COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL Denis MATSUEV, piano, THÉÂTRE DES CHAMPS ÉLYSÉES, Paris, 27 septembre 2019. Beethoven, Rachmaninov, Tchaïkovski, Liszt.

COMPTE-RENDU critique, piano. PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, Tchaïkovski, Liszt. Il y a les pianistes russes, et il y a les autres. C’est une idée qui persiste encore dans les esprits des mélomanes. Et pour qu’elle persiste il faut qu’elle soit incarnée. Qui mieux que Denis Matsuev aujourd’hui peut représenter, dans sa génération, la grande tradition du piano russe, dont l’image, non parfois sans clichés, s’est cristallisée en une poignée de décennies? Denis Matsuev, grand vainqueur du 11ème concours Tchaïkovski en 1988, président du jury piano du tout dernier concours, qui attribua la distinction suprême à Alexandre Kantorow, donnait un récital au Théâtre des Champs Élysées le 27 septembre dernier, devant un public manifestement tout acquis à sa condition et à son talent.

 

 

 

LE PIANO GÉNÉREUX DE DENIS MATSUEV

 

 

 

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Il arrive sur scène d’un pas rapide qui démontre une grande assurance, et ni une ni deux plante le décor de l’Appassionata. La sonate n°23 opus 57 de Beethoven sera suivie de sa 32ème opus 111, puis en seconde partie, de la Sonate en si mineur de Liszt après un intermède russe. Les premières mesures nous disent déjà qu’il va jouer « monumental ». Certes il a du son, c’est le moins qu’on puisse dire, mais ériger un monument musical (ici trois) ne consiste pas en réalité à saturer les tympans, à pousser le moteur du piano à plusieurs milliers de tours/minute, et c’est ce qu’il va nous démontrer. Matsuev prend la mesure acoustique de la salle, et projette un jeu contrasté et orchestral, symphonique même. L’accentuation de l’Appassionata est grossie, le premier mouvement est torrentiel, dans une vision maîtrisée et construite; l’articulation qui pourrait être sous d’autres doigts complètement engloutie, est présente, même sous les grands coups de pédale. Matsuev est démonstratif à tous les niveaux, la plupart du temps dans le bon sens du terme: il est dans l’énergie beethovenienne, incontestablement, ses accès, et ses excès, mais aussi dans sa délicatesse. Son toucher sait se faire impalpable et miraculeusement scintillant, comme dans ce passage un peu avant la coda piu allegro du premier mouvement. Il accroche des timbres sublimes au second, andante con moto, chanté dans des nuances decrescendo vers un « dolce » à faire fondre le marbre, qui conduit à la déferlante du dernier mouvement. L’ouverture qui caractérise le premier mouvement Maestoso de l’opus 111 est avec lui massive et compacte. Le battement grave et sombre s’ébranle progressivement jusqu’à l’allegro con brio d’une grande autorité à l’architecture solidement édifiée, fondée sur des basses lourdes et puissantes. Son jeu est ancré, tellurique, les registres caractérisés à l’extrême. Doit-on dire qu’il sur-joue, tant sa volonté d’appuyer les contrastes se fait sentir à tous moments? C’est ce que donne à penser l’Arietta, qu’il étire un peu trop, retardant l’arrivée de certaines notes, dans une expression affectée, lui ôtant le dépouillement, le « molto semplice » voulu par le compositeur. Mais les variations qui suivent feront oublier cette afféterie. La jubilation rythmique de la troisième puis les impalpables triples croches de la quatrième captivent. À écouter de près et de l’intérieur ces petites notes suspendues au firmament du clavier, elles n’apparaissent pas égales, éthérées et hors du temps, mais évoluent dans un doux et sensible phrasé, comme une promenade dans la voie lactée où chaque étoile a sa propre brillance. Les longs trilles qui se multiplient ensuite sont d’une splendide égalité et continuité, et la magie opère. Matsuev ne porte pas forcément cette œuvre dans ce qu’elle aurait de purement métaphysique, élevé spirituellement, mais nous en livre un contenu humain sublimé dans le spectacle de ses sons.
Vient après l’entracte l’intermède russe. Là Matsuev est chez lui. Ces deux Études-tableaux de Rachmaninov, (opus 39, n°2 et 6), sont des paysages: paysages intérieurs, comme habités du souvenir de lointaines images. L’un apaisé mais mélancolique, l’autre fantasmagorique et aux accès de violence. Pas d’intériorité repliée dans la Méditation opus 72 n°5 de Tchaikovski: Matsuev la chante à pleines mains, dans un son très projeté, au point qu’il semble avoir convoqué un chœur au complet. Son jeu est chaleureux et gorgé de bons sentiments. Il ne joue pas à part lui, mais avec conviction et pour son public qui accueille cette offrande à cœur ouvert.
Dernier monument de la soirĂ©e, la Sonate en si mineur de Liszt l’est indĂ©niablement entre les mains de Matsuev. Le pianiste, Ă  l’instar du compositeur, ne retient rien d’une gĂ©nĂ©rositĂ© de jeu qui, fort de ses moyens phĂ©nomĂ©naux, transforme le piano en orchestre symphonique. La construction impeccable ne souffre pas, bien au contraire, d’un lyrisme poussĂ© et passionnĂ©. Ses Ă©pisodes apaisĂ©s, suspendus, sont d’une très belle esthĂ©tique sonore et expressive, et sĂ©duisent. On ne s’ennuie pas une seconde et cette Ĺ“uvre mythique – tentation de bien des pianistes qui veulent s’en dĂ©montrer, plonger dès l’orĂ©e de leur carrière dans ses profondeurs, mais se noient pour bon nombre dans son fleuve – Ă  ce point dominĂ©e, rondement menĂ©e, prend une dimension qui subjugue. Matsuev extirpe du ventre du piano des ressources insoupçonnĂ©es, tant dans la taille du son, que dans sa texture et sa couleur. Alors oui, c’est spectaculairement Ă©poustouflant, plein d’effets et pas si mystique que ça, mais quel transport! Quelle Ă©nergie communicative! Pas un instant la Sonate ne tombe Ă  plat. Le public qui s’exclame et applaudit Ă  tout rompre, est galvanisĂ© par une telle interprĂ©tation, et il y a de quoi! Si Matsuev s’inscrit dans la lignĂ©e d’une tradition lĂ©gendaire, il n’en demeure ainsi pas moins un musicien d’aujourd’hui, un artiste accompli qui voit les choses en grand et qui n’a de goĂ»t ni pour l’eau tiède, ni pour les dĂ©s Ă  coudre. CrĂ©dit photo: © Pavel Antonov

