La Dame Blanche revient Ă  l’OpĂ©ra Comique

BOIELDIEU portrait par classiquenews 800px-Fr-Adrien_BoieldieuPARIS, BOIELDIEU : La Dame Blanche, 20 fĂ©v – 1er mars 2020. OpĂ©ra comique. Nouvelle production et belle rĂ©vĂ©lation plutĂŽt prometteuse grĂące Ă  La Dame Blanche du rouennais François-Adrien Boieldieu (1775 – 1834), compositeur romantique français bien oubliĂ© aujourd’hui en particulier sur les scĂšnes françaises, chorĂ©graphiques et lyriques. La Dame blanche fut pourtant un immense succĂšs dĂšs sa crĂ©ation in loco. L’ouvrage en 3 actes est crĂ©Ă© en dĂ©c 1825, et s’inspire du roman gothique fantastique de Walter Scott (Ă©galement mis en musique par Bellini et Rossini)
 Le monastĂšre et Guy Mannering. C’est un drame qui profite de sa longue expĂ©rience lyrique marquĂ©e Le Calife de Bagdad (1800), sans omettre tous les opĂ©ras (9 au total) Ă©crits pour le Tsar Alexandre Ier, entre 1804 et 1814. Boieldieu, admirĂ© par Berlioz, incarne Ă  la suite de GrĂ©try, l’élĂ©gance et la subtilitĂ© parisienne, dĂ©pourvu de tout ornement gratuit. Wagner encensait Les deux nuits (1829) touchĂ© par « la grĂące » et qui inspira Lohengrin (marche nuptiale). Il succĂšde Ă  MĂ©hul comme AcadĂ©micien (1817). Pendant la Terreur, Boieldieu poursuit sa carriĂšre, douĂ© pour les fugues entre autres. A l’époque oĂč rĂšgne l’opĂ©ra comique MĂ©dĂ©e de Cherubini (1797), Boieldieu souffle la vedette Ă  l’Italien pourtant vĂ©nĂ©rĂ©, avec Zoraime et Zulmare crĂ©Ă© au Feydeau, thĂ©Ăątre des drames hĂ©roĂŻques plutĂŽt que des comĂ©dies lĂ©gĂšres ou patriotiques (prĂ©sentĂ©es Ă  Favart). Adam est son Ă©lĂšve.

La Dame Blanche, jouĂ©e 1637 fois entre 1825 et 1900, est l’un des plus grands succĂšs lyriques Ă  Paris. L’ouvrage offre une Ă©criture qui fait la synthĂšse entre Donizetti, Bellini, Bizet
. entre autres et introduit dans le style de Scott, le genre Troubadour et gothique, funambulique et fantastique, spectral et onirique. Son format et son inspiration annonce Robert le diable de Meyerbeer, Faust de Gounod (et jusqu’au TrĂ©sor de Rackam le rouge de HergĂ©.)
 Boieldieu fixe ainsi le goĂ»t gothique et romantique des annĂ©es 1820 pour les spectres de femmes dĂ©cĂ©dĂ©es, hantant chĂąteaux ou sites forestiers.

boieldieu-la-dame-blanche-opera-critique-annonce-opera-classiquenews-boieldieu-par-BoillyIl existe au musĂ©e des BA de Rouen, un remarquable portrait, dans le style de David, sobre et presque Ă©purĂ©, lui aussi touchĂ© par lâ€˜Ă©lĂ©gance, de Boieldieu par Boilly, vers 1800 (DR) : le citoyen Boieldieu affirme une subtilitĂ© moins extravagante que les dĂ©lires costumiers des « Incroyables » du Directoire. Main droite sur le clavier de son pianoforte, le compositeur semble en pleine inspiration, dans l’admiration de 
 Gluck dont le buste domine la composition et la partition ouverte sur le piano.

La production de la Salle Favart qui reprend l’un de ses drames historiques, regroupe plusieurs solistes français, prometteurs : Philippe Talbot (George / Julien), Elsa Benoit (Anna / La dame blanche), JĂ©rome Boutillier (Gaveston), Yann Beuron (Dickson), Aude ExtrĂ©mo (Marguerite), Sophie Marin-Degor (Jenny),
 sous la direction de Julien Leroy.

 

 

 

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PARIS, Opéra Comiqueboutonreservation
BOIELDIEU : La Dame Blanche
20 fĂ©v – 1er mars 2020
RĂ©servez vos places
directement sur le site de l’OpĂ©ra Comique
https://www.opera-comique.com/fr/saisons/saison-2020/dame-blanche

 

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6 représentations à PARIS
20 février 2020 20h
22 février 2020 20h
24 février 2020 20h
26 février 2020 20h
28 février 2020 20h
1er mars 2020 20h

Orchestre national d’Île de France
Julien LEROY, direction
Pauline Bureau, mise en scĂšne

 

 

 

SYNOPSIS / ARGUMENT
George BROWN revient sur le lieu laissĂ© Ă  l’abandon du chĂąteau des comtes d’Avenel. Depuis la mort du dernier descendant Julien, le site va ĂȘtre rachetĂ© par l’intendant Gaveston (I). Un spectre, la Dame Blanche, hantant le domaine, donne rv Ă  George le soir mĂȘme pour qu’il se porte acquĂ©reur du chĂąteau lors des enchĂšres prochaines (II). GrĂące Ă  la vieille servante Marguerite, Anna qui est la Dame Blanche, retrouve le trĂ©sor de la famille, qui permet Ă  George d’acquĂ©rir le chĂąteau : l’intendant Gaveston dĂ©voile la supercherie mais George est Julien, le descendant qui avait disparu : il peut Ă©pouser Anna Ă  la fin du drame.

