą on veut et dans le dispositif acoustique que l’on a choisi chez soi. Une rĂ©volution dans la pratique et la façon concrète de vivre la musique que le pianiste canadien a envisagĂ© 30 ans avant l’ère numĂ©rique.

Cette conception très personnelle de la musique qui n’empĂŞche pas de communiquer au plus grand nombre, grâce au vecteur de la technologie a correspondu Ă  sa personnalitĂ© complexe et certainement handicapĂ©e par une forme d’autisme qui l’a conduit Ă  devenir agoraphobe, Ă  ne pas supporter le contact physique, Ă  avoir une phobie des voyages. Cette hypersensibilitĂ© l’a Ă©videmment beaucoup limitĂ© dans sa vie quotidienne, mais elle est le ferment d’une conception originale et visionnaire, d’une exceptionnelle invention sur le plan artistique.

Michael Stegemann connaĂ®t quasiment tout de l’oeuvre enregistrĂ©e de Gould. Parce qu’il s’agit d’un musicien perfectionniste, qui prĂ©parait mĂ©ticuleusement chaque prise et chaque sĂ©ance d’enregistrement, toutes ses bandes restent prĂ©cieuses pour qui veut percer le secret de la fabrique Gould et aussi pour qui veut approfondir sa propre comprĂ©hension des partitions. Aujourd’hui, il subsiste un nombre incalculable de prises conservĂ©es, non utilisĂ©es Ă  l’Ă©poque des enregistrements. En artiste libre mais exigent, Gould pouvait concevoir plusieurs interprĂ©tations toutes divergentes, mais toutes cohĂ©rentes… Si l’on connaĂ®t ses Variations Goldberg Ă©videmment de 1957, il existe aussi une version de 1954 pour la Radio canadienne, et aussi deux autres enregistrements rĂ©alisĂ©s Ă  Salzbourg et Ă  Vancouver qui mĂ©riteraient d’ĂŞtre publiĂ©es de façon critique lĂ  aussi. Les connaĂ®tre Ă©claireraient davantage sa fabuleuse libertĂ© comme son respect absolu de Bach. Parmi les autres perles connues non publiĂ©es, le spĂ©cialiste cite aussi les mĂ©lodies de Mendelssohn enregistrĂ©es avec Leopold Simoneau : une raretĂ© Ă  Ă©diter d’urgence. Sans omettre un cĂ©lèbre enregistrement de l’opus 22 de Beethoven : mais lĂ , on ignore oĂą sont les bandes.

 

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Quintessence du geste et du son Gould. En passant en revue  tous les enregistrements connus de Gould, parmi ceux dĂ©jĂ  Ă©ditĂ©s et surtout ceux Ă  paraĂ®tre dans la nouvelle Ă©dition 2015, dans quelles Ĺ“uvres Gould se rĂ©vèle-t-il le plus ? Difficile question qui exigeant forcĂ©ment une vision rĂ©ductrice, ne dĂ©route pas Michael Stegemann lequel prĂ©cise les joyaux enfin Ă©ditĂ©s remastĂ©risĂ©s Ă  connaĂ®tre d’urgence :

 

 

1) Les Variations Goldberg de JS Bach de 1955, certes ultra connues mais qui sont un pilier central pour comprendre la dĂ©marche folle du painiste, le premier Ă  oser jouer Ă  deux mains, un cycle conçu pour le clavecin. L’enregsitrement demeure un record de vente absolu, devançant Louis Amstrong dans les annĂ©es 1950.

2) La transcription de Liszt de la 6ème Symphonie de Beethoven : tout le gĂ©nie expĂ©rimental et libre de Gould, sa facultĂ© d’inventer tout en respectant le texte musical se dĂ©voilent ici.

3) La marche turque de Mozart, jouĂ©e en respectant les indications mĂ©tronomiques en particulier pour l’Allegretto que la plupart des pianistes adaptent selon leur goĂ»t et leur disposition technique au risque de dĂ©naturer le caractère originel de l’oeuvre.

4) L’intermezzo de Brahms pour sa carrure magnĂ©tique et la beautĂ© de la sonoritĂ© produite.

