CD, critique. OFFENBACH : Concerto militaire (Edgar Moreau, 1 cd Erato, 2017)

edgar moreau violoncelle concerto OFFENBACH cd erato offenabch 2019 clic de classiquenews critique cd concerto actualite musique classique classiquenews j63fladcb5xyc_600CD, critique. OFFENBACH : Concerto militaire (Edgar Moreau, 1 cd Erato, 2017). il joue de la soie de son foulard écharpe en couverture comme son chant au violoncelle est souple, fin, d’une exceptionnelle élégance. Le jeune violoncelliste Edgar Moreau éblouit littéralement par son naturel et sa musicalité. Quelle belle révélation que ce Concerto “militaire” pour violoncelle en sol majeur (composé en 1847 par un Offenbach, âgé de 28 ans), auquel le jeune concertiste soliste sait préserver l’éloquence en diable et la sensibilité raffinée viennoise. Le premier mouvement est porté par une énergie conquérante, celle d’une troupe en armes, fière et gavée d’un sain panache (n’est il pas militaire, comme son titre l’indique ?). La verve et le brio font toute la valeur de cette écriture démonstrative et fine ; deux qualités qui s’exaltent sous l’archet et sous les doigts magiciens d’Edgar Moreau dont l’agilité souple et très articulée fait merveille, sachant … et souligner le lyrisme tendre et l’appel au délire le plus déboutonné ; ses phrasés sont précis et nuancés, d’une flexibilité unique, douée de grande finesse dans le jeu des caractérisations incessantes et contrastées. L’instrument est proche du chant le plus facile, éperdu, échevelé (premier Allegro maestoso). La carrure des phrases, leur sens déluré de la parodie, l’ivresse des vocalises annoncent cette joie irrépressible du génie de la pantalonnade.
Le violoncelle n’est pas seulement hyperbavard qui semble jouer toutes les parties et toutes les voix : il exprime la frénésie de cet Offenbach hyper sensible, racé, élégantissime. Le jeu crépitant et nuancé du soliste suit mesure à mesure, l’écriture opératique, où se succède une série de cadences, variations, fantaisies les plus fantasques (« bouffes ») d’un esprit hanté par la grâce du délire. Quel premier mouvement!

 

 

 

Génie foudroyant, survolté mais nuancé
d’Offenbach et du jeune Edgar Moreau

 

 

 

Bicentenaire OFFENBACH 2019Dévoilant toute la maestrià d’un dramaturge né, capable de cette partition délurée, délirante, 10 ans avant Orphée aux enfers. S’y ressuscite et s’incarne idéalement par son insolence magnifique, l’esprit d’Offenbach : cet oiseau moqueur si délectable dans ses délires et sa fantaisie souveraine. L’amuseur du Second Empire ose déjà en 1847, une cascade d’idées déjantées, de verve en diable qui se joue de tous les registres : l’art est libre, et avec Offenbach, composant pour son propre instrument, non pas la voix mais le violoncelle, totalement explosif ; car, juvénile, sincère, quasi instinctif, c’est d’abord un bain bouillonnant d’énergie. Le feu intact du jeune violoncelliste Moreau permet cet acte d’appropriation, naturel et foudroyant.
Dommage que l’orchestre, style grosse caisse, en fasse trop contradictoirement dans ce passage qui est une formidable entrée, un lever de rideau maestoso et pétaradant. Le violoncelle solo est à peu près aussi volubile et ciselé que l’orchestre, épais, démonstratif, et sans guère de nuances. On veut bien comprendre qu’il regroupe des individualités (collectif de chambristes), certes, mais où sont les nuances ?

Le second mouvement (Andante de presque 10 mn) sonne l’aria d’une diva de bel canto : andante chantant lui aussi mais en demi, ultra teintes, où le dosage et la nuance suppléent la volonté de bravade brute et de pure virtuosité. Car Edgar Moreau sait aussi colorer et ciseler une sonorité qui « paraît » certes, et gonfle les muscles, mais sait surtout « être » : intérieure et introspective. Ce jeu des arrières plans est délectable voire superlatif. On trouvera là encore la tenue de l’orchestre bien terre à terre en comparaison.

