Eliogabalo de Cavalli, recréé à Paris

Cavalli_francescoPARIS, Palais Garnier : Eliogabalo de Cavalli : 14 septembre-15 octobre 2016. RecrĂ©ation baroque attendue sous les ors de Garnier Ă  Paris… Grâce au musicologue Jean-François Lattarico (collaborateur sur classiquenews, et auteur rĂ©cent de deux nouveaux ouvrages sur l’opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento et sur le librettiste Giovan Francesco Busenello), les opĂ©ras de Cavalli connaissent un sursaut de rĂ©habilitation. Essor justifiĂ© car le plus digne hĂ©ritier de Monteverdi aura Ă©bloui l’Europe entière au XVIIè, par son sens de la facĂ©tie, un cocktail dĂ©capant sur les planches alliant sensualitĂ©, cynisme et poĂ©sie, mĂŞlĂ©s. Avec Eliogabalo, recrĂ©ation et nouvelle production, voici assurĂ©ment l’évĂ©nement en dĂ©but de saison, du 14 septembre au 15 octobre 2016, soit 13 reprĂ©sentations incontournables au Palais Garnier. Avec le Nerone de son maĂ®tre Monteverdi dans Le couronnement de PoppĂ©e, Eliogabalo illustre cette figure mĂ©prisable et si humaine de l’âme faible, « effeminata », celle d’un politique pervers, corrompu, perverti qui ne maĂ®trise pas ses passions mais en est l’esclave clairvoyant et passif… Superbe production Ă  n’en pas douter et belle affirmation du Baroque au Palais Garnier. Leonardo Garcia Alarcon, direction musicale. Thomas Jolly, mise en scène. Avec entre autres : Franco Fagioli dans le rĂ´le-titre ; Valer Sabadus (Giuliano Gordie)… soit les contre tĂ©nors les plus fascinants de l’heure. Un must absolu.

 

 

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Elagabalo_(203_o_204-222_d.C)_-_Musei_capitolini_-_Foto_Giovanni_Dall'Orto_-_15-08-2000HISTOIRE ROMAINE. L’histoire romaine laisse la trace d’un empereur apparentĂ© aux Antonins et Ă  Caracalla (auquel il ressemblait Ă©trangement), Varius Avitus Bassianus dit HĂ©liogabale ou Elagabal, devenu souverain impĂ©rial Ă  14 ans en 218. L’adolescent, politique prĂ©coce, ne devait rĂ©gner que … 4 annĂ©es (jusqu’en 222). Le descendant des Bassianides, illustre clan d’Emèse, en raison d’une historiographie Ă  charge, reprĂ©sente la figure emblĂ©matique du jeune prince pervers et dissolu, opposĂ© Ă  son successeur (et cousin), le vertueux Alexandre SĂ©vère. En rĂ©alitĂ©, l’empereur n’Ă©tait q’un pantin aux ordres de sa mère, l’ambitieuse et arrogante Julia Soaemias / Semiamira (comme ce que fut Agrippine pour NĂ©ron). PrĂŞtre d’Elagabale, dieu oriental apparentĂ© Ă  Jupiter, HĂ©liogabale tenta d’imposer le culte d’Elagabale comme seule religion officielle de Rome. Le jeune empereur plutĂ´t portĂ© vers les hommes mĂ»rs, Ă©pousa ensuite les colosses grecs HiĂ©roclès et Zotikos, scandalisant un peu plus les romains. Les soldats qui l’avaient portĂ© jusqu’au trĂ´ne, l’en dĂ©mit aussi facilement prĂ©fĂ©rant honorer Alexandre SĂ©vère dont la rĂ©putation vertueuse sembla  plus conforme au destin de Rome. Une autre version prĂ©cise que c’est la foule romaine dĂ©chainĂ©e et choquĂ©e par ses turpitudes en sĂ©rie qui envahit le palais impĂ©rial et massacra le corps du jeune homme, ensuite trainĂ© comme une dĂ©pouille maudite dans les rue de la ville antique.