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L’Edition Glenn Gould 2015 ” GLENN GOULD REMASTERED, The complete Columbia Album collection ” se prĂ©sente sous la forme d’une boĂ®te miraculeuse, soit un grand coffret de 78 cd + 3 cd d’entretiens de Gould sur son travail et la sur la musique. Le coffret cĂ©lèbre les 60 ans de la signature du pianiste canadien chez Columbia masterworks. Le livret d’accompagnement et de prĂ©sentation des 78 cd est un ouvrage imposant de 416 pages comprenant de superbes photographies de Glenn Gould. Attention : textes et articles prĂ©sentant chaque programme des 81 cd sont uniquement en anglais. Seule l’introduction et un texte contextualisĂ© (“Donner une vie nouvelle Ă  l’art de Glenn Gould” par Andreas K. Meyer, producteur chargĂ© de la remastĂ©risation du fonds audio Glenn Gould) sont traduits… De toute Ă©vidence, par l’ampleur des rĂ©pertoires choisis et donc prĂ©sentĂ©s remastĂ©risĂ©s, dans l’apport critique et commentĂ© de ce legs gouldien, le coffret Sony comprenant l’intĂ©grale Glenn Gould pour Columbia est dĂ©jĂ  historique. Prochaine critique complète dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

 

 

CD, réédition événement : The sound of Glenn Gould (Sony classical), annonce

glen-gould-piano-sony-classical-33-ans-apres-sa-mort-edition-Glenn-GOULD-the-sound-of-glenn-gould-by-sony-classical-annonce-presentation-classiquenews-juin-2015CD. Sony classical annonce plusieurs coffrets Glenn Gould : « The sound of Glenn Gould », dédié à l’héritage musical du pianiste canadien le plus atypique du XXème siècle. Un génie, un travailleur obsédé par la perfection sonore, un phénomène indiscutablement. Il est né à Toronto au Canada le 25 septembre 1832 et est mort en 1982 à l’âge de 50 ans. L’édition Glenn Gould 2015 chez Sony célèbre les 33 ans de la mort du pianiste devenu légendaire. Devraient paraître ainsi le 11 septembre 2015, plusieurs coffrets présentant partie ou intégralité de ses enregistrements pour Sony, de surcroît totalement remastérisés. Son premier enregistrement de Jean-Sébastien Bach en 1955 avait constitué un événement sans précédent. Glenn Gould l’excentrique et le perfectionniste « réinventait » le son de JS Bach au piano. Glenn Gould après des récitals plébiscités par un immense public interrompit sa carrière en avril 1964 pour ne se consacrer qu’au studio où il devait enregistrer l’essentiel de son oeuvre musicale : avec lui, l’idée de l’interprète recréateur, jouant les grands classiques comme s’il improvisait (et tout en respectant à la lettre chaque partition) se gould reeditions coffrets cd 2015réalise. A en croire ses admirateurs les plus ardents, succomber au jeu de Gould, c’est comme entrer en religion. Son engagement, son charisme, sa silhouette fantasque aussi comme son tempérament introverti et secret, ont beaucoup nourri le mythe. Glenn Gould a offert à l’édition discographique, comme Karajan lui aussi obsédé par le son sublimé par la technologie, ses lettres de noblesse. C’est Michaël Stegemann qui a supervisé la nouvelle édition Glenn Gould 2015. Parution annoncée le 11 septembre 2015.

Showcase à la Fnac, le 25 septembre 2015, 18h, jour anniversaire de Glen Gould. Détail des coffrets édités par Sony classical, à venir dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

Qui est Glenn Gould ?

 

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Comment expliquer la fascination que l’interprète mais aussi l’homme ont suscité auprès d’un public qu’il a décidé, en 1964, de mettre à distance ? Sa famille, sa mère organiste, ses premiers concerts, son travail surtout le distingue tel un musicien habité par la musique. Homme de la nuit, homme du montage et de l’enregistrement, il n’aura cessé en définitive de revenir toujours sur la perfection de son jeu. Sous l’oreille attentive du micro (réglé par la firme CBS / Sony classical) : multiplier les options, n’en trouver qu’une viable ; explorer le mystère de l’œuvre ; s’identifier au compositeur et par un phénomène d’identification qui confine à la transe, ne faire qu’un avec la pensée de l’auteur, Bach en particulier, et transmuer l’approche de l’interprète en acte de composition. Ainsi le mythe de l’interprète créateur se matérialise sous les doigts du prodige.

L’art de Glenn Gould, esthète radical s’adresse non à la foule mais à l’individu.

Rapport intime, pression et tension d’une introspection partagée attestent en vérité de sa quête originale qui, au-delà de l’exigence technicienne et technologique, -combien de temps passé à penser la musique, à exercer ses doigts sur le piano, puis à monter et démonter les bandes enregistrées ?- pour obtenir du sens.