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VIDEO extraits

 

ENTRETIEN Opéra Comique 2020
PrĂ©sentation de l’opĂ©ra par Julien Leroy, directeur musical
(durĂ©e : 4’24)
Auber devait crĂ©er son dernier opĂ©ra mais empĂȘchĂ©, c’est Boieldieu avait en rĂ©serve un ouvrage dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© et finalisĂ© ; c’est donc la Dame blanche qui
Adam son Ă©lĂšve Ă©crit l’ouverture, d’une Ă©lĂ©gance digne de son maĂźtre
 EfficacitĂ© dramatique, Ă©quilibre dialogues et musique, hommage Ă  GrĂ©try, culture, Ă©rudition, jeu des citations (bel canto) de Rossini et des ficelles du genre opĂ©ra comique, Ă©lĂ©gance et subtilitĂ© de la partition


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OUVERTURE, composĂ©e par Adam, l’Ă©lĂšve de Boieldieu – durĂ©e : 8mn

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel SĂ©nĂ©chal chante La Dame Blanche – durĂ©e : 8mn
« Viens, gentille dame »  / Paris, 1961 – Pierre Stoll, direction

 

 

 

 

 

 

 

 

 

COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Spyres / Fau / Rouland.

ADAM critiqie opera critique concert critique festival _postillon_de_lonjumeau_3_dr_stefan_brionCOMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra-Comique, le 30 mars 2019. Adolphe Adam : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / SĂ©bastien Rouland. Le 13 octobre 1836 fut une grande date dans l’histoire de l’OpĂ©ra-Comique avec la crĂ©ation du Postillon de Lonjumeau (sans g) d’Adolphe Adam ; l’ouvrage fut accueilli triomphalement pour sa musique enjouĂ© et le talent de ses deux interprĂštes principaux. Il connut plus de 500 reprĂ©sentations pendant le XIXe siĂšcle avant de disparaĂźtre de l’affiche en 1894
 pour rĂ©apparaĂźtre enfin ces jours-ci dans l’institution qui l’a vu naĂźtre. Le Postillon d’Adam, alias Chapalou, c’est d’abord un tĂ©nor qui se doit d’affronter, avec une vocalitĂ  typiquement rossinienne, l’une des tessitures les plus pĂ©rilleuses du rĂ©pertoire. Tout est basĂ© sur sa performance : c’est en chantant son air « Mes amis, Ă©coutez l’histoire », au premier acte – dont Donizetti se souviendra peut-ĂȘtre dans sa Fille du rĂ©giment, quatre ans plus tard -, et en poussant un retentissent contre-RĂ© qu’il est engagĂ© dans la troupe de l’opĂ©ra Royal. Devenu cĂ©lĂšbre, Chapelou apparaĂźt au II sous les traits de Saint-Phar, le plus adulĂ© des tĂ©nors, qui joue les Divos en se produisant devant Louis le quinziĂšme.

 

  

 

Retour réussi du Postillon de Lonjumeau au Comique

De sauts d’octaves en contre-rĂ©,
Michael Spyres rayonne en Postillon

 

 

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Pour rendre crĂ©dible un tel livret et donner Ă  sa musique sa vĂ©ritable identitĂ©, il fallait le plus expert des interprĂštes, notamment sur le plan vocal. Le nom de Michael Spyres, qui a dĂ©jĂ  connu d’immenses succĂšs sur cette mĂȘme scĂšne et dans rĂ©pertoire proche, s’est imposĂ© Ă  Olivier Mantei, et le moins que l’on puisse dire est que le tĂ©nor amĂ©ricain n’a pas déçu les attentes. Avec sa diction française impeccable (mais un petit accent charmant dans les dialogues parlĂ©s), son style parfait, il impressionne surtout par ses sauts d’octaves et ses contre-RĂ© Ă©mis sans effort, qui ont fait dĂ©lirer le public. A ses cĂŽtĂ©s, la jeune soprano quĂ©bĂ©coise Florie Valiquette, avec sa voix fraĂźche et bien timbrĂ©e, trouve des accents d’un beau pathĂ©tisme, surtout Ă  la fin du I oĂč cet opĂ©ra-comique (qui annonce dĂ©jĂ  l’opĂ©rette de demain
) bascule dans le drame semi-serio, Ă  l’image du meilleur Rossini. Au II, elle a le piquant et l’espiĂšglerie de Madeleine, l’épouse dĂ©laissĂ©e par Chapelou, transformĂ©e, grĂące Ă  un riche hĂ©ritage, en Ă©lĂ©gante Madame de Latour, dont elle possĂšde la tierce aiguĂ« et l’abattage. De son cĂŽtĂ©, l’inĂ©narrable Frank LeguĂ©rinel campe le plus crĂ©dible des Marquis de Corcy, mĂ©prisant et cruel Ă  souhait, et vocalement d’une diction exemplaire. Enfin, le baryton wallon Laurent Kubla, Ă  l’émission franche et sonore, est Ă  la fois le jaloux Biju, rival en amour du Postillon, puis Alcindor, le cocasse compagnon de route de Saint-Phar. (Illustration ci dessus : Frank LeguĂ©rinel et Michael Spyres)

 

 