busenello_giovan_francesco_monteverdi_poppea_statiraCAVALLI, 1667. Utilisant Ă  des fins moralisatrices, le profil historique du jeune empereur, Cavalli brosse de fait le portrait musical d’un souverain “langoureux, effĂ©minĂ©, libidineux, lascif”… le parfait disciple d’un NĂ©ron, tel que Monteverdi l’a peint dans son opĂ©ra, avant Cavalli (Le Couronnement de PoppĂ©e, 1642). En 1667, Cavalli offre ainsi une action cynique et barbare, oĂą vertus et raisons s’opposent Ă  la volontĂ© de jouissance du prince. Mais s’il habille les hommes en femmes, et nomme les femmes au SĂ©nat (elles qui en avaient jusqu’Ă  l’interdiction d’accès), s’il ridiculise les gĂ©nĂ©raux et rĂ©gale le commun en fĂŞtes orgiaques et somptuaires, Eliogabalo n’en est pas moins homme et sa nature si mĂ©prisable, en conserve nĂ©anmoins une part touchante d’humanitĂ©. Sa fantaisie perverse qui ne semble connaĂ®tre aucune limite, ne compenserait-elle pas un gouffre de solitude angoissĂ©e ? En l’Ă©tat des connaissances, on ignore quel est l’auteur du livret du dernier opĂ©ra de Cavalli, mais des soupçons forts se prĂ©cisent vers le gĂ©nial Ă©rudit libertin et poète, Giovan Francesco Busenello, dont la philosophie pessimiste et sensuelle pourrait avoir soit produit soit influencĂ© nombre de tableaux de cet Eliogabalo, parfaitement reprĂ©sentatif de l’opĂ©ra vĂ©nitien tardif.

eliogabalo-franco-fagioli-opera-garnier-paris-classiquenews-annonce-promotion-dossier-eliogabaloEliogabalo de Cavalli au Palais Garnier Ă  Paris
Du 14 septembre au 15 octobre 2016
Avec
Franco Fagioli, Eliogabalo
Paul Groves, Alessandro Cesare
Valer Sabadus, Giuliano Gordio
Marianna Flores, Atilia Macrina
Emiliano Gonzalez-Toro, Lenia

La Cappella Mediterranea
Choeur de Chambre de Namur (préparé par Thibault Lenaerts)
Leonardo Garcia Alarcon, direction
Thomas Jolly, mise en scène

 

 

eliogabalo-franco-fagioli-classiquenews-opera-garnier-parisUN OPERA JAMAIS JOUÉ DU VIVANT DE CAVALLI… Eliogabalo n’est pas en vérité le dernier opus lyrique de Cavalli : le compositeur allait encore en composer deux autres après (Coriolano, Massenzio), mais Eliogabalo est bien l’ultime ouvrage dont nous soit parvenue la partition.  LIRE notre dossier complet dédié à Eliogabalo de Cavalli au Palais Garnier à Paris

 

SIMULTANEMENT, Ă  l’OPERA BASTILLE : La Tosca de Pierre Audi, nouveau directeur du festival d’Aix (en 2018), est l’autre nouvelle production Ă  suivre : du 17 septembre au 18 octobre 2016 Ă  Bastille. Avec la Tosca de Anja Harteros ou Liudmyla Monastyrska (voir les dates prĂ©cises de leur prĂ©sence), Marcelo Alvarez (Mario), Bryn Terkel (Scarpia)… 10 reprĂ©sentations.

