CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Garnier, le 30 nov 2021. Haendel : Alcina. Thomas Henglebrock / Robert Carsen

CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 30 nov 2021. Haendel : Alcina. Thomas Henglebrock / Robert Carsen. Vous avez envie de dĂ©couvrir une Alcina Ă  nulle autre pareil ? PrĂ©cipitez-vous pour (re)voir cette production de Robert Carsen, crĂ©Ă©e Ă  l’OpĂ©ra Garnier en 1999 et plusieurs fois reprise ensuite (notamment en 2007 : https://www.classiquenews.com/georg-friedrich-haendel-alcina-1735-spinosiparis-aix-du-22-novembre-au-26-decembre-2007/). On comprend pourquoi ce spectacle s’est imposĂ© sur la durĂ©e, tant le metteur en scĂšne canadien donne une cohĂ©rence au livret avec un impact dramatique des plus stimulants. Pour cela, il supprime le rĂŽle d’Oberto (l’enfant Ă  la recherche de son pĂšre) et Ă©vacue la place donnĂ©e au merveilleux : Alcina l’enchanteresse devient avant tout une femme aimante, prisonniĂšre de son incapacitĂ© Ă  affronter la dĂ©crĂ©pitude physique du temps et l’incertitude du jeu amoureux. Tandis que l’illusion de pouvoir acheter le dĂ©sir avec des esclaves sexuels s’évanouit peu Ă  peu, sa garçonniĂšre classieuse aux portes dĂ©mesurĂ©es se rĂ©vĂšle comme le tombeau de son humanitĂ© perdue.
En forme de huis-clos Ă©touffant, le dĂ©cor unique pendant toute la reprĂ©sentation joue admirablement sur l’exploration des volumes, la finesse des Ă©clairages, trĂšs variĂ©s : la scĂšne oĂč Alcina accepte de perdre Ruggiero est des plus rĂ©ussies, tant le rĂŽle-titre gagne en Ă©motion Ă  force de raser les murs, Ă  la recherche de la pĂ©nombre et de l’oubli de ses peines. L’autre grande force du spectacle est d’animer la succession d’airs d’une vitalitĂ© presque chorĂ©graphique dans les interactions entre les personnages, dont la caractĂ©risation est ainsi plus poussĂ©e. On aime aussi l’idĂ©e de transformer Oronte et Morgana en personnel de maison, ce qui permet de les identifier d’emblĂ©e dans le camp d’Alcina, rendant plus aisĂ©e la comprĂ©hension des enjeux.

 
 
 
 

L’ALCINA POÉTIQUE ET GRAVE DE CARSEN Ă  l’OpĂ©ra Garnier

 
 

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La distribution rĂ©unie, parmi les meilleures possibles du moment, remporte un grand succĂšs auprĂšs du public. Pour autant, l’Alcina de Jeanine de Bique (originaire de Trinidad-et-Tobago) suscite des rĂ©serves : certes dotĂ©e d’un timbre splendide dans les graves et d’une dĂ©clamation techniquement solide, la soprano donne l’impression d’un manque de noirceur pour ce rĂŽle, tout autant qu’une voix trop lĂ©gĂšre et Ă©touffĂ©e dans le mĂ©dium. Peut-ĂȘtre que ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra de Paris, un soir de premiĂšre, auront contribuĂ© Ă  nouer l’émission, trop Ă©troite en premiĂšre partie de soirĂ©e. On est aussi quelque peu déçu par le Melisso de Nicolas Courjal, au vibrato envahissant dans les rĂ©citatifs, plus convaincant ensuite dans son air de bravoure, bien projetĂ©. Tout le reste du plateau vocal apporte heureusement un niveau de satisfaction superlatif. Ainsi de GaĂ«lle Arquez, grande triomphatrice de la soirĂ©e dans le lourd rĂŽle de Ruggiero, qu’elle affronte crĂąnement Ă  force d’aisance sur toute la tessiture, mais Ă©galement d’un impact dramatique saisissant d’engagement. A ses cĂŽtĂ©s, Roxana Constantinescu (Bradamante) donne une leçon de noblesse autour de phrasĂ©s aĂ©riens, Ă  l’émission d’une belle rondeur, tandis que Sabine Devieilhe (Morgana) reçoit une ovation mĂ©ritĂ©e, pour son agilitĂ© dans les vocalises, son brio dans l’aigu, son expressivitĂ© raffinĂ©e, tout du long. Rupert Charlesworth impose un puissant Oronte, avec un naturel d’intention et une clartĂ© d’émission, bienvenus.