ADAM le postillon_de_lonjumeau_2_dr_stefan_brion critique classiquenews critique opera critique concertsAprĂšs ses succĂšs dans l’univers lyriques – Ciboulette de Hahn ici-mĂȘme / avril 2015 ; ou Ariadne auf naxos tout derniĂšrement au ThĂ©Ăątre du Capitole / mars 2019 -, Michel Fau signe une production qui respecte Ă  la fois certaines rĂšgles propres Ă  l’opĂ©ra-comique, mais en les revoyant par le prisme de son propre univers, kitsch et fellinien Ă  la fois. Les dĂ©cors colorĂ©s et acidulĂ© d’Emmanuel Charles, la plupart sous formes d’immenses toiles peintes, font penser Ă  l’univers des cĂ©lĂšbres photographes Pierre et Gilles, tandis que les costumes baroques de Christian Lacroix sont un rĂ©gal pour les yeux. Travesti en Rose, la suivante de Madame de Latour, Michel Fau nous fait son habituel numĂ©ro, mais avec moins de gĂ©nie que de coutume ici, l’hilaritĂ© qu’il suscite Ă©tant plus souvent forcĂ©e que naturelle.

 

 


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A la tĂȘte d’un Orchestre de l’OpĂ©ra de Rouen chatoyant, le jeune chef français SĂ©bastien Rouland n’a pas peur de s’engager corps et Ăąme dans une Ɠuvre aux visages multiples, et accompagne avec amour ses chanteurs, tout en restituant la verve des pages les plus savoureuses et pĂ©tillantes.

Une heureuse rĂ©surrection qu’il ne faut surtout pas manquer à Paris
 ou Ă  Rouen oĂč le spectacle sera repris pour les fĂȘtes de fin d’annĂ©es 2019 ! 

  

 

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COMPTE-RENDU, opĂ©ra. PARIS, OpĂ©ra Comique, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / SĂ©bastien Rouland. Illustrations : © S Brion 2019 - A l’affiche de l’OpĂ©ra-Comique Ă  PARIS, jusqu’au 9 avril 2019 – Diffusion sur France Musique, le 28 avril 2019, 20h 

  

  

 

Arvo PĂ€rt : le paradis perdu, Adam’s passion

arte_logo_2013Kaupo KikkasTĂ©lĂ©. Arte. Arvo PĂ€rt : le paradis perdu. Dimanche 27 septembre 2015, minuit. Portrait du compositeur estonien Arvo PĂ€rt, cĂ©lĂ©britĂ© majeure de la musique contemporaine,- l’Ă©quivalent de Boulez en France ou de Rautavara en Finlande. Orthodoxe croyant, PĂ€rt a du quittĂ© son pays natal dĂšs 1980 sous la pression du rĂ©gime soviĂ©tique, a gagnĂ© Vienne avant de s’Ă©tablir Ă  Berlin oĂč il rĂ©side aujourd’hui. Portrait d’un compositeur trĂšs rĂ©servĂ©, fervent sincĂšre, pour ses 80 ans (nĂ© en 1935) dont la musique peut exprimer certes la priĂšre d’un croyant, mais surtout l’exigence d’une conscience humaniste qui pose clairement la question du sens profond de la musique comme miroir de la condition humaine. Chaque partition peut s’entendre comme un questionnement libre, mordant parfois, suspendu souvent (comme en tĂ©moigne le cycle Fratres de 1977, rĂ©vision de 1980 pour violon et piano qu’il faut absolument Ă©couter dans l’interprĂ©tation du violoniste Gidon Kremer accompagnĂ© par Keith Jarrett). Ses Ɠuvres hypnotiques, spirituelles, suspendues et planantes, intitulĂ©es en latin, en allemand mettent en scĂšne des textes souvent sacrĂ©s mais pas uniquement, oĂč jaillissent souvent l’onde des cordes en tutti saturĂ©s ou en crescendos Ă©nigmatiques, et l’Ă©clair des percussions toujours trĂšs prĂ©sentes (son fameux style tintinabulum, et souvent dans une spatialisation rĂ©verbĂ©rĂ©e. Adam’s passion est l’une des oeuvres les plus rĂ©centes de PĂ€rt : rĂ©flexion sur la malĂ©diction originelle qui pĂšse depuis toujours sur l’espĂšce humaine, sa possible mais dĂ©licate rĂ©mission… ce qu’exprime le plus souvent le chant rentrĂ©, instrumental, symphonique ou choral, aux puissantes inflexions tragiques alternant avec des Ă©pisodes d’absolu murmure enivrĂ©…

adam's passion arvo part presentation review account of classiquenewsLe documentaire Ă©ditĂ© en 2015 suit le compositeur une annĂ©e durant pendant laquelle il s’est rendu en Estonie, au Vatican et au japon oĂč il a reçu la trĂšs prestigieuse distinction, le Praemium Imperiale. En illustration, plusieurs extraits du spectacle Adam’s Passion (crĂ©Ă© Ă  Tallinn la ville natale de PĂ€rt en mai 2015), composĂ© de 3 oeuvres majeures de PĂ€rt, mises en scĂšne par Bob Wilson (dont le fameux Adam’s Lament, rĂ©cente partition de 2011 critiquĂ©e et prĂ©sentĂ©e dans les colonnes de classiquenews : LIRE le compte rendu critique du cd Adam’s Lament d’Arvo PĂ€rt, ECM New series. Le docu est suivi logiquement Ă  00h55, du spectacle Adam’s Passion.