Illustrations : portraits de Cavalli, Busenello — 2 sessions de rĂ©pĂ©titions d’Eliogabalo avec Franco Fagioli sous la direction du comĂ©dien Thomas Jolly / © OpĂ©ra national de Paris

CD Ă©vĂ©nement, annonce. Francesco Cavalli : L’Amore innamorato. L’Arpeggiata, Christina Pluhar. 1 cd Erato. Parution : novembre 2015

PLUHAR - Cavalli HDCD Ă©vĂ©nement, annonce. Francesco Cavalli :  L’Amore innamorato. L’Arpeggiata, Christina Pluhar. 1 cd Erato. Parution : novembre 2015. Le gĂ©nie lyrique de Cavalli jaillit enfin hors de l’ombre, et comme un rĂ©cent coffret d’airs multiples agencĂ©s comme autant de perles, par Leonardo Garcia Alarcon et son Ă©pouse cantatrice Mariana Flores chez Ricercar, paru rĂ©cemment en octobre 2015 (LIRE notre compte rendu critique complet du coffret hĂ©roĂŻnes des opĂ©ras de Cavalli, CLIC de classiquenews d’octobre 2015), Christina Pluhar et son ensemble L’Arpeggiata s’engagent aussi pour rĂ©vĂ©ler cette opulence dramatique unique, la sensualitĂ© suractive du VĂ©nitien Cavalli, vĂ©ritable maĂ®tre de l’opĂ©ra italien au plein XVIIème siècle.

 

 

Christina Pluhar et son ensemble L’Arpeggiata Ă©clairent la sensualitĂ© souveraine des opĂ©ras de Francesco Cavalli

L’Arpeggiata : l’extase cavallienne

 

Christina Pluhar fĂŞte Ă  Paris les 15 ans de L'ArpeggiataLe rĂ©cital nouveau prend le titre d’un opĂ©ra qui pourrait n’avoir jamais Ă©tĂ© crĂ©Ă© du vivant de Cavalli bien que certains tĂ©moignages attestent de son Ă©criture : L’Amore innamorato (l’Amour amoureux : tout un programme dĂ©jĂ  et ici une promesse, riche en rĂ©vĂ©lations nouvelles qui placent indiscutablement Cavalli au mĂŞme niveau que son maĂ®tre et prĂ©decesseur Monteverdi, crĂ©ateur de l’opĂ©ra moderne Ă  Venise dans les annĂ©es 1640 :  Cavalli rĂ©gĂ©nère la ligne souple et expressive du texte qui est Ă  la fois poème, chant et parole, ciselant les formes choisies et enchaĂ®nĂ©es avec une intelligence de la continuitĂ© immĂ©diatement reconnaissable : arioso, aria, recitar cantando. Mais c’est assurĂ©ment dans le format si voluptueux du lamento, Ă  la fois extase et mort,  que Cavalli se montre indĂ©passable comme en tĂ©moignent les extraits d’opĂ©ras sĂ©lectionnĂ©s par la magicienne Christina Pluhar : langueur enivrĂ©e de La Calisto (oĂą en dialogue avec le cornet en Ă©cho, le timbre incarnĂ©, clair, cristallin et aussi charnel de Nuria Rial succède Ă  l’incandescente Maria Bayo, rĂ©vĂ©latrice du rĂ´le Ă  l’Ă©poque de RenĂ© Jacobs) ;  renoncement en berceuse de La Rosinda ; dramatisme plus franc d’Il Giasone ; extase doloriste de Cassandra dans La Didone… Pour chaque cantatrice, il s’agit de rĂ©ussir et la ligne sensuelle et l’articulation souple et flexible du texte dĂ©clamĂ©… Car avant la France (et la dĂ©clamation française fixĂ©e en 1673 par Lully), Cavalli dans les annĂ©es 1650 a conduit le chant italien dramatique Ă  son sommet expressif et poĂ©tique.
En plus de la diversitĂ© des airs caractĂ©risĂ©s, L’Arpeggiata ajoute ce qui fait sa signature : une parure instrumentale  , des plus colorĂ©es (surtout d’instruments Ă  cordes pincĂ©es, ceux qui s’harmonisent si bien avec l’effusion calibrĂ©e et nuancĂ©e de la voix).

