CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS)

lully-grands-motet-vol-2-miserere-stephane-fuget-les-epopees-cd-critique-classiquenews-review-chateau-versailles-spectacle-CLIC-de-classiquenewsCRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS) – Ce Volume 2 des Grands Motets complète la réussite du premier volume ; il confirme l’excellence du chef Stéphane Fuget à l’endroit de Lully dont il révèle comme aucun avant lui, le sentiment de grandeur et l’humilité misérable du croyant ; la sincérité de l’écriture lullyste, sa langue chorale et solistique, surtout son génie des étagements, un sens de la spacialité entre voix et orchestre (qui prolonge les essais polychoraux des Vénitiens un siècle avant Lully). Le Florentin recueille aussi les dernières innovations des français Formé et Veillot. D’ailleurs le seul fait de dévoiler la maîtrise de Lully dans le registre sacré est déjà acte audacieux tant nous pensions tout connaître du Florentin, à la seule lumière de sa production lyrique (déjà remarquable). Et pourtant le Surintendant de la musique n’occupa aucune charge officielle à la Chapelle royale.

A travers la majesté et la puissance, l’expressivité joyeuse, doxologique ou implorative du chœur se manifestent la ferveur d’un roi croyant, l’omnipotence de Dieu dont le Souverain tire directement sa légitimité. Le genre du Grand Motet exprime cette volonté autoritaire, cette croyance spectaculaire et aussi rappelle la force de cette filiation divine. Mais Lully apporte une franchise, un dramatisme piloté par la seule intelligence de la sincérité ; jamais factice ni seulement brillante. D’autant qu’ici, la sensibilité pour la vivacité et la caractérisation des timbres vocaux ajoute à l’humanisation voire l’individualisation, rappelant sous l’ampleur de la fresque, l’intimité de la prière du seul croyant.

 

 

LES ÉPOPÉES ressuscitent la ferveur lullyste
Une arche grandiose constellée de prières misérables et individuelles

 

 

Au total Lully laisse 12 grands Motets, chefs d’oeuvre de puissance et de sincérité : voilà qui mérite bien une collection de concerts et de cd. Composé pour célébrer le Traité des Pyrénées (et aussi le Mariage de Louis XIV), le « Jubilate Deo » date de 1660 quand Lully fait danser le roi (Alcidiane, 1658, surtout La Raillerie, 1659).
Ce Motet de la jeunesse, regorge de saine énergie avec ce sens du verbe articulé, projeté qui réinvente notre connaissance des Grands Motets de Lully. La maîtrise des Epopées est un régal de chaque instant, tant la justesse des accents, le travail inédit sur l’articulation, la déclamation, la ciselure du texte redéfinissent jusqu’à la langue lullyste : jamais sa musique n’avait été abordée de telle façon ; l’orchestre rayonne lui aussi, souverain et détaillé, aussi scintillant que méditatif ; les voix du Petit chœur caractérise, incarne l’essence de la prière individuelle ; celles du Grand choeur exalte le sentiment d’imploration et de jubilation collective. Déjà l’introduction, purement instrumentale laisse envisager pour la musique versaillaise une ampleur souple et majestueuse, intérieure et même introspective jamais écoutée avant. Le choix des solistes fait merveille : le relief des timbres, leur combinaison relève d’une insolente complicité qui par la sincérité du geste, réactive dans les Motets, leur nerf théâtral et dramatique.

Le « Miserere » (circa 1663) œuvre maîtresse, destiné à la Chapelle pour l’Office de la Semaine Sainte, fut repris pour plusieurs événements royaux ou privés : pour les funérailles d’Henriette-Anne d’Angleterre, pour celles du Chancelier Séguier (1672),… ; la riche texture de l’orchestre des Épopées impose un Lully à la fois solennel et grave, d’une profondeur inédite. L’alternance des séquences d’exaltation collective et de prière individuelle captive particulièrement par la force et l’articulation des épisodes enchaînés ; « Miserere mei Deus / Ayez pitié de moi, Seigneur », le sujet est la prière dans l’humilité. Lully impressionne par la puissance et l’humanité de la musique. De même, tout autant bouleversant, la gestion de la plage 11 (« Sacrificium Deum ») qui éclaire une autre réalisation délectable dans ce geste étonnant : la suspension, un temps totalement inouï, entre lévitation, à vide, en somme le sentiment du purgatoire où chaque âme attend l’heure de son jugement, dans un éther que le chef pilote dans un effet de ralenti cinématographique, repoussant encore le vacuum harmonique. Le doute humilié, la profonde compassion et la pitié meurtrie s’épanchent en une sincérité jamais écoutée chez Lully. Stéphane Fuget étage, orchestre les plans sonores en une éblouissante perspective qui synthétise toute la grandeur et l’espérance baroque. Il dévoile ce que nous ne soupçonnions pas chez le Florentin : sa gravitas vertigineuse, la vérité et la justesse du sentiment de douleur. Confondant.