L’homme qui a fait de l’enregistrement en studio une seconde langue musicale, n’espérait qu’un résultat : l’approfondissement et la réalisation d’un travail spirituel sur la matière musicale. Lui-même convaincu de l’au-delà, tentait d’approcher cette idée d’absolu, ce qui confère à son travail, sa signification quasi mystique. Des ténèbres de la nuit, jaillit la lumière inespérée. Ses dernières fugues de Bach, ce rituel devenu célèbre où il jouait contre le clavier, sur une chaise basse aux pieds avant surhaussés, en chaussettes, mitaines aux mains pour entretenir la chaleur des os propice à la fluidité du geste et la souplesse des extrémités…, nourrissent le portrait sacralisé de l’interprète.

Cet aspect mystificateur de l’homme et de son « œuvre » ne cesse de poser des questions sur le sens de la musique certes, sur l’apport que transmet un interprète, tiraillé entre un narcissisme déplacé mais tentateur, une musique qui le dépassse, la figure du compositeur qui prédomine, et aussi le sens supérieur qu’il exprime comme personne. Où se situe l’unicité du pianiste malgré l’absolu de la musique qu’il sert ? Bruno Monsaingeon, réalisateur qui s’est beaucoup dédié à transmettre la personnalité et l’oeuvre du pianiste canadien précise : « Il y a chez Gould une dimension philosophique, quelque chose qui dépasse de loin la sphère musicale. Les problèmes qu’il pose sont d’ordre universel. C’est un phénomène christique. ». En septembre 2015, les divers coffrets annoncés par Sony classical devraient à nouveau renseigner sur la complexité de l’homme, la richesse de son héritage sans lever le voile sur son tempérament (re)créateur.

GLENN GOULD en hĂ©ros de BDLIRE aussi notre compte rendu de l’excellente BD portrait graphique de “Glenn Gould : Une vie Ă  contretemps” par Sandrine Revel (Dargaud, CLIC de classiquenews de septembre 2015)…

C’est d’abord une bande dessinĂ©e avant d’être l’illustration de la vie et de l’œuvre du pianiste canadien. C’est Ă  dire que le lecteur y trouve et s’y dĂ©lecte d’une construction dramatique qui passe d’abord par l’image, le sĂ©quençage des tranches de vie, la mise en page et la force parfois très poĂ©tique des crĂ©ations graphiques. Par le truchement des images et des compositions chromatiques de ce “roman graphique” (dixit l’auteure), le lecteur accède Ă  cet imaginaire puissant qui inspire Ă  Gould, ses choix artistiques et ses choix de vie. C’est un solitaire, un poète, un surdouĂ© gĂ©nial qui socialement et humainement eut quelques difficultĂ©s Ă  communiquer et Ă  fonctionner. Mais comme tous les concepteurs, la force de la pensĂ©e agit comme une machine productive d’une redoutable efficacitĂ©, tel un ordinateur Ă  l’échelle humaine…

 