CD Ă©vĂ©nement. Francesco Cavalli :  L’Amore innamorato. L’Arpeggiata, Christina Pluhar. 1 cd Erato. Parution : novembre 2015. Prochaine grande critique dans le mag cd de CLASSIQUENEWS… Extraits (arias, intermèdes…) des opĂ©ras de Cavalli :  La didone, 1641 – L’Ormindo, 1644 – Il Giasone, 1684 – La Calisto, 1651 – La Rosinda, 1651 – L’Artemisia, 1657 – L’Eliogabalo, 1668…  Avec les sopranos : Nuria Rial, Hana Blazikova.

 

 

CONCERTS Ă©vĂ©nements : Christina Pluhar et L’Arpeggiata fĂŞtent Ă  Paris leur 15 ans : festival spĂ©cial les  samedi 14 et dimanche 15 novembre 2015 Ă  Paris, Salle Gaveau

 

 

 

CD, compte rendu critique. Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : Héroïnes du Baroque vénitien (2 cd Ricercar)

cavalli-heroines-ricercar-marianna-flores-alarcon-lattarico-cd-presentation-review-critique-2-cd-CLASSIQUENEWS-clic-de-classiquenewsCD, compte rendu critique. Francesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Le propre de toute somme interprĂ©tative qui compte, est de dĂ©placer, voire repousser encore et encore les lignes… Porteur et presque investi par l’exigence des premiers baroqueux (dont un disciple comme lui argentin, – et son premier maĂ®tre-, : Gabriel Garrido), Leonardo Garcia Alarcon investit de nouvelles constellations : Garrido avait dĂ©ployĂ© une sensibilitĂ© remarquable chez Monteverdi (dont un passionannt Orfeo), Alarcon, son hĂ©ritier spirituel, n’hĂ©site pas ici Ă  provoquer : estimant l’hĂ©ritage montĂ©verdien comme un sommet “maniĂ©riste” prĂ©ludant au style qui l’intĂ©resse ici, le maestro dĂ©voile la richesse poĂ©tique de la lyre cavallienne, son rĂ©citatif plastique et sensuell d’un relief particulier, ses airs et ariosos infĂ©odĂ©s au seul rythme du verbe dont ils articulent le sens et l’impact Ă©motionnel : ainsi surgit ” Cavalli le classique “.

 

 

 

Nouvelles donnĂ©es pour la comprĂ©hension de Cavalli : Leonardo Garcia Alarcon repense l’hĂ©ritage du maĂ®tre vĂ©nitien du plein XVIIème

Poétique classique de Cavalli

 