Stéphane Fuget convoque le « Grand tragique », exprimant le souffle à la fois du Divin impénétrable et aussi l’imploration macabre des tristes pêcheurs, tous accordés en une seule prière de salut… Le travail remarquable se réalise dans la caractérisation de chaque phrase du texte latin, dont Lully, en génie des couleurs expressives sait varier les parties, tour à tour pour 1, 2, 3 voix solistes et pour tout le choeur.

 

 

Stéphane Fuget réalise le « grand tragique » de Lully :
déploration, humilité et grandiose versaillais

 

 

Cette constellation de formes vocales s’avère sous la direction de Stéphane Fuget aussi riche que peut l’être l’art de la tapisserie du XVIIè : une infinité de détails et nuances orchestrés en un tout architecturé d’une cohérence irrésistible. Emblématique : « Ecce enim in iniquitatibus, conceptus sum… » / j’ai été souillé de vices à l’instant de ma naissance, énoncé par le dessus soliste synthétise aussi cette surenchère de la déploration épurée et intime, fortement individualisée qui expose l’âme dénudée et misérable ; une référence directe au choix du visuel de couverture où Madeleine pénitente, marquée par le péché, offre son humble prière… dénuement sublime de la pècheresse (plage 4). Cependant que lui succèdent les vagues du choeur parmi les plus bouleversantes, en harmonies inédites qui manifestent la révélation de la sagesse Divine, surgissement saisissant par son intelligence et sa justesse (« Incerta »…), et ici, source d’un réconfort inespéré ; voila ce Lully fulgurant qui nous est ainsi révélé.

Plus narratif et exalté encore, le « Quare Fremuerunt gentes » célèbre la Paix de Rastisbonne (1684 : nouvelles conquêtes – Alsace et Sarre- de Louis XIV sur l’empire de Leopold Ier) et impliquent les effectifs impressionnants des 3 départements musicaux du roi (Chapelle, Chambre, Écurie) : soit une palette élargie, spectaculaire d’accents et d’expressions diverses que Stéphane Fuget organise avec clarté, contrastes, précision, d’autant qu’il s’agit d’un des motets les plus linguistiques ; exigeant des voix, une diction articulée irréprochable pour que le texte soit malgré le nombre, toujours intelligible : le Motet met en scène littéralement, à la façon d’un opéra sacré, en une verve narrative comme libérée, le tumulte des rois révoltés contre l’empire divin ; face à ce chaos, s’élève la désignation par Dieu (ténor solo) du seul Souverain digne : Louis de France ; voilà expliquée la filiation du roi puisant son pouvoir divin de l’être suprême. Ainsi est révélé dans l’agitation impétueuse du chœur, le mystère même du pouvoir royal.
Le choeur souligne les figuralismes du texte avec une netteté martiale, assumée, superbe (tutti fortissimo sur le seul mot « ferrea », plage 17) car il est évoqué la verge de fer du Roi élu, sa puissance supérieure sur tous), avant que les interprètes ne réalisent d’autres contrastes accentués dont le dramatisme comme sidéré préfigure un siècle auparavant, l’impétuosité flamboyante, la ductilité filigranée de l’écriture chorale des génies à venir, Rameau et Mondonville, eux aussi très inspirés dans le genre du Grand Motet, successeurs de Lully dans la majesté, le solennel intensément dramatique. Il n’y aucun doute que la science et l’expérience du Lully lyrique et théâtral profite au brio de telles pages sacrées.