 

 

 

 

 

 

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COMPTE-RENDU CRITIQUE , PARIS, TCE, le 27 septembre 2019. RÉCITAL Denis MATSUEV, piano. Beethoven, Rachmaninov, TchaĂŻkovski, Liszt. 

 

 

CD, événement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov, Stravinsky, Shchedrin (1 cd Mariinsky)

CLIC D'OR macaron 200CD, Ă©vĂ©nement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov, Stravinsky, Shchedrin (1 cd Mariinsky). Versatile mais pas artificiel, le piano de Denis Matsuev impose avec un style irrĂ©sistible sa furia interprĂ©tative : un volcan, un dragon capable d’audace et d’intĂ©rioritĂ©. Ce programme moins Ă©clectique qu’il n’y paraĂ®t, Rachamaninov, Stravinsky, Shchedrin en tĂ©moigne : la puissante magie du sorcier Matsuev s’y dĂ©verse et y cisèle une digitalitĂ© sĂ»re, Ă©lectrique, d’une prodigieuse assurance, combinant, expressivitĂ© et poĂ©sie.

FluiditĂ© et virilitĂ© du Concerto n°1 de Rachmaninov : nervositĂ© scintillante, un feu d’une rare vitalitĂ© grâce Ă  un toucher alliant Ă©nergie et ductilitĂ©. La vĂ©locitĂ© digitale dont est capable Denis Matsuev, ne sacrifiant jamais la finesse allusive sur l’autel de la facile virtuositĂ©, s’impose Ă  nous dans ce premier volet dont il sait exprimer toutes les nostalgies et les langueurs Ă  peine tenus assumĂ©es par l’expatriĂ© Rachma,toujours profondĂ©ment tentĂ© par le dĂ©mon des gouffres lisztĂ©ens (dernière sĂ©quence du I “Vivace”).