Glenn Gould en BD

gould-glenn-dargaud-une-vie-a-contretemps-dargaud-presentation-critique-classiquenews-juillet-2015Livres. BD Ă©vĂ©nement. Compte rendu critique. Glenn Gould par Sandrine Revel (Dargaud). C’est d’abord une bande dessinĂ©e avant d’ĂŞtre l’illustration de la vie et de l’Ĺ“uvre du pianiste canadien. C’est Ă  dire que le lecteur y trouve et s’y dĂ©lecte d’une construction dramatique qui passe d’abord par l’image, le sĂ©quençage des tranches de vie, la mise en page et la force parfois très poĂ©tique des crĂ©ations graphiques. Par le truchement des images et des compositions chromatiques de ce “roman graphique” (dixit l’auteure), le lecteur accède Ă  cet imaginaire puissant qui inspire Ă  Gould, ses choix artistiques et ses choix de vie. C’est un solitaire, un poète, un surdouĂ© gĂ©nial qui socialement et humainement eut quelques difficultĂ©s Ă  communiquer et Ă  fonctionner. Mais comme tous les concepteurs, la force de la pensĂ©e agit comme une machine productive d’une redoutable efficacitĂ©, tel un ordinateur Ă  l’Ă©chelle humaine.
Le cas Gould est fascinant et excellemment Ă©voquĂ© ici, parce qu’il est multiple. Ses points d’ancrage dans la rĂ©alitĂ©, ses repères et ses rĂ©fĂ©rences ne sont pas les nĂ´tres : le pianiste est d’abord un poète, un transmetteur et un passeur certes mais aussi, surtout, un artiste interprète qui vit et joue la musique comme s’il la composait. Il est logique dans ce sens que l’enregistrement, matière recomposable Ă  l’infini ait tant fascinĂ© le musicien, dĂ©sormais occupĂ© Ă  sa propre Ĺ“uvre, non plus face au parterre d’un public passif et demandeur, mais comme un dĂ©fi lancĂ© Ă  lui-mĂŞme, la nuit, dans l’Ă©crin d’un studio d’enregistrement, oĂą sa mise singulière (chaise basse et mitaines aux doigts), le poète façonne la matière sonore comme le potier sur son tour, avec pour seule limite, la fatigue et sa passion qui porte un imaginaire foudroyant.
Le cas Gould est un comble : il incarne la figure d’un artiste qui s’est dĂ©diĂ© Ă  sa propre Ĺ“uvre en refusant le système du concert (dĂ©cidant ainsi de ne plus jouer en public), et pourtant le pianiste demeure toujours aujourd’hui, l’une des figures pianistiques les plus populaires. Il interroge le son, repousse les frontières de l’enregistrement, avait en rĂ©alitĂ© dĂ©jĂ  imaginĂ© l’ère d’internet oĂą chez lui, l’auditeur lambda peut Ă©couter le morceau qu’il souhaite au moment de son choix.
En plus du poète ingĂ©nieur du son et du visionnaire, il faut aussi parler de l’improvisateur hors pair et de l’acteur capable de jouer dans les nombreux documentaires et reportages qui lui ont Ă©tĂ© dĂ©diĂ©s, y compris les entretiens factices/rĂ©els (entre autres ceux signĂ©s Monsaingeon), Ă©crivant/scĂ©narisant ses interventions (Ă  la paroles près) et aussi concevoir tout autant les rĂ©pliques (y compris la formulation des questions) des autres intervenants : Gould Ă©tait donc aussi un formidable rĂ©alisateur. Il ne faisait pas que penser la musique : il la voyait. Faire corps avec la musique, plutĂ´t que d’en faire un faire valoir vers le public. Donc vivre dans la musique par l’enregistrement.

glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015Le roman dĂ©bute par un ciel nuageux et pluvieux, un tableau rĂŞvĂ© pour Gould (qu’il prĂ©fère au soleil) ; des nuĂ©es mouvantes et inquiĂ©tantes, mobiles, propices Ă  sa rĂŞverie intĂ©rieure; de planches en planches, le parcours se prĂ©cipite, par fragments et sĂ©quences restituĂ©es avec une urgence et une prĂ©cision, rĂ©aliste et poĂ©tique Ă  la fois : le jeune Gould encadrĂ© par ses parents (et mĂŞme couvĂ© par sa mère Florence Gould) ; et dĂ©jĂ  un bouillonnement intĂ©rieur qui envisage films, reportages, radios, scĂ©narios… ; la nĂ©cessitĂ© première d’ĂŞtre concertiste selon son agent-confident Walter qui est aussi un second père ; ses angoisses nocturnes, son obsession de l’enregistrement, sa volontĂ© très prĂ©coce d’abandonner les concerts pour composer : c’est Ă  dire faire corps avec la musique. De fait, sensible Ă  la musique de Schoenberg et bien sĂ»r de Bach,- que lui fait dĂ©couvrir son professeur, monsieur Guerrero, Gould compose ses premières pièces dans le style dodĂ©caphonique. Dans Bach, Gould s’Ă©vade et se libère comme un nageur dans un ocĂ©an d’eau caressante et vivifiante : ses Variations Goldberg feront le tour du monde et demeurent la vente record de la maison de disque qui les a produit.

Sandrine Revel réinvente les règles de la biographie musicale.

Glenn Gould : vivre la musique

La bande-dessinĂ©e exprime tous les chants intĂ©rieurs qui font le mythe Gould aujourd’hui : un ĂŞtre qui a vĂ©cu pour son seul amour, la musique. Ainsi surgit un ĂŞtre libre, d’une certaine façon sauvage, indĂ©pendant, secret, mystĂ©rieux, … et maladif, Ă  la consistance fragile. Savait-il que son temps Ă©tait comptĂ©? En conçut-il une sorte de course intime exigeant l’impossible et le sublime ?
Loin de lui le miroir aux vanitĂ©s d’une vie starisĂ©e, plĂ©bicitĂ©e, mĂ©diatisĂ©e qui au dĂ©triment de la musique, flatte le narcissisme et l’image exclusive de l’artiste (thĂ©orie du “singe gibraltarien”, cf p 105). Gould casse le star system et toute une conception du marketing musical. Grâce Ă  lui, la musique de masse trouve par la technologie un moyen de s’accorder au travail de l’interprète qui ne peut ĂŞtre que personnel et intime.