leonardo garcia alarcon capella mediterranea cavalli review critique cd Cavalli classiquenewsDe fait, comme Cesti – autre Ă©lève de Monteverdi, Cavalli reste le compositeur d’opĂ©ras le plus jouĂ© et le plus vĂ©nĂ©rĂ© de son vivant : invitĂ© par la Cour de France par Mazarin si amateur d’italianitĂ©, Cavalli fait reprĂ©senter pour le mariage du jeune Louis XIV, son Xerse (dĂ©jĂ  Ă©crit depuis 1654 mais adaptĂ© pour le goĂ»t français en 1660, puis surtout un nouvel opĂ©ra, Ercole Amante, vĂ©ritable somme vĂ©nitienne acclimatĂ©e Ă  l’apothĂ©ose de la figure politique et royale : Hercule y incarnant Ă©videmment le Roi de France). Sur les traces d’un poète – le plus illustre en vĂ©ritĂ© pour la scène baroque vĂ©nitienne : l’illustre libertin Busenello, Leonardo Garcia Alarcon entend ressusciter ce miracle poĂ©tique incarnĂ© qui se rĂ©alise dans la dĂ©clamation propre du vers cavallien, l’Ă©criture du maĂ®tre atteignant de fait un Ă©quilibre unique entre intellect et sensualitĂ©. Pareil prodige ne s’Ă©tait pas rĂ©alisĂ© depuis son maĂ®tre Monteverdi, celui du Couronnement de PoppĂ©e ou du Retour d’Ulysse dans sa patrie (ultimes chefs d’oeuvres des annĂ©es 1640). D’ailleurs, Alarcon en concevant le programme du prĂ©sent double coffret illustre les multiples Ă©clats amoureux tissant cette Ă©toffe sertie d’Ă©pisodes et de sĂ©quences entremĂŞlĂ©es dont la pluralitĂ© poĂ©tique ne dilue pas mais renforce la richesse expressive ; toujours c’est l’amour, sa duplicitĂ©, ses mĂ©tamorphoses parfois qui se dĂ©voilent ainsi Ă  travers le chant de deux chanteuses ; chacune incarne les hĂ©roĂŻnes du labyrinthe vertigineux et fascinant du cĹ“ur humain, une carte du tendre avant l’heure, oĂą les deux solistes font l’expĂ©rience amère, profonde du cynisme sentimental. De lĂ  Ă  concevoir par sa justesse et sa sincĂ©ritĂ©, un Cavalli prĂ©mozartien, le cap s’annonçait osĂ© : il est franchement Ă©noncĂ© ici. Les sentiments qu’exprime Cavalli annoncent directement les grands opĂ©ras du Salzbourgeois. Mais ici, propre Ă  l’esthĂ©tique vĂ©nitienne, la fragile parure des Ă©motions se dĂ©voile et prend vie en accord avec un consort d’instruments choisis, d’essence chambriste d’une finesse allusive et pudique millimĂ©trĂ©e. Un tel raffinement instrumental prolonge par exemple de prĂ©cĂ©dentes expĂ©riences menĂ©es par Alarcon dont l’excellent disque monographique dĂ©diĂ© Ă  Barbara Strozzi (2009) Ă  la sensualitĂ© Ă©poustouflante et nuancĂ©e, elle-mĂŞme Ă©lève de Cavalli. Voici donc de 1639 Ă  1668, des Noces de ThĂ©tis et PĂ©lĂ©e, au dernier ouvrage jamais reprĂ©sentĂ© (en raison des rĂ©pĂ©titions sabotĂ©es) : Eliogabalo, l’arche tendue cavallienne : une immersion dans les opĂ©ras prĂ©sentĂ©s de façon chronologique et qui renseignent ainsi sur l’Ă©volution du théâtre cavallien, selon ses librettistes, selon surtout la facilitĂ© d’une langue musicale de plus en plus libre, proche de la parole, Ă©popĂ©e dans laquelle Ă©merge la pause parisienne de 1660-1662 (Xerse II, puis Ercole Amante), conclue par le retour de Cavalli Ă  Venise, hors des intrigues courtisanes fourbies par le jaloux et exclusif Lulli ; avec Scipione affricano, Cavalli mĂ»r dĂ©ploie un art encore plus original dont il faut mesurer la valeur Ă  l’aulne d’Eliogabalo, l’accomplissement absolu.

Isolons surtout pour chaque galette ce qui constitue les points forts: -ambition de l’Ă©criture, dĂ©fis pour l’interprète-, apports majeurs de ce passionnant rĂ©cital Ă  deux voix.

Cd 1
L’air de Venere / VĂ©nus des Noces de Thetis et PelĂ©e (1639) est construit comme un ample rĂ©citatif souple et d’une ardente intensitĂ© que le chanteur doit articuler avec souplesse et prĂ©cision. Prière incarnĂ©e d’une sensualitĂ© souveraine et humaine grâce au timbre diamantin et expressif de Mariana Flores.Toutes les sĂ©ductions, et la fausse simplicitĂ© de la reine de beautĂ© sĂ»re de ses qualitĂ©s plastiques, sont très finement caractĂ©risĂ©es en une dĂ©clamation naturelle et incantatoire Ă  l’Ă©noncĂ© doux et magicien.
Tout aussi ambitieux le rĂ©citatif accompagnĂ© de Procris des Amours d’Apollon et de DaphnĂ© de 1640 :  plus engagĂ© encore et dans une articulation plus proche du texte, jaillissement d’une expressivitĂ© linguistique dont le balancement exprime l’impuissance dĂ©sespĂ©rĂ© de l’amante dĂ©munie en l’absence de son aimĂ© (CĂ©phale). 7mn  d’errement vocal d’une subtilitĂ© blessĂ©e,  d’une gravitĂ© lugubre oĂą le coeur de l’amante chante son angoisse d’ĂŞtre trompĂ©e, abandonnĂ©e, dĂ©truite.