Kaupo KikkasExtrait de la critique du cd Adam’s Lament d’Arvo PĂ€rt : Arvo PĂ€rt: Adam’s Lament (2011): Voici assurĂ©ment l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo PĂ€rt. FidĂšle depuis toujours Ă  l’Ɠuvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une rĂ©alisation exemplaire. Le connaisseur comme le nĂ©ophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une Ă©tonnante diversitĂ© propre au crĂ©ateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est Ă  dire affiliĂ© Ă  une religion particuliĂšre), – mĂȘme s’il s’est converti au culte orthodoxe, PĂ€rt s’est toujours scrupuleusement gardĂ© de prĂȘcher en musique-; son Ă©criture diffuse un sentiment de plĂ©nitude, portĂ©e par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en tĂ©moignent les deux berceuses Ă©crites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une Ăąme inspirĂ©e capable d’atteindre jusqu’à l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuitĂ© entre la nouvelle piĂšce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succĂšde; les deux piĂšces s’enchaĂźnent (et mĂȘme se rĂ©pondent idĂ©alement), par un effet de murmure pacifiant au terme des dĂ©flagrations d’Adam’s lament, murmure exprimĂ© dĂšs le dĂ©but du Beatus en un climat suspendu immĂ©diat
 ; mĂȘme recueillement aĂ©rien, suspension des mondes flottants, et surtout Ă©tat indistinct entre ravissement et suprĂȘme compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini Ă  la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo PĂ€rt. S’il Ă©tait un langage propre Ă  nous abstraire de toute rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, la musique de l’Estonien en Ă©crirait le texte rĂ©fĂ©rentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’ñme s’ouvre, s’affranchissant de toute nĂ©cessitĂ©. Avec ce nouvel opus Ă  ajouter Ă  un corpus dĂ©jĂ  magistral en accomplissement du mĂȘme type, le compositeur reste constant dans son irrĂ©pressible quĂȘte, portĂ© par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, douĂ© d’harmonies planantes, Arvo PĂ€rt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture Ă©largie et d’un mouvement trĂšs dramatique. La piĂšce est dĂ©diĂ©e Ă  l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilitĂ© et amour..

 LIRE notre critique de Adam’s Lament d’Arvo PĂ€rt (1 cd ECM new series, 2011)

Compte rendu critique, opĂ©ra. PourriĂšres, le 26 juillet 2014. L’OpĂ©rA/uvillage. Adam, Offenbach. Luc Coadou, direction

L’OpĂ©rA/uvillage, PourriĂšres. Le  petit festival L’OpĂ©rA/uvillage de PourriĂšres fĂȘte ses dix ans. Ce sympathique festival est singulier et pluriel : singulier par le lieu, la vocation vocale originale, et pluriel parce qu’il est nĂ© du rĂȘve, du vƓu collectif d’un groupe d’amis habitant PourriĂšres, qui s’est concrĂ©tisĂ© par la participation de nombreux bĂ©nĂ©voles de  tout le village autour du projet.

    Histoire et lieu
Mais un peu d’histoire puis un peu de gĂ©ographie. L’histoire : un jour, un beau jour, un tĂ©nor irlandais, Uele Dean, passe par le village, en est charmĂ©, s’y installe, donne des cours de chant, des concerts, crĂ©e un jumelage entre ce village minuscule du sud avec Armoy, en Irlande. Malheureusement, pour des raisons de santĂ©, il abandonne son projet mais, Ɠuvrant pour les voix, il ouvrait une voie, et les chanteurs qu’il avait formĂ©s, dĂ©cidĂšrent de poursuivre l’aventure, bel hommage Ă  l’initiateur malade.
Avec une poignĂ©e de bĂ©nĂ©voles, Ingrid Brunstein, une Allemande amoureuse de notre rĂ©gion, porta sur les fonts ce qu’elle appela « l’OpĂ©rA/u Village », assumant pendant trois ans la prĂ©sidence, qui deviendra tournante.  Un hĂŽte capital du village, Jean de Gaspary, propriĂ©taire et restaurateur du petit Couvent des Minimes, dĂ©sireux d’y accueillir des artistes mit ce lieu Ă  leur disposition. Ainsi naquit le premier spectacle OrphĂ©e et Eurydice, de Gluck. Cette premiĂšre expĂ©rience imposa la nĂ©cessitĂ© de faire appel Ă  des professionnels.

 

 

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PourriĂšres, un petit grand festival