CLIC_macaron_2014L’auteure en fait un hĂ©ros attachant (car c’est aussi une fiction qui a sa part romanesque assumĂ©e) ; le crayon souligne l’Ă©lĂ©gance de Gould, sa dĂ©licatesse, sa sensibilitĂ©, sa culture ; la dessinatrice joue avec le graphisme des cordes, des touches, la forme mĂŞme du piano. Le travail soigne le contraste des couleurs avec la blancheur (fragile et gracieuse) des mains, de Gould lui-mĂŞme ; prĂ©sent et passĂ© se mĂŞlent, ils permettent la prĂ©cision des souvenirs de Gould et les tĂ©moignages de ses proches, avec une proposition personnelle sur sa fin de vie… Du dĂ©but Ă  la fin, le regard reste profondĂ©ment personnel. En usant d’un trait suggestif, en soignant elle aussi l’architecture de son roman visuel, Sandrine Revel, dans ” Glen Gould, une vie Ă  contretemps”, signe lĂ  un tĂ©moignage bouleversant sur la vie et l’oeuvre du pianiste canadien dĂ©cĂ©dĂ© le 4 octobre 1982. Chef d’Ĺ“uvre donc CLIC de classiquenews.com

En fin d’ouvrage, l’auteure prĂ©cise le monde sonore et musical qui l’a inspirĂ© pendant la genèse et la rĂ©alisation du roman, soit la citation des extraits enregistrĂ©s par Gould (avec date et label concernĂ©s) : une sĂ©lection discographique qui vaut guide d’Ă©coute et d’achat Ă  suivre Ă©videmment (entre autres, Bach, Beethoven, Byrd, Sibelius, Brahms…

Sandrine Revel : Glen Gould, une vie à contretemps. Éditions Dargaud, 130 pages. Parution : printemps 2015.

BD. Glenn Gould, une vie Ă  contretemps. Sandrine Revel (Dargaud)

gould-glenn-dargaud-une-vie-a-contretemps-dargaud-presentation-critique-classiquenews-juillet-2015BD. Glenn Gould, une vie à contretemps. Sandrine Revel (Dargaud). GOULD en BD… Génie du Piano, visionnaire hypocondriaque et agoraphobe au point de s’isoler dans l’intimité du studio, le pianiste canadien Glenn Goudl, décédé en 1982 à 50 ans, laisse un héritage au disque aussi phénoménal et majeur que celui d’un Karajan. Ses Variations Goldberg de 1957 demeurent le plus grand succès à la vente chez Columbia. Qui était l’homme ? Quels ont été ses obsessions, ses phobies, sa quête mêlant idéal musical et sécurité absolue ? Il se disait homme de communication avant d’être pianiste. Un comble pour un être qui n’a cessé de se dédier à son esthétique personnelle et solitaire, loin des performances collectives en public, dans le silence de la nuit. En 128 pages, à la fois documentaires donc réalistes, mais aussi oniriques révélant les rêves intérieurs du pianiste énigmatique, Sandrine Revel sait captiver l’intérêt du lecteur. Y a t il un mystère Gould ? Oui assurément, et par l’image et le texte, l’auteure en dévoile l’épaisseur, les manifestations polymorphes,  plus que le contenu. Prochaine critique développée dans le mag livres, cd, dvd de classiquenews.com

BD. Glenn Gould, une vie Ă  contretemps. Sandrine Revel (Dargaud 9782205070903). Parution : printemps 2015.

CD, réédition événement : The sound of Glenn Gould (Sony classical)