CLIC_macaron_2014Dans ce nouveau volume, Stéphane Fuget réinvente l’espace et le temps, avec des effets de textures harmoniques d’une grandeur vertigineuse. Le motet lullyste relève autant d’une action spirituelle que d’une expérience sonore totale. Saluons l’ensemble des solistes de le suivre dans une nouvelle conception de l’articulation ; y compris dans l’impact mesuré, maîtrisé des superbes inflexions collectives : « justicia » affirmé à 2 reprises pour célébrer ce qui dans le texte est crucial alors : la justice divine. En célébrant Dieu, l’assemblée des croyants fervents célèbrent la puissance du Roi (qui tire son pouvoir de Dieu lui-même). L’aération, l’oxygénation que sait diffuser le chef à ses effectifs pourtant impressionnants et de surcroît dans une acoustique qui tend à les démultiplier, reste saisissante, en précision, en équilibre, en mesure. Au jeu des comparaisons et des métaphores, c’est comme lorsque les fresques virtuoses de la Sixtine étaient enfin révélées dans la splendeur de leurs couleurs d’origine, dans ce dessin si mordant et réaliste, dans cet art ineffable des modelés sculpturaux, propres à Michel-Ange. La sensation est la même pour Les Epopées dans Lully : révélation nous est faite de la ferveur versaillaise grâce à l’intelligence d’un chef qui parle Lully et sait l’articuler, comme il parle français. Magistrale réalisation.

 

 

 

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CRITIQUE CD, événement. LULLY : Grands Motets (VOL. 2) : Miserere, Quare Fremuerunt gentes, Jubilate Deo (Les Épopées, Stéphane Fuget – 1 cd Château de Versailles Spectacles CVS

 

 

 

AGENDA
Stéphane Fuget et Les Éopopées poursuivent leur cycle des Grands Motets de Lully au Château de Versailles, dim 20 mars 2022, Chapelle royale, 16h : Grands Motets – Benedictus (1685) / Notus in Judea Deus, chant de victoire célébrant la Gloire de Dieu / Domine Salvum fac Regem, énergique « Dieu sauve le Roi » (accompagné du sublime Magnificat d’Henry Du Mont, en charge de la Musique de la Chapelle du Roi jusqu’en 1683) … Les Épopées signent ainsi un nouveau jalon de leur intégrale en cours (volume 3), avec restitués, la somptuosité de l’orchestre versaillais (huit instruments de la famille des flûtes, les vingt-quatre violons l’orgue, le clavecin, le théorbe, la flamboyante bande des hautbois,…), la sincérité grave et solennel du chant, l’expressionnisme sincère propre à Lully, soucieux d’offrir à Louis XIV, un service liturgique et musical de premier plan…

Distribution :
Claire Lefilliâtre, Dessus
Victoire Bunel, Dessus
Cyril Auvity, Haute-contre
Clément Debieuvre, Haute-contre
Serge Goubioud, Haute-contre
Marc Mauillon, Taille
Benoît Arnould, Basse-taille
Geoffroy Buffière, Basse
Renaud Delaigue, Basse

Les Epopées
Stéphane Fuget Direction

boutonreservationRÉSERVEZ VOS PLACES
directement sur le site du Château de Versailles
https://www.chateauversailles-spectacles.fr/programmation/lully-grands-motets-benedictus_e2524

Photo : Stéphane Fuget / Les Épopées : Grands Motets de Lully © Louis Le Mée

 

 

 

CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020)