Le plaisir vient aussi de la fosse : Thomas Henglebrock fait office de maĂźtre des sortilĂšges, Ă  force de sensibilitĂ© et de nuances ; il faut l’entendre faire rugir le Balthasar Neumann Ensemble (fondĂ© en 1995 pour interprĂ©ter le rĂ©pertoire baroque sur instruments d’époque) comme un seul homme dans les tuttis, tout en faisant ressortir des dĂ©tails savoureux, aux vents notamment. Les attaques sĂšches des diffĂ©rents pupitres donnent un relief percutant aux phrasĂ©s, toujours au service de la conduite thĂ©Ăątrale. AssurĂ©ment un travail qui renforce la rĂ©ussite de la soirĂ©e, grandement applaudie Ă  Garnier : un des grands spectacles de cet automne, Ă  ne pas rater !

 
 
 
 

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CRITIQUE, opĂ©ra. Paris, OpĂ©ra Garnier, le 30 novembre 2021. Haendel : Alcina. Jeanine de Bique (Alcina), GaĂ«lle Arquez (Ruggiero), Sabine Devieilhe, Elsa Benoit (Morgana), Roxana Constantinescu (Bradamante), Rupert Charlesworth (Oronte), Nicolas Courjal (Melisso), Choeur de l’OpĂ©ra national de Paris, Alessandro Di Stefano (chef de chƓur), Balthasar Neumann Ensemble, Thomas Henglebrock, Iñaki Encina OyĂłn (direction musicale) / Robert Carsen (mise en scĂšne). A l’affiche de l’OpĂ©ra national de Paris jusqu’au 30 dĂ©cembre 2021. Photo : © S MathĂ© / OpĂ©ra de Paris.

 
 
 
 

Compte rendu, opéra. Milan, Scala, le 28 mai 2016. Puccini : La fanciulla del West. Barbara Haveman / Chailly, Carsen


Le public a Ă©tĂ© bien inspirĂ© d’assister Ă  la derniĂšre de ce rare opus de Puccini le soir de la finale de la Champions League, seul moyen d’éviter les hordes de supporters madrilĂšnes qui avaient envahi la ville. Si l’Ɠuvre n’est pas la plus populaire du compositeur de Torre del Lago, malgrĂ© la cĂ©lĂšbre scĂšne de partie de poker du second acte, le spectacle Ă©tait de haute tenue et mĂ©ritait largement le dĂ©tour. On est loin en effet des sĂ©ductions mĂ©lodiques qui caractĂ©risent les prĂ©cĂ©dents opĂ©ras (Tosca, Butterfly) ou ceux qui le suivent (Il Trittico, Turandot). La fanciulla del West, qui fut donnĂ© la premiĂšre fois au Metropolitan de New-York en 1910, puis Ă  la Scala deux ans aprĂšs, oppose un traitement vocal d’une grande ĂąpretĂ© Ă  une opulence orchestrale d’un suprĂȘme raffinement (voir par exemple la superbe scĂšne du baiser du second acte), qui en fait une sorte d’ovni lyrique dans la production de Puccini. On a l’impression que c’est le texte qui ponctue la musique, et non pas la musique qui accompagne la dramaturgie du texte. L’Ɠuvre oscille entre western, thĂ©Ăątre et music-hall, et le livret de Civinini et Zangarini s’inspire d’une prĂ©cĂ©dente piĂšce de David Belasco, The Girl of the Golden West. Le retour de ce western opĂ©ratique Ă©tait trĂšs attendu, plus de vingt ans aprĂšs la derniĂšre production donnĂ©e Ă  la Scala (en 1995, dirigĂ©e par Sinopoli). Robert Carsen s’est justement inspirĂ© de cette triple influence pour offrir une lecture sans surprise, mais respectueuse de l’esprit de l’Ɠuvre et surtout dramatiquement efficace.