matsuev denis review compte rendu classiquenews CLIC de classiquenews compte rendu critique Cover_MAR0587_1024x1024Dans sa version tardive de 1949, le Capriccio pour piano et orchestre de Stravinsky prĂ©pare Ă  la mĂ©canique apocalytique de Shchedrin, par sa coupe syncopĂ©, ses accents tragico-cyniques auxuquels Matsuev aime Ă  ciseler mais sans duretĂ© chaque trait incisif. LĂ  encore, la maĂ®trise expressive et suggestive, la mise en place assurĂ©e par le maestro Gergiev, un partenaire fiable assurant la rĂ©ussite de ses deux artistes en pleine complicitĂ©, contribuent Ă  la grande sĂ©duction du morceau, formidable mouvement de bascule permanent entre tragique et comique ; s’y insinuent Ă©videmment la morsure du cynisme, de l’angoisse rentrĂ©e, la peur et le visage de toutes les terreurs politiques, proches en cela de Chostakovitch. SĂ©rieux, insouciant, fantaisiste ou profond… tout l’art de l’insaisissable Stravinsky est magistralement exprimĂ©. L’andante Rapsodico et ses dĂ©lires nĂ©obaroques ou nĂ©oclassiques aprofondit encore la portĂ©e d’autodĂ©rision et de satire Ă  peine voilĂ©e. Le toucher prĂ©cis, contrĂ´lĂ© du pianiste offre au mouvement, une grandeur tendre, une coloration de sincĂ©ritĂ© (malgrĂ© les masques que le compositeur aime y user jusqu’Ă  l’Ă©cĹ“urement), totalement irrĂ©sistible.

 

 

 

Rachmaninov, Stravinsky, Shchdrine, un triptyque de la modernitĂ© russe…

Piano fauve et allusif du félin Matsuev

 

 

matsuev denis piano russe classiquenewsLe Concerto pour piano n°2 de  Rodion Shchedrin (ChĂ©drine, nĂ© en 1932) s’impose plus encore par sa carrure de l’Ă©trange, un cycle d’atmosphères et de climats qui perturbent et dĂ©stabilisent. L’opus composĂ© en 1966 et dĂ©diĂ© comme l’ensemble de ses 6 Concertos Ă  son Ă©pouse la danseuse Ă©toile MaĂŻa PlissetskaĂŻa (dĂ©cĂ©dĂ©e en 2015) tĂ©moigne de l’inspiration contrastĂ©e, ardente, efficace de son auteur. Morsures hallucinĂ©es, et inquiĂ©tudes finales quasi murmurĂ©es (entre dĂ©sespoir et renoncement total) de “Dialogues” (I); rythmicitĂ© mĂ©canique d’Improvisations : allegro (très courts scherzo parfois grimaçant et sec) ; l’intĂ©rioritĂ© du compositeur s’affirme vĂ©ritablement dans le dernier et troisième mouvement notĂ© “Contrastes : Andante – allegro” oĂą le cadre lĂ  encore resserrĂ©, fait l’inventaire d’un champs de ruines, dĂ©vastĂ©, criant d’effrayante vĂ©ritĂ©. Le piano Ă  la fois funambule et comme hagard de Matsuev saisit par sa juste pudeur, introspective, tĂ©nue, mesurĂ©e oĂą des gouffres s’ouvrent sans filet, contrastant avec des sĂ©quences jazzy d’une inconscience / insouciance d’autant plus inquiĂ©tante que la dualitĂ© des deux climats paraĂ®t bien ĂŞtre le miroir de notre Ă©poque : dĂ©ni collectif des sociĂ©tĂ©s consommatrices et violence barbare en plein expansion… tout le mouvement dernier tire sa force hypnotique du contraste nĂ© des deux styles. Shchedrin a ressenti le dĂ©règlement profond de notre sociĂ©tĂ© dans un Concerto dĂ©concertant Ă  bien des Ă©gards. DĂ©stabilisant mais terriblement Ă©loquent. La musique nous tend le miroir… ce que nous  voyons, grâce au pianiste en transe, relève de l’horreur absolu. Le rĂ©cital, conçu tel le triptyque de la modernitĂ© russe captive du dĂ©but Ă  la fin. Le piano fauve et allusif du fĂ©lin Mastuev saisit par sa prĂ©cision, son mordant, sa justesse, sa maturitĂ© et sa musicalitĂ©. CLIC de classiquenews de janvier 2016.

CD, Ă©vĂ©nement. Denis Matsuev, piano : Rachmaninov (Concerto pour piano n°2, version de 1917), Stravinsky (Capriccio pour piano et orchestre, version de 1949), Shchedrin (Concerto pour piano n°2). Mariinsky Orchestra. Valery Gergiev, direction – Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2014 (Rachma), avril 2015 Ă  Saint-Petersbourg, Mariinsky Theatre Concert Hall – 1 cd SACD Mariinsky MARO 587.