Apparaissent alors, en 2006, deux artistes professionnels, Bernard Grimonet et Luc Coadou, passionnĂ©s par le projet qui dĂ©cident d’assumer bĂ©nĂ©volement les responsabilitĂ©s, respectivement, de metteur en scĂšne et de directeur musical. Les chanteurs sont recrutĂ©s sur audition par un jury de professionnels et l’association, le jeune festival affirme son double objectif : produire des opĂ©ras comiques rares, parfois inĂ©dits et donc inouĂŻs, Ă  dĂ©couvrir ou redĂ©couvrir et offrir une premiĂšre scĂšne Ă  des jeunes chanteurs, entourĂ©s d’artistes aguerris.     S’ajoute, par ailleurs, l’organisation de concerts et des Ă©vĂ©nements artistiques de qualitĂ© avec des artistes de renom. Bref, dans ce coin de Provence, un festival Ă©clot, s’implante, sĂšme et essaime dans le village, rĂ©coltant la bienveillance, par dĂ©finition, de bĂ©nĂ©voles, qui forment une vaste Ă©quipe d’accueil des artistes et des spectateurs, brassĂ©s dans une convivialitĂ© chaleureuse oĂč le programme musical se mĂȘle au menu culinaire Ă  thĂšme adaptĂ© de l’Ɠuvre, concoctĂ© par les villageois eux-mĂȘmes et dĂ©gustĂ© Ă©ventuellement, avant le spectacle, dans un lieu unique, dont il faut parler.
La gĂ©ographie, elle fait partie du charme du lieu, j’en ai dĂ©jĂ  parlĂ©. Disons, que, venant d’Aix, du nord-ouest, lĂ  oĂč s’apaisent les dentelles de la Sainte Victoire en molles ondulations, se hausse, du col de son clocher provençal Ă  campanile en fer, le village de PourriĂšres, face aux vagues montantes des monts AurĂ©liens au sud-est, oĂč serpente parmi les vignes la route qui vient de Trets, de Marseille via Gardanne. Route et autoroute tracent leur ligne bleue sur la plateau qui conduit Ă  Saint-Maximin, vers la CĂŽte d’Azur. Nous sommes, effectivement, dans une cĂŽte et cote d’amour qui s’inflĂ©chit en un chemin creux vers le petit couvent des Minimes.
Un toit oblique chapeautĂ© d’un plat clocher triangulaire ajourĂ©, aiguisĂ© de deux pignons pointus,  offre sa façade de guingois Ă  un fronton classique, mince frontispice dorique rappelant le XVI e siĂšcle de la construction : humble construction que des moines campagnards bĂątirent patiemment en assemblant Ă  l’ancienne, une Ă  une, ces pierres roses ou rousses, liĂ©es d’un peu de mortier. Une muraille en moellons apparents, soulignĂ©e et ombragĂ©e d’une ligne de marronniers sĂ©culaires, sous lesquels se dressent ordinairement les joyeuses tables du repas Ă  thĂšme servi par les bĂ©nĂ©voles du lieu, embrasse plus qu’elle ne ceinture, le couvent. Mais aujourd’hui, les sourcils froncĂ©s de nuages d’orages, ont contraint les tables festives Ă  se replier sous les arcades propices du petit cloĂźtre, en simple appareil de pierres crues, une galerie au modeste dos voĂ»tĂ© autour d’une courette Ă  laquelle un marronnier tutĂ©laire offre un ciel vert, parasol le jour, parapluie ce soir,  dais vĂ©gĂ©tal la nuit, Ă©ventant mollement de sa palme les Ă©toiles d’étĂ© ou, miracle du soir, semblant Ă©pousseter, repousser les nuages frondeurs. C’est dans ce lieu amical qu’aura lieu le spectacle, qui se riera des intempĂ©ries.

ÎLES HILARANTES
C’est le facteur commun des deux Ɠuvres peu communes programmĂ©es ce soir : comme au temps de leur crĂ©ation, deux pĂ©tulantes et pĂ©taradantes opĂ©rettes se partagent cette annĂ©e l’affiche joyeuse.

 Les Pantins de Violette d’ Adolphe Adam
Ouvrant le ban, Adolphe Adam (1803-1856), trĂšs connu pour son Postillon de Longjumeau (1836), son ballet Giselle (1841), mais inconnu pour cette Ɠuvre si rare qu’elle n’existe mĂȘme pas en disque , Les Pantins de Violette (1856, mort quatre jours aprĂšs). C’était une commande de Jacques Offenbach (1819–1880) pour son petit thĂ©Ăątre, les Bouffes-Parisiens. Le mince livret de Battu et HalĂ©vy joue sur la mode dĂ©jĂ  ancienne des automates, connus depuis l’AntiquitĂ©, relancĂ©e par Vaucanson au siĂšcle prĂ©cĂ©dent, remise au goĂ»t du jour par le romantisme allemand fantastique d’Hoffmann et ses contes, qui nourriront plus tard l’inspiration d’Offenbach. Sur une Ăźle dĂ©serte, qui rappelle aussi celles, nombreuses en littĂ©rature (chez Marivaux aussi) oĂč vit encore une humanitĂ© innocente prĂ©servĂ©e de la civilisation, Alcofribas, l’enchanteur, veut prĂ©server la puretĂ© virginale, disons en langage fleuri la rose de Violette pour la garder intacte pour son fils Pierrot. Il lui fait croire que le monde n’est peuplĂ© que de pantins pantois par lui fabriquĂ©s, mais la fille reste une poupĂ©e de chair rĂȘvant de faire paire sans impair, insatisfaite et exigeante, car depuis La Fontaine et son conte, on sait Comment l’esprit vient aux filles grĂące Ă  certain jeu Ă  deux :

Le beau du jeu n’est connu que de l’Ă©poux;
C’est chez l’Amant que ce plaisir excelle.