 

 

 

Minie n’est pas Mimi !

 

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DĂšs le lever de rideau, le chƓur des mineurs assiste Ă  la fin de la projection de My Darling Clementine ; puis, aussitĂŽt aprĂšs, on est plongĂ© dans le saloon « Polka », dominĂ© sur le fond par une sorte de plateau d’oĂč apparaĂźtra Minnie, tenanciĂšre de l’établissement. Figure fĂ©minine attachante, forte, trĂšs Ă©loignĂ©e des hĂ©roĂŻnes Ă©vanescentes des autres partitions du maĂźtre, elle ne se laisse pas abuser par le shĂ©rif qui la convoite. Le dialogue entre Minnie et Dick, son amant, se dĂ©roule dans un espace qui continue Ă  jouer de cette multiple influence artistique : les fines bandes noires qui dĂ©filent devant nos yeux nous donnent l’impression d’assister une nouvelle fois Ă  la projection d’un vieux film. Carsen transfigure habilement les effets dramatiques que suggĂšre un chromatisme binaire, en noir et blanc, Ă  travers un jeu subtil sur les projections d’ombre (l’apparition du shĂ©rif et de ses sbires) qui rappellent cette fois le cinĂ©ma d’un Fritz Lang (impression renforcĂ©e par les gouttes de sang de Dick qui s’étalent exagĂ©rĂ©ment le long des parois en bois de la maison, transformant pour quelques instants le western en film d’horreur), ou encore l’étirement des lignes de fuite (la maison de Minnie du second acte qui rappelle une grotte aux proportions expressionnistes), tandis qu’au troisiĂšme acte, la prĂ©sence de rideaux permet de nouveau la projection de bouts de films en noir et blanc, avant de voir dans la scĂšne conclusive les mineurs faire la queue devant le thĂ©Ăątre Apollon oĂč est donnĂ© cette fois-ci la version cinĂ©matographique de The Girl of the Golden West.

 

Robert CarsenLa lisibilitĂ© de la mise en scĂšne, magnifiĂ©e par les trĂšs beaux costumes de Petra Reinhardt et les lumiĂšres de Carsen et Peter van Praet, trouve un bel Ă©cho dans la direction inspirĂ©e de Riccardo Chailly, dĂ©cidĂ©ment interprĂšte hors pair de Puccini, et dans le chƓur parfait de la Scala, admirable d’élocution (dirigĂ© par Bruno Casoni). Le raffinement orchestral est ici rendu dans les moindres dĂ©tails, toujours dans une optique d’optimisation dramatique qui rappelle combien Puccini est avant tout un formidable compositeur pour le thĂ©Ăątre, mĂȘme lorsque les voix semblent moins Ă  leur avantage et que le livret est, comme ici, Ă  la limite de l’indigence. La distribution rĂ©unie pour cette occasion n’est hĂ©las pas Ă  la hauteur et ne risque pas de faire oublier la mythique production de Gavazzeni de 1965 in loco, avec le non moins mythique Franco Corelli. Si le tĂ©nor qui dĂ©fend Dick Johnson, Roberto Aronica est loin de dĂ©mĂ©riter (c’est d’ailleurs parmi tous, celui qui tire le mieux son Ă©pingle du jeu), rĂ©vĂ©lant mĂȘme une voix puissante et solidement charpentĂ©e, le rĂŽle-titre tenu par Barbara Haveman déçoit par son manque de charisme et une projection chaotique, tandis que Claudio Sgura (Jack Rance) pĂšche par un timbre engoncĂ©, sans clartĂ©. Les autres interprĂštes, cependant, sont tous d’une grande probitĂ© (en particulier la basse Romano Dal Zovo ou le baryton Jake Wallace, qui nous a gratifiĂ© d’une trĂšs belle romance au dĂ©but du premier acte). Les faiblesses du livret et les inĂ©galitĂ©s de la distribution n’auront Ă  la fin guĂšre suffi Ă  entamer le plaisir de la redĂ©couverte de ce western lyrique dĂ©cidĂ©ment bien trop rare.

