BD, événement, annonce. CONCERTO POUR MAIN GAUCHE de Yann Damezin (La Boîte à bulles)

concerto-pour-main-gauche-yann-damezin-boite-a-bulles-bd-livre-evenement-clic-de-classiquenewsBD, événement, annonce. CONCERTO POUR MAIN GAUCHE de Yann Damezin (La Boîte à bulles). Scénariste et dessinateur, Yann Damezin s’inspire de la vie du pianiste Paul Wittgenstein qui soldat pendant la grande guerre se vit amputé de son bras droit (ayant reçu une balle dans le coude) ; fils d’une riche famille, le pianiste commanda à Ravel son fameux (et magnifique) Concerto pour la main gauche. Voilà pour les faits historiques. La narration de Yann Damezin est tout autre et évoque à peine le travail du pianiste comme sa relation (ici difficile) avec les compositeurs qu’il fit travailler pour lui… Le dessinateur s’intéresse davantage à la pensée passablement entamée voire détruite d’un être blessé… qui se cherche, tente de surmonter ses traumas, et même s’il peut choquer pour ses lâchetés terrifiantes et ses idées politiques (ironie et cynisme du créateur), n’en sort pas moins grandi voire touchant ; la fin de sa vie (dans la BD) étant un retour sur le début, sur le mystère d’une existence, sur le sens profond des choses.
De ce tumulte intérieur, de ses vertiges et crises d’angoisse, dans ses trahisons et ses emportements compréhensibles, le dessinateur échafaude tout un monde graphique en noir et blanc dont l’accumulation de figures entremêlées, dit l’intensité du malêtre. Bestiaire digne des tympans médiévaux, mais aussi grotesques à la Jérôme Bosch, l’imagination du crayon exprime le désir et la volonté d’un pianiste qui s’obstine toujours, même s’il se trompe et tombe trop souvent dans les jeux de l’illusion.

CLIC D'OR macaron 200Dans ses doutes et ses questionnements, ses lâchetés et ses idées contradictoires, se dresse le destin d’un artiste qui repense sa relation à l’instrument ; un rapport conflictuel et souvent tiraillé là encore. Mais le pianiste n’a jamais perdu la foi artistique ni la volonté de vaincre le clavier… Le monde graphique de Yann Damezin immerge le lecteur dans la psyché d’un être aussi fragile que complexe. Original, fictionnel, troublant.

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BD, événement, annonce. CONCERTO POUR MAIN GAUCHE de Yann Damezin (La Boîte à bulles) – Parution le 6 mars 2019. 112 pages – EAN 9782849533314 – 17 € – CLIC de CLASSIQUENEWS de mars 2019
https://www.la-boite-a-bulles.com/work/288

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Glenn Gould en BD

gould-glenn-dargaud-une-vie-a-contretemps-dargaud-presentation-critique-classiquenews-juillet-2015Livres. BD événement. Compte rendu critique. Glenn Gould par Sandrine Revel (Dargaud). C’est d’abord une bande dessinée avant d’être l’illustration de la vie et de l’Å“uvre du pianiste canadien. C’est à dire que le lecteur y trouve et s’y délecte d’une construction dramatique qui passe d’abord par l’image, le séquençage des tranches de vie, la mise en page et la force parfois très poétique des créations graphiques. Par le truchement des images et des compositions chromatiques de ce “roman graphique” (dixit l’auteure), le lecteur accède à cet imaginaire puissant qui inspire à Gould, ses choix artistiques et ses choix de vie. C’est un solitaire, un poète, un surdoué génial qui socialement et humainement eut quelques difficultés à communiquer et à fonctionner. Mais comme tous les concepteurs, la force de la pensée agit comme une machine productive d’une redoutable efficacité, tel un ordinateur à l’échelle humaine.
Le cas Gould est fascinant et excellemment évoqué ici, parce qu’il est multiple. Ses points d’ancrage dans la réalité, ses repères et ses références ne sont pas les nôtres : le pianiste est d’abord un poète, un transmetteur et un passeur certes mais aussi, surtout, un artiste interprète qui vit et joue la musique comme s’il la composait. Il est logique dans ce sens que l’enregistrement, matière recomposable à l’infini ait tant fasciné le musicien, désormais occupé à sa propre Å“uvre, non plus face au parterre d’un public passif et demandeur, mais comme un défi lancé à lui-même, la nuit, dans l’écrin d’un studio d’enregistrement, où sa mise singulière (chaise basse et mitaines aux doigts), le poète façonne la matière sonore comme le potier sur son tour, avec pour seule limite, la fatigue et sa passion qui porte un imaginaire foudroyant.
Le cas Gould est un comble : il incarne la figure d’un artiste qui s’est dédié à sa propre Å“uvre en refusant le système du concert (décidant ainsi de ne plus jouer en public), et pourtant le pianiste demeure toujours aujourd’hui, l’une des figures pianistiques les plus populaires. Il interroge le son, repousse les frontières de l’enregistrement, avait en réalité déjà imaginé l’ère d’internet où chez lui, l’auditeur lambda peut écouter le morceau qu’il souhaite au moment de son choix.
En plus du poète ingénieur du son et du visionnaire, il faut aussi parler de l’improvisateur hors pair et de l’acteur capable de jouer dans les nombreux documentaires et reportages qui lui ont été dédiés, y compris les entretiens factices/réels (entre autres ceux signés Monsaingeon), écrivant/scénarisant ses interventions (à la paroles près) et aussi concevoir tout autant les répliques (y compris la formulation des questions) des autres intervenants : Gould était donc aussi un formidable réalisateur. Il ne faisait pas que penser la musique : il la voyait. Faire corps avec la musique, plutôt que d’en faire un faire valoir vers le public. Donc vivre dans la musique par l’enregistrement.

glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015Le roman débute par un ciel nuageux et pluvieux, un tableau rêvé pour Gould (qu’il préfère au soleil) ; des nuées mouvantes et inquiétantes, mobiles, propices à sa rêverie intérieure; de planches en planches, le parcours se précipite, par fragments et séquences restituées avec une urgence et une précision, réaliste et poétique à la fois : le jeune Gould encadré par ses parents (et même couvé par sa mère Florence Gould) ; et déjà un bouillonnement intérieur qui envisage films, reportages, radios, scénarios… ; la nécessité première d’être concertiste selon son agent-confident Walter qui est aussi un second père ; ses angoisses nocturnes, son obsession de l’enregistrement, sa volonté très précoce d’abandonner les concerts pour composer : c’est à dire faire corps avec la musique. De fait, sensible à la musique de Schoenberg et bien sûr de Bach,- que lui fait découvrir son professeur, monsieur Guerrero, Gould compose ses premières pièces dans le style dodécaphonique. Dans Bach, Gould s’évade et se libère comme un nageur dans un océan d’eau caressante et vivifiante : ses Variations Goldberg feront le tour du monde et demeurent la vente record de la maison de disque qui les a produit.

Sandrine Revel réinvente les règles de la biographie musicale.

Glenn Gould : vivre la musique

La bande-dessinée exprime tous les chants intérieurs qui font le mythe Gould aujourd’hui : un être qui a vécu pour son seul amour, la musique. Ainsi surgit un être libre, d’une certaine façon sauvage, indépendant, secret, mystérieux, … et maladif, à la consistance fragile. Savait-il que son temps était compté? En conçut-il une sorte de course intime exigeant l’impossible et le sublime ?
Loin de lui le miroir aux vanités d’une vie starisée, plébicitée, médiatisée qui au détriment de la musique, flatte le narcissisme et l’image exclusive de l’artiste (théorie du “singe gibraltarien”, cf p 105). Gould casse le star system et toute une conception du marketing musical. Grâce à lui, la musique de masse trouve par la technologie un moyen de s’accorder au travail de l’interprète qui ne peut être que personnel et intime.

CLIC_macaron_2014L’auteure en fait un héros attachant (car c’est aussi une fiction qui a sa part romanesque assumée) ; le crayon souligne l’élégance de Gould, sa délicatesse, sa sensibilité, sa culture ; la dessinatrice joue avec le graphisme des cordes, des touches, la forme même du piano. Le travail soigne le contraste des couleurs avec la blancheur (fragile et gracieuse) des mains, de Gould lui-même ; présent et passé se mêlent, ils permettent la précision des souvenirs de Gould et les témoignages de ses proches, avec une proposition personnelle sur sa fin de vie… Du début à la fin, le regard reste profondément personnel. En usant d’un trait suggestif, en soignant elle aussi l’architecture de son roman visuel, Sandrine Revel, dans ” Glen Gould, une vie à contretemps”, signe là un témoignage bouleversant sur la vie et l’oeuvre du pianiste canadien décédé le 4 octobre 1982. Chef d’Å“uvre donc CLIC de classiquenews.com

En fin d’ouvrage, l’auteure précise le monde sonore et musical qui l’a inspiré pendant la genèse et la réalisation du roman, soit la citation des extraits enregistrés par Gould (avec date et label concernés) : une sélection discographique qui vaut guide d’écoute et d’achat à suivre évidemment (entre autres, Bach, Beethoven, Byrd, Sibelius, Brahms…

Sandrine Revel : Glen Gould, une vie à contretemps. Éditions Dargaud, 130 pages. Parution : printemps 2015.