COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Spyres / Fau / Rouland.

ADAM critiqie opera critique concert critique festival _postillon_de_lonjumeau_3_dr_stefan_brionCOMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra-Comique, le 30 mars 2019. Adolphe Adam : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / Sébastien Rouland. Le 13 octobre 1836 fut une grande date dans l’histoire de l’Opéra-Comique avec la création du Postillon de Lonjumeau (sans g) d’Adolphe Adam ; l’ouvrage fut accueilli triomphalement pour sa musique enjoué et le talent de ses deux interprètes principaux. Il connut plus de 500 représentations pendant le XIXe siècle avant de disparaître de l’affiche en 1894… pour réapparaître enfin ces jours-ci dans l’institution qui l’a vu naître. Le Postillon d’Adam, alias Chapalou, c’est d’abord un ténor qui se doit d’affronter, avec une vocalità typiquement rossinienne, l’une des tessitures les plus périlleuses du répertoire. Tout est basé sur sa performance : c’est en chantant son air « Mes amis, écoutez l’histoire », au premier acte – dont Donizetti se souviendra peut-être dans sa Fille du régiment, quatre ans plus tard -, et en poussant un retentissent contre-Ré qu’il est engagé dans la troupe de l’opéra Royal. Devenu célèbre, Chapelou apparaît au II sous les traits de Saint-Phar, le plus adulé des ténors, qui joue les Divos en se produisant devant Louis le quinzième.

 

  

 

Retour réussi du Postillon de Lonjumeau au Comique

De sauts d’octaves en contre-ré,
Michael Spyres rayonne en Postillon

 

 

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Pour rendre crédible un tel livret et donner à sa musique sa véritable identité, il fallait le plus expert des interprètes, notamment sur le plan vocal. Le nom de Michael Spyres, qui a déjà connu d’immenses succès sur cette même scène et dans répertoire proche, s’est imposé à Olivier Mantei, et le moins que l’on puisse dire est que le ténor américain n’a pas déçu les attentes. Avec sa diction française impeccable (mais un petit accent charmant dans les dialogues parlés), son style parfait, il impressionne surtout par ses sauts d’octaves et ses contre-Ré émis sans effort, qui ont fait délirer le public. A ses côtés, la jeune soprano québécoise Florie Valiquette, avec sa voix fraîche et bien timbrée, trouve des accents d’un beau pathétisme, surtout à la fin du I où cet opéra-comique (qui annonce déjà l’opérette de demain…) bascule dans le drame semi-serio, à l’image du meilleur Rossini. Au II, elle a le piquant et l’espièglerie de Madeleine, l’épouse délaissée par Chapelou, transformée, grâce à un riche héritage, en élégante Madame de Latour, dont elle possède la tierce aiguë et l’abattage. De son côté, l’inénarrable Frank Leguérinel campe le plus crédible des Marquis de Corcy, méprisant et cruel à souhait, et vocalement d’une diction exemplaire. Enfin, le baryton wallon Laurent Kubla, à l’émission franche et sonore, est à la fois le jaloux Biju, rival en amour du Postillon, puis Alcindor, le cocasse compagnon de route de Saint-Phar. (Illustration ci dessus : Frank Leguérinel et Michael Spyres)

 

 

ADAM le postillon_de_lonjumeau_2_dr_stefan_brion critique classiquenews critique opera critique concertsAprès ses succès dans l’univers lyriques – Ciboulette de Hahn ici-même / avril 2015 ; ou Ariadne auf naxos tout dernièrement au Théâtre du Capitole / mars 2019 -, Michel Fau signe une production qui respecte à la fois certaines règles propres à l’opéra-comique, mais en les revoyant par le prisme de son propre univers, kitsch et fellinien à la fois. Les décors colorés et acidulé d’Emmanuel Charles, la plupart sous formes d’immenses toiles peintes, font penser à l’univers des célèbres photographes Pierre et Gilles, tandis que les costumes baroques de Christian Lacroix sont un régal pour les yeux. Travesti en Rose, la suivante de Madame de Latour, Michel Fau nous fait son habituel numéro, mais avec moins de génie que de coutume ici, l’hilarité qu’il suscite étant plus souvent forcée que naturelle.

 

 


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A la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Rouen chatoyant, le jeune chef français Sébastien Rouland n’a pas peur de s’engager corps et âme dans une œuvre aux visages multiples, et accompagne avec amour ses chanteurs, tout en restituant la verve des pages les plus savoureuses et pétillantes.

Une heureuse résurrection qu’il ne faut surtout pas manquer à Paris… ou à Rouen où le spectacle sera repris pour les fêtes de fin d’années 2019 ! 