Voilà qui rétablit le génie facétieux d’un Offenbach très cultivé qui pense par son violoncelle tout l’opéra de son époque : Rossini, Bellini et Verdi ; les Italiens évidemment dont il aime parodier toutes les facettes. Mais Offenbach aime moquer surtout l’orgueil et la vanité du militaire, comme en témoignent les nombreux éclats comiques du final qui annonce La Grande Duchesse de Gerolstein (écrite 20 ans après son Concerto).  Une belle offrande discographique pour le bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach, de surcroît dans la version complète reconstituée par Jean-Christophe Keck en 2004.

D’une égale facétie parodiant les styles les plus divers (jazz et rock dans le premier mouvement), le Concerto du pianiste viennois Friedrich Gulda (décédé en 2000) surprend dans son Concerto pour violoncelle (créé en 1980) lui aussi par sa facilité parodique ; si le premier mouvement sonne rock (le violoncelle empruntant résolument la voie de la guitare électrique), les second (Idylle) et dernier mouvement, sont d’un lyrisme éclectique impeccable, d’une finesse de ton qui retrouve la grâce d’inspiration du Concerto d’ Offenbach. La Cadence contraste par sa quête éperdue, froide, interrogative ; elle semble rentrer dans le mystère en un délire que certains trouveront… bavard, autocentré (avec pastiche alla Chostakovitch : acidité et vertiges d’un questionnement sans réponse). Qu’importe, le soliste captive par la disparité de sa palette expressive, ; l’étonnante précision de ses nuances les plus ténues.
Gulda fut ce « poil à gratter de la société bourgeoise conservatrice, le prince du cross over » est-il indiqué dans la notice du livret. Son sens de la provoc demeure bien polissé, jouant sur le choc aimable des styles différents, un éclectisme qui se moquant des frontières et de la bienséance « catégorisante », avait alors (en 1980) valeur de sédition musicale : il est vrai que Vienne concentre une pensée bien conformiste et un ordre hiérarchisé qui ignore tous ceux qui n’ont pas le titre ronflant de « doktor ». Le mentor de Marta Argerich cultivait la liberté lui aussi, résolument provocatrice pour remettre les cerveaux dans le bon sens.
CLIC_macaron_2014Talentueux dans l’infini nuancé, comme dans la bravade empanachée la plus débridée, Edgar Moreau cisèle un jeu idéal : à la fois introspectif et sincère, comme éloquent, articulé, subtil, virtuose. Magistrale approche. Gulda est revivifié ; le jeune (violoncelliste) Offenbach illumine par une telle intelligence. Malgré la faiblesse peu inspirée de l’orchestre, le cd est « CLIC de CLASSIQUENEWS » de février 2019.

 

 

 
 

 

 

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CD, critique. OFFENBACH : Concerto militaire – couplé avec le Concerto pour violoncelle de Gulda(1980). EDGAR MOREAU, violoncelle. Les Forces Majeures / Raphaël Merlin, direction – 1 cd ERATO / Warner classics – durée 1h13mn – enregistrement réalisé en août 2017, Limousin).

 

 

 
 

 

 

CD, coffret. Friedrich Gulda : Mozart, the Mozart tapes Concertos and Sonatas 10 cd Deutsche Grammophon. Annonce

gulda friedrich mozart the mozart tapes concertos sonatas deutsche grammophon complete recordings 10 CD presentation review critique classiquenews juin 2015 4822418_Gulda_Mozart_PackshotCD, coffret. Friedrich Gulda : Mozart, the Mozart tapes Concertos and Sonatas 10 cd Deutsche Grammophon. Friedrich Gulda. Né en 1930, décédé en 2000, à 70 ans, le pianiste est passé de la scène glorieuse des théâtres de prestige à une carrière plus chaotique marquée par des engagements contestataires moins lisses et conformes que l’excellence de son jeu et sa prodigieuse musicalité le font paraître. Légende vivante, l’artiste suscite un tel engouement que le public s’enthousiasme comme s’il s’agissait de Dieu le père donnant un récital, réservant illico sans savoir au juste ce que la star allait jouer : Bach, Mozart, Debussy… ou du jazz. Selon ses humeurs. Le tempérament destructeur et volontiers libertaire du pianiste est à chercher du côté de ses origines viennoises, dans ce berceau certes mélomane mais si rétrograde et bourgeois qu’il s’est plu à en fustiger les tensions réactionnaires, le conformisme étriqué. Avec son petit bonnet vissé sur le crâne qui lui donnait un air de gourou hindou venu de son Ashram régénérateur, Gulda a toujours aimé cultiver sa différence, son unicité dans/contre le système.