grands motets_Lully stephane fuget epopees critique classiquenewsCRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, 2020) – Face au manuscrit du XVIIè, si fragmentaires pour l’interprète actuel, – comment restituer ici nuances, instrumentation, ornements, coups d’archet, tempos…?, autant d’éléments qui manquent sur les manuscrits de Lully. Stéphane Fuget se pose les bonnes questions et trouve les options justes pour la réalisation de ses Grands Motets dont voici le volume 1, « pour le temps de pénitence ». Battements, tremblements, martèlements… sont quelques uns des effets inventoriés, possibles, avérés sur le plan historique, que le chef des Epopées connaît et use avec une grande finesse et un à propos souvent fulgurant, .. soit un discernement qui dévoile combien il connaît le répertoire et les sources d’informations historiques (de Muffat à Bacilly… dont les noms émaillent la trop courte introduction qu’il a rédigé en intro au livret). En maître des ornements, le chef nous offre de (re)découvrir la ferveur de Lully, le reconsidérer comme alchimiste et orfèvre, ici grand dramaturge de la déploration lacrymale où perce le relief des mots. Le grand amuseur du Roi sait aussi faire pleurer la Cour. C’est manifestement le cas pour le Dies Irae et le De Profundis joués en 1683 à Saint-Denis pour les funérailles de la reine Marie-Thérèse. Lully y déverse des torrents de scintillements recueillis, bouleversant la tradition musicale où l’on connaît aussi Robert, Dumont, Lalande, Desmarets…

L’accentuation textuelle, la durée des notes, l’affirmation de certaines syllabes composent une tenture liturgique des plus riches, d’autant plus saisissantes que le traitement spécifique du texte sacré, aux accents légitimes, gagne une vérité impressionnante, de surcroît dans l’acoustique particulière de la chapelle royale, un chantier architecturale que ne connut pas Lully mais à laquelle la musique semble s’accorder idéalement entre faste et sincérité. L’articulation et la projection du texte, les cris maîtrisés, les respirations, les suspensions, jusqu’aux silences, tout surprend et saisit par l’intelligence linguistique ; autant d’accents qui partagés chez solistes (sans exception) et chœurs, produisent une vaste tragédie humaine, cette vallée de larmes par exemple (« O Lachrymae », motet plus ancien, remontant à 1664), aux épisodes bien contrastés, individualisés, et pourtant unifiés… exprimant la profondeur de la déploration inconsolable qui cependant étend une ineffable dignité collective… à laquelle répond le nimbe des flûtes (« O fons amoris »).

 

 

Flexibilité chorale, individualisation et caractérisation des voix solistes, splendide nimbe orchestral : les Épopées triomphent

Somptueux théâtre de la mort

 

 

Plus grave et sombre encore, le très impressionnant « De Profundis » édifie un théâtre funèbre d’une intensité exceptionnelle ; il déploie une somptueuse pâte sonore, instrumentale comme vocale (l’orchestre de Lully est une autre voie fabuleuse à explorer, aux côtés de ses 12 motets)… Chaque soliste, parfaitement à sa place, chante à pleine voix là encore la noble douleur du deuil, et la tragédie de la mort, et le déchirement de la perte. Et dans chaque élan subtilement distribué parmi les voix solistes et le choeur, se dresse la si vaine symphonie des sentiments humains face à la faucheuse, la prière terrestre qui implore, à la fois fragile et pénitente, mais engagée dans chaque inflexion. Ce travail du verbe agissant, du geste vocal est remarquable. CLIC_macaron_2014Autant de caractérisation dramatique, aussi orfévrée, faisant chatoyer chaque nuance de la tapisserie lullyste marque l’interprétation du genre. Un Lully à la fois solennel et majestueux, ardent, fervent, humain, aux vertiges murmurés inédits (« Requiem æternam dona eis Domine », aux lueurs éplorées et comme gagnées de haute lutte, in extremis : avec l’accent suspendu sur la dernière phrase « Et lux perpetua luceat eis »). Les Épopées ont tout : la fièvre de l’opéra, le sentiment de la ferveur. On attend déjà la suite avec impatience car c’est bien l’intégrale des Grands Motets de Lully qui s’annonce ainsi de bien belle façon.

 

 

 

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CRITIQUE, CD événement. LULLY : Grands Motets VOL.1 (Les Epopées, Stéphane Fuget, 1 CD Château de Versailles Spectacles, enregistré, filmé en mars 2020) / CLIC de CLASSIQUENEWS hiver 2022.