Colette en fera un récit plus coquin et malin que cette bourgeoise bluette fleur bleue. Un Deus ex machina, logique pour ces machines et cette machination mécanique, rendra tout le monde heureux : la morale bourgeoise est sauve.
Le thĂšme est mince, la trame musicale, jolie. Partition trouvĂ©e  par les complices ingĂ©nieux du lieu Ă  Avignon : une ouverture en trois partie, d’abord entraĂźnante avec une sicilienne, une barcarolle berceuse pour second mouvement langoureux, et une sorte de saltarello ou de tarentelle joyeuse en troisiĂšme. On trouve, vocalement, des passages obligĂ©s de l’opĂ©ra ou l’opĂ©rette hĂ©ritĂ©s du baroque, l’air du canari oĂč la chanteuse rivalise avec la flĂ»te, l’orage zĂ©brĂ© d’éclairs de cordes, l’air faussement pastoral, l’air de « liste (ici, de mĂ©tiers), les battements de cƓur de l’opera buffa depuis La Serva padrona. C’est une musique agrĂ©able, pleine de mĂ©tier, simple mais nourrie de rĂ©fĂ©rences savantes, et la dĂ©licate rĂ©alisation musicale de Luc Coadou a beaucoup de charme. Il dirige un petit mais efficace effectif musical, StĂ©phanie PĂ©rin (violon), Virginie Bertazzon (violoncelle), CĂ©cile Hann-Fritsche (alto), Jean-Luc Bonnet (flĂ»te), Isabelle Terjan (piano) et AngĂ©lique Garcia dont l’apparemment insolite accordĂ©on nappe d’argent le continuo musical.
Marion Rybaka, la belle Violette,pour la premiĂšre fois sur scĂšne, a une belle prĂ©sence et un joli soprano qui assouplira ses vocalises ; Claire Devy, qui dĂ©bute aussi, travestie en Pierrot, dĂ©ploie un mezzo ombrĂ© trĂšs solide ; Guilhem Chalbos, tĂ©nor, est un Ă©pisodique Polichinelle pantin robotisĂ© ; quant Ă  Pierre Espiaut, tĂ©nor qui n’est pas inconnu de nous, enchanteur attifĂ© de foutraque façon, de raphia farfelu, fantasque, facĂ©tieux, loufoque, fou-fou-fou, nous enchante par sa verve et sa veine comique.
Nous retrouvons ces jeunes et excellents chanteurs et comĂ©diens, qui s’en donnent Ă  cƓur joie, pour la nĂŽtre, dans l’Ɠuvre suivante, avec la  complicitĂ© de trois autres interprĂštes et de deux athlĂ©tiques « porteurs » Ă  chevelure touffue d’OcĂ©anie (Mathieu Duriff, Jules Phocas).
La scĂšne reste donc chaude pour l’opĂ©rette suivante, la scĂ©nographie astucieuse des compĂšres Jean de Gaspary et Bernard Grimonet dĂ©jĂ  plantĂ©e, hutte ou cahute, paillote, masques polynĂ©siens et le marronnier comme un totem enracinĂ© dans cet exotique dĂ©cor des antipodes (GĂ©rard, Alain, Michel, Dominique, Jean-Pierre et les autres
), verdissant de rage ou de renouveau printanier sous les lumiĂšres de Sylvie Maestro. Les costumes, Ă  grand renfort de perruques pelucheuses, d’os, de couronnes de fleurs pas mortuaires et un Cupidon flashy avec son truc en plumes de « zoiseau » (Mireille, MichĂšle, Catherine, Jacqueline) bouillonnent de bouffonnerie, comme la grosse marmite du festin cannibalesque qui bout et trĂŽne sur la scĂšne. DĂ©jĂ  l’humour visuel mettrait en bouche les plus mal embouchĂ©s.

Vent du soir d’Offenbach : Gare, « gore » au gorille !

On salue encore une fois Luc Coadou qui a restituĂ© Ă  cette partition sinon perdue, en perdition, sans accompagnement, une instrumentation pleine de connaissance musicologique et de goĂ»t facĂ©tieux, hommage intelligent et plein d’humour Ă  Offenbach. PostĂ©rieure d’un an Ă  la premiĂšre, sur un livret de Philippe Gille, cette opĂ©rette anticipe les « grands » Offenbach par l’imagination mĂ©lodique, parodique, le jeu sur les mots et un sujet de farce, littĂ©ralement, plus ou moins savoureuse pour les gourmands et gourmets, au menu de ce festin cannibalesque qui frappe sans rester sur l’estomac.
Histoire succulente (selon les goĂ»ts !) : guerre tribale et gastronomique, anthropophagique, entre les Gros-Loulous (chef —chef cuistot—Vent du soir) et les Papas-Toutous, dont le chef est Lapin-Courageux, rĂȘvant d’alliance matrimoniale entre fille et fils, aprĂšs que chacun a consommĂ© (plaisante image de l’adultĂšre croisĂ©), boulottĂ©, mangĂ©, dĂ©vorĂ©, sinon digĂ©rĂ© —échange de bons procĂ©dĂ©s— la femme de l’autre. Bref, papa contre papa, Papas-Toutous de Papouasie et pas de papous dans la tĂȘte affublĂ©e, pour chacun, d’énormes toisons capillaires Ă  faire rĂȘver un chauve (une nuit sur un mont) ornĂ©es, sinon de cornes chĂšres au vaudeville, de fourchettes, de cuillĂšres, d’os, d’ossements et de reliefs de plumes autant que de poils. En somme, qui paiera l’addition du repas, qui mangera qui ? Ce sera un gorille chu du statut de dieu dans le potage et partage d’une communion culinaro-religieuse, Ă  grand renfort d’os tirĂ©s du bouillon : gore au gorille !
Il y a aussi le gandin qui, rĂȘvant de faire passer la fille Ă  la casserole, risque de finir dans la marmite, dĂ©gustĂ© par les convives et son propre pĂšre (« Il a mangĂ© son rejeton ! »). C’est tout un jeu dont le gros comique, comme le gros sel de l’assaisonnement, est nourri, c’est le mot, par des sous-entendus, des doubles sens, un second degrĂ© de l’effet le plus drĂŽle oĂč « passer Ă  table » est littĂ©ralement « passer dans la table », faire partie du menu.
Les noms des personnages sont dĂ©jĂ  un programme : Vent du soir, campĂ© par un Mikhael Piccone survoltĂ©, vrai tempĂ©rament comique en prose comme en chant, superbe baryton et irrĂ©sistible acteur, grimaçant, grinçant des dents ; il prend l’accent pagnolesque et mĂ©ridional de CĂ©sar aux « quatre tiers », a la grandeur gaullienne d’un « Je vous ai compris » auquel Denis Mignien, tĂ©nor (qui en ouverture a dignement dĂ©fendu les intermittents), lui donne une inĂ©narrable rĂ©plique en nordique ch’ti authentique, tandis qu’Atala (tentante et lĂ©gĂšre vamp, clin d’Ɠil malicieux Ă  l’hĂ©roĂŻne empesĂ©e et pesante de Chateaubriand) incarnĂ©e en belle chair par Émilie Cavallo, dĂ©butante aussi, jolie voix de soprano et belle silhouette alanguie en des poses hollywoodiennes et des intonations parisiennes sophistiquĂ©es, met en appĂ©tit l’Arthur, blanc bec pour qui il n’est bon bec que de Paris, interprĂ©tĂ© par Guilhem Chalbos, beau tĂ©nor au timbre chaud, chaud lapin naufragĂ© , ex friquĂ© en frac dĂ©froquĂ© et claquĂ© chapeau Ă  claque (sinon tĂȘte), visage d’une extrĂȘme mobilitĂ© comme son mobile corps bondissant de jeune premier Ă  l’amĂ©ricaine.
Les autres personnages, jouĂ©s par les chanteurs  de la premiĂšre partie, sont tous encore excellents Pa-PeignĂ©-Dutout (Pierre Espiaut), La Belle-Kapasson-Fer (Marion Rybaka), La Belle-Kasson-Fer (Claire Devy), sans compter un gorille en chair et
 en os (GĂ©rard Nauguet),
La juvĂ©nile troupe joue, chante, danse dans un rythme effrĂ©nĂ© et une bonne humour contagieuse : on rit (Ă  tripes dĂ©ployĂ©es dirait-on) Ă  cette ripaille et tripaille menĂ©e Ă  un train d’enfer par le meneur de jeu Bernard Grimonet. Un spectacle Ă  s’en lĂ©cher les doigts qui mĂ©riterait de tourner pour apporter un peu de rose dans cette France morose.