 
 
 
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Illustrations : © M Brescia, R. Amisano / Scala de Milan 2016

 
 

La Flûte enchantée à Baden Baden sur Brava

brava+payoff2-FRCLIC D'OR macaron 200TĂ©lĂ©, Brava. Dimanche 4 octobre, 21h. Mozart : La FlĂ»te enchantĂ©e Ă  Baden Baden. La ville thermale est un Ă©crin dĂ©signĂ©e pour les recrĂ©ations mozartiennes. Depuis plusieurs Ă©tĂ©s dĂ©jĂ , une Ă©quipe crĂ©ative composĂ©e du chef Yannick NĂ©zet-SĂ©guin et Rolando Villazon s’attache Ă  une nouvelle intĂ©grale lyrique des grands opĂ©ras de Mozart : Don Giovanni (2011) et Cosi fan tutte (2012) dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ©s, et rĂ©cemment L’EnlĂšvement au SĂ©rail (2014), tous trois ayant Ă©tĂ© l’objet d’une parution discographique chez Deutsche Grammophon, abondamment annoncĂ©s et critiquĂ©s dans les colonnes de classiquenews.

 

 



carsen flute enchantee rattle mozart baden baden 2013Mais voici une production ayant eu lieu lors du festival pascal d’avril 2013
 La premiĂšre Ă©dition du Festival de PĂąques de Baden-Baden Ă  cette date. À la Festspielhaus de la ville, l’Orchestre philharmonique de Berlin sous la baguette de Sir Simon Rattle a proposĂ© quatre exĂ©cutions de l’opĂ©ra « La FlĂ»te enchantĂ©e » de Mozart. « La FlĂ»te EnchantĂ©e » est l’une des Ɠuvres les plus aimĂ©es de Mozart. A juste titre. L’opĂ©ra en allemand, singspiel – vĂ©ritable comĂ©die populaire Ă©voque le parcours (initiatique) du Prince Tamino lequel sauve la princesse Pamina sur l’ordre de la Reine de la Nuit. Pamina est trĂšs belle et Tamino tombe amoureux de son portrait, mais elle reste la captive de Sarastro. Sur le chemin de son destin, Tamino Ă  qui il a Ă©tĂ© remis une flĂ»te enchantĂ©e, protectrice, est aidĂ© par Papageno l’oiseleur, qui cherche une femme.

 
 

Mozart : la Flûte enchantée version Carsen / Rattle sur Brava

 
 