Vénus, Procris, Médée, Isifile et Junon :

les femmes de Cavalli

 

Rien Ă  l’Ă©poque de Cavalli  n’Ă©gale l’imprĂ©cation infernale de l’ardente MĂ©dĂ©e du Giasone (1649), vrai portrait lugubre et tragique, plein de haine d’une femme amoureuse en vĂ©ritĂ© accablĂ©e au bord du suicide, cri du coeur de sa solitude. Anna Reinhold que nous avons auparavant Ă©coutĂ©e en magicienne tout autant imprecatrice dans Didon de Purcell  (1684), au Festival  ddme William Christie Ă  ThirĂ© en Vendee, rĂ©ussit l’expression de la fureur tragique qui dĂ©voile sous les accents dĂ©moniaques, l’Ă©chec d’une âme  solitaire vouĂ©e à  l’autodestruction, âme maudite Ă  la langue Ă  la fois sauvage et raffinĂ©e, qui dès la fin du premier acte rĂ©vèle une passion dangereuse.
Quel contraste avec la sĂ©quence alternant air / rĂ©citatif arioso qui suit du mĂŞme Giasione, pathĂ©tique tout aussi intense et mordant mais ici sur le mode de l’imploration incarnĂ©e par la rivale de MĂ©dĂ©e, Isifile : Cavalli permet Ă  la chanteuse d’exprimer un superbe portrait fĂ©minin, sensible et nuancĂ©, celui d’une femme elle aussi abandonnĂ©e et finalement mais diffĂ©remment Ă  MĂ©dĂ©e, blessĂ©e. Ce Giasione mythique Ă©blouit ainsi par les facettes contrastĂ©es, complĂ©mentaires des personnages fĂ©minins qu’il met en scène.
Les deux portraits se retrouvent finalement comme deux visages d’une mĂŞme dĂ©sespĂ©rance amoureuse.

 

 

Cd 2

Mariana Flores, nouvelle sirène cavallienne
Trois figures s’affirment surtout dans la seconde partie de ce programme passionnant : Adelante  (Xerse, 1655) convoque une nouvelle figure de l’amoureuse dĂ©munie impuissante vainement Ă©prise du frère de Xerse, Arsamène. Tour au long de l’opĂ©ra crĂ©Ă© Ă  Venise puis adapté  pour la cour de qu rance en 1660, c’est le personnage tellement tragique le quel qui reste Ă©cartĂ© par le jeu des couples affrontĂ©s Ă©prouvĂ©s. Cavalli sait rythmer l’essoufflement tragique tendre de cette victime de l’amour par des coupes dans la ligne des cordes vĂ©ritables suffocations/soupirs remarquablement Ă©crits.
Habituellement caricaturĂ©e, Junon gagne un relief particulier dans l’acte I d’Ercole Amante de 1662 (autre ouvrage important pour la carrière parisienne du compositeur) : Cavalli laisse l’Ă©pouse de Jupiter exprimer très librement son indignation contre l’inconstance de VĂ©nus qui pousse Hercule l’Ă©poux de DĂ©janire, dans les bras d’Iole. Finesse de la langue, voluptĂ© de l’orchestre tout en mĂ©lancolie allusive, Junon n’est pas cette furie domestique gardienne des voeux conjugaux mais une femme digne blessĂ©e outragĂ©e qui dĂ©esse oblige, suscite une tornade finale vertigineuse.