 

 

 

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TEASER VIDEO ici :
https://www.facebook.com/chateauversailles.spectacles/videos/379915923285260/

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VOIR en replay le programme de ce CD Grands Motets de Lully (vol 1) sur ARTEconcert / jusq’11 nov 2023 :
https://www.classiquenews.com/streaming-concert-grands-motets-de-lully-les-epopees-stephane-fuguet-2020/

Parmi le choeur, des solistes de première valeur : Claire Lefilliâtre, Ambroisine Bré, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Renaud Delaigue, Marco Angioloni, … autant de tempéraments qui dans la mesure et la nuance nécessaire, requise par la sensibilité orfévrée du chef Stéphane Fuget, expriment l’individualité des croyants assemblés. Ce sens de l’incarnation distingue l’approche de toutes celles qui l’ont précédée : collectif certes, surtout réunion de fervents dont l’ardeur personnelle et intime, revendiquent l’émotion, dans les duos, trios alanguis, les sursauts collectifs, rythmiquement intrusifs, comme précipités, qui leur succèdent… Remarquable compréhension de la ferveur lullyste et versaillaise … Présentation par Alban Deags.

 

 

 

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DVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)

150 ans de la mort de BERLIOZDVD, critique, événement. BERLIOZ : DAMNATION DE FAUST (Versailles, Roth, Versailles, nov 2018 1 dvd CVS Château de Versailles Spectacles)  -  Après avoir affiner, étrenner, poli son approche de l’opéra de Berlioz, à Linz et à Bonn, le chef François-Xavier Roth présente sa lecture de La Damnation de Faust à Versailles, sur la scène de l’Opéra royal, mais dans des décors fixes empruntés au fonds local.

Voilà une version allégée, éclaircie, volontiers détaillée (et d’aucun diront trop lente), mais dont l’apport principal est – instruments historiques obligent- la clarté.

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTHAu format particulier des instruments d’époque (Les Siècles), répondent trois voix qui se révèlent convaincantes tant en intelligibilité qu’en caractérisation : Mathias Vidal en Faust, Anna Caterina Antonacci (Marguerite), Nicolas Courjal (Méphistofélès)… Complète le tableau, le Chœur Marguerite Louise (direction: Gaétan Jarry) pour incarner les paysans dès la première scène, puis la verve des étudiants et celle des soldats, avant la fureur endiablée des suivants de Méphisto dans le tableau final, celui de la chevauchée, avant l’apothéose de Marguerite entourée d’anges thuriféraires et célestes… Roth prend le temps de l’introspection, fouillant la rêverie solitaire de Faust au début, l’intelligence sournoise et manipulatrice de Méphisto; le maestro rappelle surtout combien il s’agit d’une légende dramatique, selon les mots de Berlioz : peinture atmosphérique et orchestrale plutôt que narration descriptive. Le fantastique et les éclairs surnaturels s’exprimant surtout par le raffinement de l’orchestration… laquelle scintille littéralement dans le geste pointilliste du chef français (éclatant ballet des Sylphes). En 1846, soit 16 années après la Symphonie Fantastique, l’écriture de Berlioz n’a jamais aussi directe, flamboyante et intérieure.

Le point fort de cette lecture sans mise en scène, demeure l’articulation du français : un point crucial sur nos scènes actuelles, tant la majorité des productions demeurent incompréhensibles sans le soutien des surtitres.
Bravo donc à l’excellent Brander de Thibault de Damas (chanson du Rat, aussi rythmique et frénétique que précisément articulée : un modèle absolu en la matière). On le pensait trop léger et percussif voire serré pour un rôle d’ordinaire dévolu aux ténors puissants héroïco-dramatiques : que nenni… Mathias Vidal relève le défi du personnage central : Faust. Certes la carrure manque d’assurance et d’ampleur parfois (nature immense, un rien étroite), mais quel chant incarné, nuancé, déclamé ! Le chanteur est un acteur qui a concentré et densifié son rôle grâce à la maîtrise de phrasés somptueux qui inscrit ce profil dans le verbe et la pureté du texte. La compréhension de chaque situation en gagne profondeur et sincérité. La ciselure d’un français intelligible fait merveille. On se souvient de son Atys (de Piccinni) dans une restitution en version de chambre : l’âme percutante et tragique du chanteur s’était de la même façon déployée avec une grâce ardente, irrésistible.