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)Au delĂ  des apparences, la vĂ©ritĂ© Ă©clate : La Reine de la nuit est dĂ©moniaque et manipulatrice et Sarastro, un sage, le grand prĂȘtre du Temple de la Sagesse. De l’ombre de l’ignorance et de la peur Ă  la lumiĂšre de la connaissance et de la fraternitĂ© (thĂšmes et cheminement Ă©minemment maçonniques : Mozart Ă©tait franc-maçon), Tamino rĂ©alise sa destinĂ©e en dĂ©voilant intrigues et manigances. Il dĂ©livre Pamina de sa mĂšre, l’odieuse Reine de la Nuit. Mais pour rĂ©ussir les Ă©preuves de ce labyrinthe enchantĂ©e et trompeur, le jeune hĂ©ros doit subir les trois preuves – avant qu’il ne puisse Ă©pouser Pamina et devenir le successeur de Sarastro : faire silence, dominer le feu et l’eau. La flĂ»te enchantĂ©e lui permet de vaincre les 3 dĂ©fis. Papageno suit le mĂȘme chemin : dans l’opĂ©ra de Mozart, chacun, noble ou plĂ©bĂ©ien a sa chance. L’esthĂ©tisme de Robert Carsen (mise en scĂšne), la nervositĂ© ronde de Rattle, le plateau de chanteurs trĂšs cohĂ©rent font la rĂ©ussite de ce spectacle pour tous, accessible, profond qui a la candeur et la juvĂ©nilitĂ© d’un chef d’Ɠuvre.

 

 

 

La FlĂ»te enchantĂ©e de Mozart Ă  Baden Baden. PĂąques, 2013. Chef d’orchestre : Sir Simon Rattle sur Brava

Orchestre : Orchestre philharmonique de Berlin
ChƓur : Berliner Rundfunkchor
Solistes : Ana Durlovski, Dimitry Ivashchenko, Pavol Breslik, Kate Royal, Michael Nagy, Regula MĂŒhlemann, Annick Massis, Magdalena KoĆŸenĂĄ, Nathalie Stutzmann, JosĂ© van Dam
Metteur en scĂšne : Robert Carsen
Producteur : EuroArts Music en coproduction avec Idéale Audience, NHK, SWR
RĂ©alisateur : Olivier Simonnet
Filmé au Festspielhaus, Baden-Baden en avril 2013

Télé, Brava. Dimanche 4 octobre, 21h. Mozart : La Flûte enchantée à Baden Baden (Pùques, 2013).

 

 

Barcelone. Siegfried de Wagner au Liceu

WAGNER EN SUISSEBarcelone, Liceu. Wagner : Siegfried. 11<23 mars 2015. Mise en scĂšne par Robert Carsen, cette production de Siegfried se concentre sur le 2Ăšme JournĂ©e de la TĂ©tralogie ou Ring de Wagner. Les enchantements de la fable Ă  laquelle se nourrit le Wagner conteur rĂ©alise ici une Ă©popĂ©e hĂ©roĂŻque et onirique qui rĂ©capitule aprĂšs l’ivresse amoureuse et compassionnelle de La Walkyrie (1Ăšre JournĂ©e), l’enfance du jeune hĂ©ros puis sa transformation en jeune adulte victorieux amoureux. La figure est Ă  l’origine de tout le cycle : on sait qu’au dĂ©but de son oeuvre lyrique, avant la conception globale en tĂ©tralogie, Wagner souhaitait mettre en musique le vie et surtout la mort de Siegfried. C’est en s’intĂ©ressant aux Ă©vĂ©nements qui prĂ©cĂšdent l’avĂšnement du hĂ©ros, que le compositeur tisse peu Ă  peu la matiĂšre du Ring (le prologue de L’Or du Rhin dĂ©voilant la rivalitĂ© de Wotan et des Nibelungen, la malĂ©diction de l’anneau et les sacrifices Ă  accepter / assumer pour s’en rendre mettre) : tout converge vers la geste du champion qui n’a pas peur, et le sens de ce qu’il fait, est, devient. Dans Siegfried, drame musical en 3 actes, s’opposent le forgeron Mime qui est aussi l’Ă©ducateur de Siegfried, et Siegfried. Le premier vit dans l’espoir de reforger l’anneau qui donne la toute puissance : c’est un ĂȘtre calculateur, fourbe, peureux. Ce qu’il forge l’enchaĂźne Ă  un cycle de malĂ©diction.