glen-gould-piano-sony-classical-33-ans-apres-sa-mort-edition-Glenn-GOULD-the-sound-of-glenn-gould-by-sony-classical-annonce-presentation-classiquenews-juin-2015CD. Sony classical annonce plusieurs coffrets Glenn Gould : « The sound of Glenn Gould », dédié à l’héritage musical du pianiste canadien le plus atypique du XXème siècle. Un génie, un travailleur obsédé par la perfection sonore, un phénomène indiscutablement. Il est né à Toronto au Canada le 25 septembre 1832 et est mort en 1982 à l’âge de 50 ans. L’édition Glenn Gould 2015 chez Sony célèbre les 33 ans de la mort du pianiste devenu légendaire. Devraient paraître ainsi le 11 septembre 2015, plusieurs coffrets présentant partie ou intégralité de ses enregistrements pour Sony, de surcroît totalement remastérisés. Son premier enregistrement de Jean-Sébastien Bach en 1955 avait constitué un événement sans précédent. Glenn Gould l’excentrique et le perfectionniste « réinventait » le son de JS Bach au piano. Glenn Gould après des récitals plébiscités par un immense public interrompit sa carrière en avril 1964 pour ne se consacrer qu’au studio où il devait enregistrer l’essentiel de son oeuvre musicale : avec lui, l’idée de l’interprète recréateur, jouant les grands classiques comme s’il improvisait (et tout en respectant à la lettre chaque partition) se réalise. A en croire ses admirateurs les plus ardents, succomber au jeu de Gould, c’est comme entrer en religion. Son engagement, son charisme, sa silhouette fantasque aussi comme son tempérament introverti et secret, ont beaucoup nourri le mythe. Glenn Gould a offert à l’édition discographique, comme Karajan lui aussi obsédé par le son sublimé par la technologie, ses lettres de noblesse. C’est Michaël Stegemann qui a supervisé la nouvelle édition Glenn Gould 2015.

Showcase à la Fnac, le 25 septembre 2015, 18h, jour anniversaire de Glen Gould. Détail des coffrets édités par Sony classical, à venir dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

 

 

Qui est Glenn Gould ?

 

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Comment expliquer la fascination que l’interprète mais aussi l’homme ont suscité auprès d’un public qu’il a décidé, en 1964, de mettre à distance ? Sa famille, sa mère organiste, ses premiers concerts, son travail surtout le distingue tel un musicien habité par la musique. Homme de la nuit, homme du montage et de l’enregistrement, il n’aura cessé en définitive de revenir toujours sur la perfection de son jeu. Sous l’oreille attentive du micro (réglé par la firme CBS / Sony classical) : multiplier les options, n’en trouver qu’une viable ; explorer le mystère de l’œuvre ; s’identifier au compositeur et par un phénomène d’identification qui confine à la transe, ne faire qu’un avec la pensée de l’auteur, Bach en particulier, et transmuer l’approche de l’interprète en acte de composition. Ainsi le mythe de l’interprète créateur se matérialise sous les doigts du prodige.

L’art de Glenn Gould, esthète radical s’adresse no à la foule mais à l’individu.

Rapport intime, pression et tension d’une introspection partagée attestent en vérité de sa quête originale qui, au-delà de l’exigence technicienne et technologique, -combien de temps passé à penser la musique, à exercer ses doigts sur le piano, puis à monter et démonter les bandes  enregistrées ?- pour obtenir du sens.

L’homme qui a fait de l’enregistrement en studio une seconde langue musicale, n’espérait qu’un résultat : l’approfondissement et la réalisation d’un travail spirituel sur la matière musicale. Lui-même convaincu de l’au-delà, tentait d’approcher cette idée d’absolu, ce qui confère à son travail, sa signification quasi mystique. Des ténèbres de la nuit, jaillit la lumière inespérée. Ses dernières fugues de Bach, ce rituel devenu célèbre où il jouait contre le clavier, sur une chaise basse aux pieds avant surhaussés, en chaussettes, mitaines aux mains pour entretenir la chaleur des os propice à la fluidité du geste et la souplesse des extrémités…, nourrissent le portrait sacralisé de l’interprète.

Cet aspect mystificateur de l’homme et de son « œuvre » ne cesse de poser des questions sur le sens de la musique certes, sur l’apport que transmet un interprète, tiraillé entre un narcissisme déplacé mais tentateur, une musique qui le dépassse, la figure du compositeur qui prédomine, et aussi le sens supérieur qu’il exprime comme personne. Où se situe l’unicité du pianiste malgré l’absolu de la musique qu’il sert ? Bruno Monsaingeon, réalisateur qui s’est beaucoup dédié à transmettre la personnalité et l’oeuvre du pianiste canadien précise :  « Il y a chez Gould une dimension philosophique, quelque chose qui dépasse de loin la sphère musicale. Les problèmes qu’il pose sont d’ordre universel. C’est un phénomène christique. ». En septembre 2015, les divers coffrets annoncés par Sony classical devraient à nouveau renseigner sur la complexité de l’homme, la richesse de son héritage sans lever le voile sur son tempérament (re)créateur.