 

 

 

Berlioz à l’Opéra royal de Versailles
FAUST exceptionnel :  textuel et orchestral

 

 

 

Sans avoir l’âge du personnage, ni sa candeur angélique, Anna Caterina Antonacci, aux aigus parfois tirés et tendus, « ose » une lecture essentiellement ardente et passionnée.…elle aussi diseuse, au verbe prophétique, d’une indiscutable excellence linguistique (Ballade du roi de Thulé). Capable de chanter la cantate Cléopâtre avec une grandeur tragique souveraine, la diva affirme sa vraie nature qui embrase par sa vibration rayonnante, la loyauté du Faust lumineux de Vidal (D’amour l’ardente flamme).
Aussi impliqué et nuancé que ses partenaires, Nicolas Courjal réussit un Méphisto impeccable d’élégance et de diabolisme, proférant un verbe lyrique là encore nuancé, idéal. C’est sûr, le français est ici vainqueur, et son articulation, d’une intelligence expressive, triomphe dans chaque mesure. La maîtrise est totale, sachant s’accorder au scintillement instrumental de l’orchestre, dans la fausse volupté enivrée (Voici des roses), comme dans le cri sardonique final de la victoire (Je suis vainqueur ! lancé à la face d’un Faust éreinté qui s’est sacrifié car il a signé le pacte infernal).
Comme plus tard dans Thaïs de Massenet, Berlioz échafaude son final en un chiasme dramatique contraire et opposé : à mesure que Faust plonge dans les enfers (comme le moine Athanaël saisi par les affres du désir), Marguerite gagne le ciel et son salut en une élévation miraculeuse (comme Thaïs qui meurt dans la pureté). Voilà qui est admirablement restitué par le chef et son orchestre authentiquement berliozien. Il est donc légitime de fixer par le dvd ce spectacle hors normes qui dépoussière orchestralement et vocalement une partition où a régné trop longtemps les brumes du romantisme wagnérien.

François-Xavier Roth (© Pascal le Mée Château de Versailles Spectacles)

 

 

 

faust-berlioz-vidal-antonacci-courjal-dvd-cvs-roth-critique-opera-annonce-annonce-classiquenews-ROTH

 

 

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BERLIOZ : La Damnation de Faust, 1846

Faust : Mathias Vidal
Marguerite : Anna Caterina Antonacci
Méphistophélès : Nicolas Courjal
Brander : Thibault de Damas d’Anlezy

Chœur Marguerite Louise / Chef : Gaétan Jarry
Les Siècles
François-Xavier Roth, direction
Enregistré à Versailles, Opéra Royal, en novembre 2018

1 dvd Château de Versailles Spectacles

 

 
 

 

CD, annonce. CAVALLI : MISSA, 1660 (Galilei consort, Benjamin Chénier, 1 cd CVS Château de Versailles Spectacles)

cavalli missa 1660 benjamin chenier versailles chateau de versailles cd critique annonce classiquenews musique classique opera concerts critique classiquenewsCD, annonce. CAVALLI : MISSA, 1660 (Galilei consort, Benjamin Chénier, 1 cd CVS Château de Versailles Spectacles). De toutes les collections récemment développées au sein de l’industrie (mourante) de l’édition discographique, en particulier des nouveaux programmes ou des initiatives de défrichement, la collection initiée par l’établissement CHATEAU DE VERSAILLES SPECTACLES (CVS) est assurément l’une des plus passionnantes de l’heure. L’institution hier encore injustement critiquée dans sa démarche artistique (au titre qu’elle se substituait à une autre, plus « légitime » sur le registre « baroque ») ne cesse en vérité de prouver qu’elle sait innover, développer, redéfinir ce que peut apporter un établissement public sur la scène baroque vivante.
A son actif, on ne compte plus les joyaux qui méritaient depuis longtemps d’être relus, réinvestis ou défrichés, mais avec cette fois, une intelligence artistique juste et pertinente, dans le choix des voix comme des ensembles instrumentaux. Voici le déjà 3è titre mis en avant dans les colonnes de CLASSIQUENEWS, après Le Devin du Village de Rousseau et surtout L’Europe Galante de Campra, superbe réalisation qui avait retenu notre attention, en décembre 2018)