L’OpĂ©rA/uvillage. PourriĂšres, les 20, 22, 24, 26, 28 juillet 2014.
Les Pantins de Violette d’Adolphe Adam et Vent du soir de Jacques Offenbach.
Direction musicale : Luc Coadou.
Mise en scĂšne : Bernard Grimonet.
Scénographie : Jean de Gaspary et Bernard Grimonet.
Avec, par ordre d’apparition :
Pierre Espiaut, Marion Rybaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Mikhael Piccone, Émilie Cavallo, Guilhem Chalbos, Pierre Espiaut, Marion Ribaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Renseignements 06 98 31 42 06 – contact@loperaauvillage.fr
Exposition « L’OpĂ©ra au Village fĂȘte ses dix ans ».

Illustration : Bernard Grimonet

CD. Arvo PĂ€rt: Adam’s Lament (1 cd ECM News Series)

CD. Arvo PĂ€rt: Adam’s Lament ( 1 cd ECM NS)

 PART_ARVO_adam_s_lament_cd_ecm_news_seriesCrĂ©ation du dernier opus d’Arvo PĂ€rt: Adam’s lament. La piĂšce de PĂ€rt relance continĂ»ment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestriĂ  Ă©vidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: Ă  la fois chantĂ© par le chƓur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo PĂ€rt: Adam’s Lament (2011). Voici assurĂ©ment l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo PĂ€rt. FidĂšle depuis toujours Ă  l’Ɠuvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une rĂ©alisation exemplaire. Le connaisseur comme le nĂ©ophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une Ă©tonnante diversitĂ© propre au crĂ©ateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est Ă  dire affiliĂ© Ă  une religion particuliĂšre), – mĂȘme s’il s’est converti au culte orthodoxe, PĂ€rt s’est toujours scrupuleusement gardĂ© de prĂȘcher en musique-; son Ă©criture diffuse un sentiment de plĂ©nitude, portĂ©e par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en tĂ©moignent les deux berceuses Ă©crites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une Ăąme inspirĂ©e capable d’atteindre jusqu’Ă  l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuitĂ© entre la nouvelle piĂšce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succĂšde; les deux piĂšces s’enchaĂźnent (et mĂȘme se rĂ©pondent idĂ©alement), par un effet de murmure pacifiant au terme des dĂ©flagrations d’Adam’s lament, murmure exprimĂ© dĂšs le dĂ©but du Beatus en un climat suspendu immĂ©diat… ; mĂȘme recueillement aĂ©rien, suspension des mondes flottants, et surtout Ă©tat indistinct entre ravissement et suprĂȘme compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini Ă  la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo PĂ€rt. S’il Ă©tait un langage propre Ă  nous abstraire de toute rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, la musique de l’Estonien en Ă©crirait le texte rĂ©fĂ©rentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’Ăąme s’ouvre, s’affranchissant de toute nĂ©cessitĂ©. Avec ce nouvel opus Ă  ajouter Ă  un corpus dĂ©jĂ  magistral en accomplissement du mĂȘme type, le compositeur reste constant dans son irrĂ©pressible quĂȘte, portĂ© par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, douĂ© d’harmonies planantes, Arvo PĂ€rt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture Ă©largie et d’un mouvement trĂšs dramatique. La piĂšce est dĂ©diĂ©e Ă  l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilitĂ© et amour.