 

 

 

Etre libre

 

Jamais la liberté d’un artiste n’a plus compté que depuis l’insolent Mozart quittant ce Salzbourg honnis et méprisant pour son génie : Gulda fait de même vis à vis de Vienne et du bon public bourgeois, l’insoumis n’entendait jamais pactiser avec la tentation de l’impérialisme hitlérien, ce facisme si facilement exprimé dans les années 1930, qui prenait source dans l’antisémitisme qui fit démissionner Mahler de la direction de l’Opéra d’état en 1907… Voilà ce qu’incarne le geste impertinent mais libre de Gulda le magnifique à la face des mélomanes nantis viennois. Mozart est un dieu pour Gulda qui se délectait à jouer ses Å“uvres et est mort le même jour que lui, un 27 janvier…
GULDA friedrich piano classiquenews Friedrich+Gulda+guldaIconoclaste certes, Gluda interroge l’obligation viscérale de l’artiste dans la société et vis à vis du monde : jouer comme un divertissement sans esprit critique n’a pas de sens. L’art sans la conscience et la critique ne vaut rien : voilà la clé pour comprendre la démarche d’un Gulda toujours sur le fil de la dénonciation, d’un débordement critique et minutieusement ciblé : ainsi paraît-il nu à la télé autrichienne, avec sa femme, toute aussi nue que lui, pour interpréter Schumann (L’amour et la vie d’une femme), ainsi surtout refusa-t-il l’anneau du bicentenaire de Beethoven proposé en 1970 par l’Académie de Vienne, l’équivalent de la Légion d’honneur : une distinction que Gulda se plut à écarter car il n’estima jamais assez le goût des Viennois : s’il acceptait, c’était reconnaître que les Viennois avaient bon goût… S’il y eut des Viennois qui avaient la haine des juifs, Gulda le viennois prit soin de démontrer qu’il pouvait lui aussi avoir la haine… des Viennois.
Musicien prodigieux, Gulda apprit du maître Bruno Seidlhofer (à l’Académie de musique de Vienne), lequel eut ensuite comme élèves, Martha Argerich et Neilson Freire… les deux jeunes pianistes ne faisaient que suivre l’exemple de leur idole. En dépit de ses frasques et débordements souvent excessifs ou abusifs, Gulda éblouissait par son intelligence musicienne, un jeu solaire qui dépassait largement les petites provocations de l’homme.
L’intelligence, la douceur badine et pourtant sincère et si juste de ses Mozart éblouissent ici dans ce coffret Deutsche Grammophon de 10 cd regroupant toutes les gravures réalisées pour la marque jaune, de 1948 à 1999. 51 années d’une carrière où le pianiste pose clairement l’enjeu d’une vie d’interprète : jouer c’est exprimer et aussi provoquer. Contre la tiédeur et la quête uniforme asséchante, désincarnée de la performance au nom de la musique, Friedrich Gulda affirme une autre dimension, celle du sens et de la finalité de chaque proposition musicale.  Contemporain d’un autre dieu du piano, Glenn Gould, Gulda à l’inverse ne cesse d’interroger son rapport au public dans un questionnement parfois tendu mais si communicatif que son confrère avait d’emblée écarté en ne se consacrant très vite qu’à l’enregistrement en studio. L’art de Gulda est demeuré attaché au concert en public quitte à le remettre toujours en question (et à détruire ou rejeter ce qu’il avait accompli précédemment) : un paradoxe érigé en moteur d’avancement. Il est resté depuis sa disparition un phénomène inégalé, le pur artiste défiant l’ordinaire, le conforme, le normé. Or en art, il n’est pas de règle, seule la liberté et la passion priment, au prix d’une discipline de fer : c’est la clé des grands inégalés.

CD, coffret. Compte rendu critique. Friedrich Gulda : Mozart, the Mozart tapes Concertos and Sonatas 10 cd Deutsche Grammophon. Prochaine grande critique dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

Tracklisting / sommaire du coffret Mozart par Friedrich Gulda

CD1-5 : l’intégrale des enregistrements Mozart (Sonates et Fantaisie K475)

CD2 6 : les Sonates enregistrées par Deutsche Grammophon et les derniers enregistrements (K331,457,570,576)

CD 7-8: les Concertos pour piano (Wiener Philharmoniker, Claudio Abbado)

CD 9-10: les premiers enregistrements depuis 1948