Voici un nouveau gemme, lié à l’histoire musicale du Château de Versailles et comme souvent, un enregistrement réalisé dans le château lui-même (Chapelle royale), objet d’un concert publique (de la 10è saison déjà). Le plus grand compositeur italien européen, après Monteverdi, demeure son élève… Francesco Cavalli (1602 – 1676). Ce dernier fut sollicité et invité par Mazarin afin de livrer la musique digne de son ambition politique pour assoir l’autorité et l’éclat du jeune Louis XIV. De plus, l’opéra Ercole Amante fut représenté pour le mariage du jeune Roi et il est possible ou juste artistiquement parlant (moins historiquement) que le plus célèbre auteur italien ait pu composer ainsi une « MIssa » / Messe pour la Cour de France en 1660 ; pas à Versailles mais à … Venise, à l’ambassade de France justement, au moment (25 janvier 1660) où l’on célèbre la fin de la guerre franco espagnole, et la Paix des Pyrénées qui assoit encore le prestige des Bourbons français. Les noces de Louis XIV et de l’Infante Marie-Thérèse d’Espagne allaient justement découler de cet victoire écrasante de la France sur l’Espagne. Et donc la concours de Cavalli pour livrer la musique à la mesure de l’événement.
Respectant à la lettre les témoignages et les sources d’époque, le Galilei Consort agence ici un cycle de musique sacrée d’après le fameux recueil Musiche sacre de Cavalli, publié en 1656 ; utilisant le même instrumentarium, l’effectif de chaque partie même, ainsi que la distribution des voix selon les divers chœurs (choeurs éclatés / cori spezzati). Venise a inventé la polychoralité : Cavalli perfectionne le principe avec sensualité et majesté.
Pour mesurer la surenchère de faste et de luxe : « trois jours de ripailles (même les pauvres étaient nourris aux frais de la couronne, avec force distribution de pain et de vin), de représentations allégoriques délirantes à travers toute la ville et même sur des gondoles, feux d’artifices, fanfares à chaque coin de canal… ». Le programme inédit rétablit donc ce goût vénitien, à la fois raffiné et solennel, qui allait avoir dans les faits, une influence considérable pour la maturation du goût versaillais, et donc l’esthétique louislequatorzienne. Focus majeur. Que vaut le geste artistique de Galilei Consort et Benjamin Chénier, son directeur artistique. Critique complète du cd MISSA 1660 de Cavalli par Galilei consort, dans le mag cd dvd livres de classiquenews.

CD, critique. CAMPRA : L’EUROPE GALANTE, 1697 (Nouveaux Caractères, Hérin, nov 2017 – 2 cd CVS Château Versailles Spectacles)

campra europe galante cd herin les nouveaux caracteres cd critique review cd la critique cd par classiquenewsCD, critique. CAMPRA : L’EUROPE GALANTE, 1697 (Nouveaux Caractères, Hérin, nov 2017 – 2 cd CVS Château Versailles Spectacles). Campra dut-il décamper ? Le 24 oc 1697, le compositeur employé de l’Archevèque de Paris, n’avait pas souhaité voir mentionné son nom sur les affiches et le livret car son patron n’aurait pas vu d’un bon œil la conception d’un ouvrage à la sensualité et aux références érotiques scandaleuses… Dans les faits, Campra revendiquera officiellement la paternité de l’Europe Galante, puis du Carnaval de Venise de 1699, après s’être libéré de ses engagements d’avec l’Archevêché de Paris en octobre 1700. Le Ballet selon la terminologie du XVIIè (et non pas « opéra-ballet » comme il est dit aujourd’hui par les musicologues), séduit immédiatement par la sensualité séduisante de son écriture, la fine caractérisation des actes selon le lieu concerné et le style « ethnographique » évoqué.

 
   
 
 
 

Campra amoureux et sensuel
à l’époque où le Turquie faisait l’Europe Galante…

 
 
 