Geste amoureux, héroïque de Siegfried

Siegfried wagner barcelone liceu robert carsen josep pons classiquenews mars 2015A l’inverse, Siegfried, ĂȘtre lumineux et conquĂ©rant, forge sa propre Ă©pĂ©e, Nothung, instrument de son Ă©mancipation (qui est aussi l’ex Ă©pĂ©e de son pĂšre Siegmund) : avec elle, il tue le dragon Fafner, et suit la voix de l’oiseau intelligible qui le mĂšne jusqu’au rocher oĂč repose sa futur Ă©pouse, BrĂŒnnhilde, ex walkyrie, dĂ©chue par Wotan. Comme dans La Walkyrie oĂč se dĂ©veloppe le chant amoureux des parents de Siegfried (Siegmund et Sieglinde), Siegfried est aussi un ouvrage d’effusion enivrĂ©e : quand le hĂ©ros bientĂŽt vainqueur du dragon, s’extasie en contemplant le miracle de la nature soudainement complice et protectrice (les murmures de la forĂȘts). En portant le sang de la bĂȘte Ă  ses lĂšvres, il est frappĂ© de discernement et d’intelligence, vision supĂ©rieure qui lui fait comprendre les intentions de Mime… qu’il tue immĂ©diatement : on aurait souhaitĂ© que dans le dernier volet, Le CrĂ©puscule des dieux, Siegfried montrĂąt une intelligence tout aussi affĂ»tĂ©e en particulier vis Ă  vis du clan Gibishungen… mais sa naĂŻvetĂ© causera sa perte.
Pour l’heure, aprĂšs l’accomplissement du prodige (tuer le dragon, prendre l’anneau), Siegfried dĂ©couvre au III, l’amour, rĂ©compense du hĂ©ros mĂ©ritant : et Wagner, peint alors un tableau saisissant oĂč Siegfried dĂ©couvre BrĂŒnnhilde sur son roc de feu, puis l’enlace en un duo Ă©perdu, digne des effluves tristanesques, au terme duquel, le fiancĂ© remet Ă  sa belle, l’anneau maudit. Dans Siegfried, se prĂ©cise aussi la rĂ©alisation du cycle fatal : au dĂ©but du III, le dieu si flamboyant dans L’Or du Rhin, Wotan : manipulateur (piĂ©geant honteusement avec Loge, le nain AlbĂ©rich), brillant bĂątisseur (du Wallhala), nĂ©gociateur (avec les gĂ©ants), se dĂ©couvre ici en “Wanderer” (voyageur errant), tĂȘte basse, Ă©puisĂ©, usĂ©, renonçant au pouvoir sur le monde : la chute assumĂ©e de Wotan est criante lorsqu’il croise la route du nouveau hĂ©ros Siegfried dont l’Ă©pĂ©e dĂ©truit la vieille lance du solitaire fatiguĂ©… Tout un symbole. De sorte qu’Ă  la fin de l’ouvrage, la partition est portĂ©e Ă  travers le duo des amants magnifiques (Siegfried / BrĂŒnnhilde) par une espĂ©rance nouvelle : Siegfried ne serait-il pas cette figure messianique, annonciatrice d’un monde nouveau ? C’est la clĂ© de l’opĂ©ra. Mais Wagner rĂ©serve une toute autre fin Ă  son hĂ©ros car l’anneau est porteur d’une malĂ©diction qui doit s’accomplir : tel est l’enjeu de la 3Ăšme JournĂ©e du Ring : Le CrĂ©puscule des dieux.

boutonreservationSiegfried de Wagner
Barcelone, Gran Teatro del Liceu
7 représentations : les 11,13,15,17, 19, 21 et 23 mars 2015

Josep Pons, direction
Robert Carsen, mise en scĂšne
Lance Ryan / Stefan Vinke (Siegfried)
Peter Bronder (Mime)
Albert Dohmen (Wotan/der Wanderer)
Oleg Bryjak (Alberich)
Irene Theorin (BrĂŒnnhilde)
Ewa Podles (Erda)…