DĂ©but au tutti exaltĂ©, plein d’une puissance tragique qui dĂ©clame comme un chant de dĂ©sespĂ©rance collective: dĂšs son dĂ©but, la nouvelle piĂšce prend Ă  la gorge, cri et chant de rĂ©sistance renforcĂ©s encore par les vagues non moins radicales des seules cordes (puisque l’oeuvre de plus de 24 mn est Ă©crite pour chƓur et orchestre de cordes). TrĂšs vite, un pur climat suspendu, Ă  la fois mystĂ©rieux et de totale Ă©trangetĂ© s’impose, nourri trĂšs vite dans l’exposition des voix fĂ©minines, superbement Ă©tagĂ©es, par un sentiment de compassion: c’est le plainte d’Adam, humanitĂ© et individu, qui concentre toutes les douleurs de l’Ăąme humaine; le texte est un hymne et une priĂšre pour le salut de cet homme qui nous prĂ©cĂšde tous et nous reprĂ©sente chacun: grand dans sa dĂ©tresse, fragile par la malĂ©diction qui l’a frappĂ© dĂšs l’origine. Le banni du Paradis, Ă©cartĂ© des grĂąces divines qui lui Ă©tait pourtant rĂ©servĂ©es, accomplit son destin terrestre, dans une piĂšce musicalement qui a contrario aspire Ă  l’Ă©lĂ©vation, le dĂ©tachement suprĂȘme, la reconstruction. Le dĂ©sespĂ©rĂ© du Paradis, espĂšre comme nous, humble pĂȘcheur, la reconquĂȘte de l’amour. Essentiel, allusif, d’une austĂ©ritĂ© trĂšs habitĂ©, grĂące Ă  l’engagement des interprĂštes choisis pour la premiĂšre discographique d’Adam’s Lament, le nouvel opus est l’un des plus saisissant composĂ© par Arvo PĂ€rt. Chant de douleur rentrĂ©e et toujours Ă  l’Ă©noncĂ© si pudique, le Lamento puise sa puissance d’Ă©vocation dans un tissu sonore grave et sombre d’une sincĂ©ritĂ© irrĂ©sistible.

Dramma et béatitudes

Le Salve Regina (commande de la CathĂ©drale d’Essen en 2001 pour les 75 ans de l’Ă©vĂšque) est une musique enveloppante et caressante, vrai ballet de douceur rĂ©confortante: jouĂ© pour des funĂ©railles, elle apporterait le dernier rĂ©confort, l’ultime paix. Recueillement tendre, Ă©panouissement exaltĂ© et suspendu. Le chƓur, d’une couleur cĂ©leste, rĂ©conforte, absout, enivre mĂȘme. Il traverse des monts et paysages embuĂ©s pour atteindre des cimes toujours plus Ă©levĂ©es; c’est aussi comme l’explique le compositeur une expĂ©rience sonore et spatialisĂ©e unique, chaque chƓur occupant un point diffĂ©rent dans la nef au moment de la crĂ©ation: le flux musical agit comme un entonnoir, conduisant peu Ă  peu vers le point ultime d’une quĂȘte collective portĂ©e par un dramatisme ascendant. Mais a contrario de sa concentration progressive, l’Ă©criture part d’un tutti collectif unisono et se termine en un Ă©clatement grandiose et intime Ă  la fois (c’est la grande force de la piĂšce) en une riche texture polyphonique Ă  8 parties. VoilĂ  encore une piĂšce magistrale de PĂ€rt (plus de 12 mn), dĂ©diĂ©e Ă  la Vierge Marie dont la statue en or est connue et cĂ©lĂ©brĂ©e depuis des siĂšcles Ă  Essen.

Alleluia-Tropus a Ă©tĂ© composĂ© pour le festival de Bari en 2008, lieu oĂč rĂ©sident les reliques de Saint-Nicholas: dĂ©jĂ  chantĂ© par Vox Clementis dans sa version original de 2004, la piĂšce sonne trĂšs Ă©cole française mĂ©diĂ©vale: Ă  la fois apparente badinerie et ballet plein de noblesse.

Sur un texte dramatique lui aussi, L’AbbĂ© Agathon (2004-2008), chantĂ© en français, est l’autre pilier de l’album: par sa dimension (14mn), par la gravitĂ© saisissante de son texte: une allĂ©gorie sur le don de sa personne comme une Ă©preuve cachĂ©e: un lĂ©preux se prĂ©sente sur la route d’Agathon et Ă©prouve sa gĂ©nĂ©rositĂ© et son sens du partage; Ă  la fin de la journĂ©e, le lĂ©preux disparaĂźt aprĂšs avoir bĂ©ni l’homme douĂ© de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’amour, c’Ă©tait un ange venu mesurer sa bontĂ© naturelle. On retrouve cet ascĂ©tisme sonore, rude, grave parfois Ăąpre propre Ă  l’orchestre de cordes seules. Les deux solistes sont magnifiques: amples sans aucune dĂ©monstration, et le choeur de femmes narratif, un modĂšle de franche expression. La piĂšce de PĂ€rt relance continĂ»ment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestriĂ  Ă©vidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: Ă  la fois chantĂ© par le chƓur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo PĂ€rt: Adam’s Lament. Beatus Petronius. Salve Regina. Statuit ei Dominus. Alleluia-Tropus. L’AbbĂ© Agathon. Estonian Lullaby, Christmas Lullaby. Latvian Radio Choir, Sinfonietta Riga, Vox Clamantis, Estonian Philharmonic chamber choir, Tallinn chamber orchestra. Tonu Kaljuste, direction. 1 cd ECM New series 476 4825. Enregistrement rĂ©alisĂ© en 2011 (Adam’s lament, L’AbbĂ© Agathon, Salve Regina…), en 2007 (les deux derniĂšres Ɠuvres).