Campra marque l’histoire de la musique dramatique à l’époque de la France Baroque car il renouvelle sensiblement le genre chorégraphique, offrant une nouvelle définition d’un spectacle chanté, dansé, joué, à partir du genre hybride du divertissement, séquence constituante de l’opéra légué par Lully, et qui sollicite tous les acteurs sur la scène : chanteurs, choeur, danseurs et évidemment orchestre.  L’imagination très attractive et poétique de Campra se distingue nettement de celle de ses contemporains… en dépit de son intrigue morcelée, L’Europe Galante traverse diverses contrées européennes et présente les divers visages de l’amour, en France, en Espagne, en Italie, et en … Turquie (!).
A notre époque où l’intégration dans la communauté européenne de nos amis turcs pose toujours problème, voilà qui ne suscitait aucune réserve de la part de Campra et de son librettiste et par extension de leurs contemporains en ce début du XVIIIè.
La réussite de Campra et de son librettiste La Motte est d’offrir et de ciseler ainsi 4 tableaux dont la finesse d’inspiration et la couleur égalent le génie d’un Watteau ; la force réaliste de l’opéra nouveau revenant au sujet proprement dit : plusieurs intrigues amoureuses dans le style contemporain (soit du Marivaux ou du Beaumarchais avant l’heure, mais sans aucun sentiment ironique ni parodique et cynique : le temps est à l’abandon et à la sensualité). Ainsi la sensibilité amoureuse et le tempérament séducteur de chaque nation est épinglée, dans sa singularité contrastante : le Français, dans un intermède pastoral et berger,  est « volage, indiscret et coquet » ; l’Espagnol, en une sérénade divertissante, « fidèle et romanesque », l’italien, inventeur du masque et du bal vénitien,  est « jaloux, fin et violent » (un vrai méditerranéen en somme) ; enfin le Turc, en ses écrins colorés et sensuels, à la fois « souverain » et « emporté ».

La réalisation présentée par le Château de Versailles, est diversement convaincante. Distinguons quelques séquences emblématiques. Dans l’Italie : l’Olimpia de Caroline Mutel est trop courte et instable (vibrato envahissant et mécanique, voire systématique, aigus pincés) : quel contraste avec le français parfait et naturel de l’Octavio si délectable de Anders J Dahlin (au verbe ciselé, languissant, tendre, d’une ivresse nostalgique).

La Turquie, s’ouvre en chaconne sombre et presque mélancolique sur le lamento qui montre l’impuissance de Zaide (somptueux mezzo intelligible d’Isabelle Druet). C’est l’un des épisodes les mieux incarnés : verbe clair et naturel, orchestre souple et onctueux même. Du grand art.  Soulignons la cohérence expressive de l’air pour les Bostangis (plage 21, cd2) : truculence et délire orientalisant, plein de panache et de verve parodique : somptueuse réalisation. Saluons l’édition de cette nouvelle collection discographique sous le pilotage du Château de Versailles : Notice de présentation documentée, publication du livret intégral… Voilà qui change des publications hasardeuses, éditorialement faibles. A suivre (car l’institution versaillaise annonce de nombreuses enregistrements à venir, toute en liaison avec la riche histoire du Château de Versailles).

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CD, critique. CAMPRA : L’EUROPE GALANTE. D’hérin (2 cd, Château de Versailles spectacles, 2017)

 
 
 
 
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Autre cd Château de Versailles Spectacles, critiqué sur CLASSIQUENEWS :

rousseau cd dvd critique nouveaux caracteres herin critique cd versailles spectacles sur classiquenewsCD, critique. ROUSSEAU : Le devin du village (Château de Versailles Spectacles, Les Nouveaux Caractères, juil 2017, cd / dvd). “Charmant”, “ravissant”… Les qualificatifs pleuvent pour évaluer l’opéra de JJ Rousseau lors de sa création devant le Roi (Louis XV et sa favorite La Pompadour qui en était la directrice des plaisirs) à Fontainebleau, le 18 oct 1752. Le souverain se met à fredonner lui-même la première chanson de Colette, … démunie, trahie, solitaire, pleurant d’être abandonnée par son fiancé… Colin (« J’ai perdu mon serviteur, j’ai perdu tout mon bonheur »). Genevois né en 1712, Rousseau, aidé du chanteur vedette Jelyotte (grand interprète de Rameau dont il a créé entre autres Platée), et de Francœur, signe au début de sa quarantaine, ainsi une partition légère, évidemment d’esprit italien, dont le sujet emprunté à la réalité amoureuse des bergers contemporains, contraste nettement avec les effets grandiloquents ou plus spectaculaire du genre noble par excellence, la tragédie en musique.   EN LIRE PLUS