CLIC_macaron_2014La lyre cavalienne ne saurait ĂŞtre complète ici sans l’ardent amour triomphal tel qu’il s’Ă©panouit dans le final en quatuor d’Eliogabalo  (ultime partition de 1667 et du reste jamais reprĂ©sentĂ©e du vivant de Cavalli), emblème conclusion de tout l’ opĂ©ra vĂ©nitien du Seicento depuis le Couronnement de PoppĂ©e monteverdien. On y relève une ivresse Ă©perdue d’autant plus consciente et assumĂ©e qu’elle est comme souvent accouplĂ©e Ă  un cynisme mordant que pimente  encore  le mouvement comique des quiproquos et des travestissements. L’opĂ©ra de Cavalli est l’un des plus riches et des plus justes. Ce double coffret nous le prouve Ă  nouveau. L’attention pointilliste du maestro Alarcon soucieux de rĂ©tablir la prodigieuse poĂ©tique de la langue cavallienne, ajoute au succès de cette compilation lumineuse.

cavalli-heroines-ricercar-marianna-flores-alarcon-lattarico-cd-presentation-review-critique-2-cd-CLASSIQUENEWS-clic-de-classiquenewsFrancesco Cavalli : Heroines of the venetian baroque : HĂ©roĂŻnes du Baroque vĂ©nitien (2 cd Ricercar). Mariana Flores, Anna Reinhold. Cappella Mediterranea. Leonardo Garcia Alarcon, direction.  Enregistrement rĂ©alisĂ© en mai et juin 2014. CLIC de classiquenews d’octobre 2015.

Illustrations : Leonardo Garcia Alarcon (DR) ;  la soprano Mariana Flores prĂŞte sa voix incarnĂ©e et languissante, aux hĂ©roĂŻnes amoureuses Ă©perdues ou tragiques de l’illustre Francesco Cavalli (DR)

Francesco Cavalli, la résurrection spectaculaire

Cavalli_francescoCavalli:Elena. SablĂ©, le 27 aoĂ»t. Angers Nantes OpĂ©ra : 2>14 novembre 2014. Renaissance de Cavalli. A propos de l’opĂ©ra Elena (1659). Peu Ă  peu Francesco Cavalli reprend la place qui lui est propre, la première parmi les plus grands compositeurs d’opĂ©ras italiens au XVIIè, après la mort de son maĂ®tre Claudio Monteverdi en 1643. Meilleur reprĂ©sentant de l’opĂ©ra vĂ©nitien baroque, Francesco Cavalli – qui porte le nom de son protecteur, incarne l’excellence poĂ©tique et expressive du genre lyrique en Europe : il renouvelle le théâtre monteverdien, assimile son cynisme et sa sensualitĂ© et l’adapte au goĂ»t des plus grandes cours royales dont Ă©videmment Paris : Mazarin l’appelle Ă  Paris pour cĂ©lĂ©brer les noces du jeune Louis XIV : un nouvel ouvrage, Ercole Amante (1662), d’une enchantement irrĂ©sistible auquel sont associĂ©s dĂ©jĂ  les ballets d’un certain Lulli. SablĂ© le 27 aoĂ»t puis Angers Nantes OpĂ©ra en novembre 2014 accueillent un opĂ©ra peu connu Elena qui revisite le mythe antique avec une grâce poĂ©tique, et une saveur personnelle pour l’Ă©quivoque trouble magnifiĂ© par le travestissement et les situations piquantes qui en dĂ©coulent… Roi du drame, de la mĂ©tamorphose et des genres mĂŞlĂ©s (comique, truculent, sentimental, hĂ©roĂŻque et tragique…), Cavalli refait surface… William Christie avait rĂ©vĂ©lĂ© (Caen, 2011) la magie elle aussi irrĂ©sistible de Didone (1641). Le gĂ©nial Francesco gagne peu Ă  peu une juste reconnaissance. D’autant que le dvd Elena est Ă©ditĂ© par Ricercar, qu’une biographie, la première aussi documentĂ©e et synthĂ©tique, sort Ă©galement chez Actes Sud (par Olivier Lexa). La renaissance Cavalli est en marche… EN LIRE +