CD. Tchaikovsky : Concertos pour piano n°1 et n°2. Denis Matsuev, piano (1 cd Mariinski)

Mariinski_matsuev_mariiinsky_tchaikovsky_piano_concertos_1_2CD. Tchaikovsky : Concertos pour piano n°1 et n°2. Denis Matsuev, piano (1 cd Mariinski). Beau dĂ©fi de jouer comme dans la continuitĂ© d’un diptyque, les deux Concertos pour piano de TchaĂŻkovski, le premier ayant presque totalement Ă©clipsĂ© le second qui en serait le double intime, le revers d’un miroir qui, s’il se dĂ©clare noble, majestueux, raffinĂ© sur sa face première, se rĂ©vèle ici plus intime et pudique, voire secret en manquant ni d’Ă©panchements blessĂ©s, ni de dĂ©clarations profondes. A chacun d’y percevoir un peu de la vĂ©ritĂ© toujours dissimulĂ©e d’un TchaĂŻkovski autobiographique… Mais le tempĂ©rament du compositeur se refusant Ă  tout dĂ©bordement… a contrario de bien des jugements Ă  l’emporte pièce, le style concertant du compositeur russe ne fait pas Ă©talage mais il absorbe toute les contradictions de ce que doit ĂŞtre la forme et les directions (contradictoires) d’un grand concerto romantique (après Mozart, Beethoven Liszt) prĂ©parant Rachma.  On sait grĂ© au pianiste presque quadra Denis Matsuev (nĂ© en 1975, Prix TchaĂŻkovski 1998 Ă  23 ans) et sa carrure Ă©lĂ©gantissime, pleine de feu, de panache et d’Ă©clairs intĂ©rieurs d’exprimer le bouillonnement pluriel d’un gĂ©nie aux facettes multiples baignant lui-mĂŞme, comme sa vie personnelle en atteste, dans la plus tumultueuse des contradictions. Du reste ce Concerto n°2 vraie rĂ©vĂ©lation du programme, contemporain d’Eugène OnĂ©guine, exprime lui aussi les affres et les tensions d’une âme tourmentĂ©e.

Après un Concerto n°1, puissamment Ă©noncĂ© mais avec une technicitĂ© redoutable, la lecture du n°2 nous Ă©blouit davantage par son Ă©locution libre et fantaisiste, quasi improvisĂ©e, d’un caractère Ă©minemment solistique et brillant qui imprègne une bonne partie du premier mouvement (le plus long : plus de 20 mn) ; que dans le second mouvement TchaĂŻkovski “ose” Ă©crire des parties solistes pour le violon et le violoncelle au point d’affleurer au trio concertant, tout cela montre la vitalitĂ© de son inspiration lyrique et romantique. S’y recyclent avec ferveur, cran, style, mĂ©lodies populaires (comme il le fait dans le n°1) et aussi des allures d’ampleur chorĂ©graphique (Balanchine n’a pas par hasard choisi la matière du n°2 pour son ballet impĂ©rial).

Gergiev dans la fosse s’ingĂ©nie Ă  apporter le tapis orchestral le plus palpitant sans lourdeur ni Ă©paisseur, privilĂ©giant une entente dynamique et complice avec l’Ă©loquence superlative du pianiste russe. Matsuev affirme une qualitĂ© d’intimitĂ© facĂ©tieuse, jamais amidonnĂ©e qui rĂ©tablit dans ce n°2 en particulier, son caractère de confession mystĂ©rieuse voire Ă©nigmatique… tonalitĂ© plus encore dĂ©veloppĂ©e avec les cordes solistes dans le mouvement second (andante non troppo). Avec ses Rachmaninov, cet album TchaĂŻkovski est de loin l’un des plus rĂ©ussis du pianiste originaire d’Irkoutsk, Ă  l’aura officielle en Russie (directeur artistique de la fondation Rachmaninoff, membre du ComitĂ© prĂ©sidentiel pour la culture et les arts…, et plus rĂ©cemment, directeur depuis 2008 de la fondation pour les jeunes musiciens Les Nouveaux Noms, enfin organisateur du Festival Crescendo, depuis 2005, Ă©galement dĂ©diĂ© Ă  l’Ă©closion des jeunes tempĂ©raments musiciens…).  On comprend Ă  l’Ă©coute des deux Concertos que les jeunes pousses soient inspirĂ©es et portĂ©es par l’exemple musical d’un tel musicien. Profond et rugissant, nuancĂ© et introspectif, ce Tchaikovski nous plaĂ®t totalement.

Tchaikovsky : Concertos pour piano n°1 et n°2. Denis Matsuev, piano. Mariinski orchestra. Valery Gergiev, direction. Enregistrement réalisé en mars et avril 2013 au théâtre Mariinski, Saint-Pétersbourg. 1 cd Mariinski MAR0548.