  

 

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COMPTE-RENDU, opéra. PARIS, Opéra Comique, le 30 mars 2019. ADAM : Le Postillon de Lonjumeau. Michael Spyres / Michel Fau / Sébastien Rouland. Illustrations : © S Brion 2019 - A l’affiche de l’Opéra-Comique à PARIS, jusqu’au 9 avril 2019 – Diffusion sur France Musique, le 28 avril 2019, 20h 

  

  

 

Arvo Pärt : le paradis perdu, Adam’s passion

arte_logo_2013Kaupo KikkasTélé. Arte. Arvo Pärt : le paradis perdu. Dimanche 27 septembre 2015, minuit. Portrait du compositeur estonien Arvo Pärt, célébrité majeure de la musique contemporaine,- l’équivalent de Boulez en France ou de Rautavara en Finlande. Orthodoxe croyant, Pärt a du quitté son pays natal dès 1980 sous la pression du régime soviétique, a gagné Vienne avant de s’établir à Berlin où il réside aujourd’hui. Portrait d’un compositeur très réservé, fervent sincère, pour ses 80 ans (né en 1935) dont la musique peut exprimer certes la prière d’un croyant, mais surtout l’exigence d’une conscience humaniste qui pose clairement la question du sens profond de la musique comme miroir de la condition humaine. Chaque partition peut s’entendre comme un questionnement libre, mordant parfois, suspendu souvent (comme en témoigne le cycle Fratres de 1977, révision de 1980 pour violon et piano qu’il faut absolument écouter dans l’interprétation du violoniste Gidon Kremer accompagné par Keith Jarrett). Ses Å“uvres hypnotiques, spirituelles, suspendues et planantes, intitulées en latin, en allemand mettent en scène des textes souvent sacrés mais pas uniquement, où jaillissent souvent l’onde des cordes en tutti saturés ou en crescendos énigmatiques, et l’éclair des percussions toujours très présentes (son fameux style tintinabulum, et souvent dans une spatialisation réverbérée. Adam’s passion est l’une des oeuvres les plus récentes de Pärt : réflexion sur la malédiction originelle qui pèse depuis toujours sur l’espèce humaine, sa possible mais délicate rémission… ce qu’exprime le plus souvent le chant rentré, instrumental, symphonique ou choral, aux puissantes inflexions tragiques alternant avec des épisodes d’absolu murmure enivré…

adam's passion arvo part presentation review account of classiquenewsLe documentaire édité en 2015 suit le compositeur une année durant pendant laquelle il s’est rendu en Estonie, au Vatican et au japon où il a reçu la très prestigieuse distinction, le Praemium Imperiale. En illustration, plusieurs extraits du spectacle Adam’s Passion (créé à Tallinn la ville natale de Pärt en mai 2015), composé de 3 oeuvres majeures de Pärt, mises en scène par Bob Wilson (dont le fameux Adam’s Lament, récente partition de 2011 critiquée et présentée dans les colonnes de classiquenews : LIRE le compte rendu critique du cd Adam’s Lament d’Arvo Pärt, ECM New series. Le docu est suivi logiquement à 00h55, du spectacle Adam’s Passion.

Kaupo KikkasExtrait de la critique du cd Adam’s Lament d’Arvo Pärt : Arvo Pärt: Adam’s Lament (2011): Voici assurément l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo Pärt. Fidèle depuis toujours à l’œuvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une réalisation exemplaire. Le connaisseur comme le néophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une étonnante diversité propre au créateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est à dire affilié à une religion particulière), – même s’il s’est converti au culte orthodoxe, Pärt s’est toujours scrupuleusement gardé de prêcher en musique-; son écriture diffuse un sentiment de plénitude, portée par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en témoignent les deux berceuses écrites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une âme inspirée capable d’atteindre jusqu’à l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuité entre la nouvelle pièce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succède; les deux pièces s’enchaînent (et même se répondent idéalement), par un effet de murmure pacifiant au terme des déflagrations d’Adam’s lament, murmure exprimé dès le début du Beatus en un climat suspendu immédiat… ; même recueillement aérien, suspension des mondes flottants, et surtout état indistinct entre ravissement et suprême compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini à la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo Pärt. S’il était un langage propre à nous abstraire de toute réalité matérielle, la musique de l’Estonien en écrirait le texte référentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’âme s’ouvre, s’affranchissant de toute nécessité. Avec ce nouvel opus à ajouter à un corpus déjà magistral en accomplissement du même type, le compositeur reste constant dans son irrépressible quête, porté par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, doué d’harmonies planantes, Arvo Pärt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture élargie et d’un mouvement très dramatique. La pièce est dédiée à l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilité et amour..

 LIRE notre critique de Adam’s Lament d’Arvo Pärt (1 cd ECM new series, 2011)

Compte rendu critique, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2014. L’OpérA/uvillage. Adam, Offenbach. Luc Coadou, direction

L’OpérA/uvillage, Pourrières. Le  petit festival L’OpérA/uvillage de Pourrières fête ses dix ans. Ce sympathique festival est singulier et pluriel : singulier par le lieu, la vocation vocale originale, et pluriel parce qu’il est né du rêve, du vœu collectif d’un groupe d’amis habitant Pourrières, qui s’est concrétisé par la participation de nombreux bénévoles de  tout le village autour du projet.

    Histoire et lieu
Mais un peu d’histoire puis un peu de géographie. L’histoire : un jour, un beau jour, un ténor irlandais, Uele Dean, passe par le village, en est charmé, s’y installe, donne des cours de chant, des concerts, crée un jumelage entre ce village minuscule du sud avec Armoy, en Irlande. Malheureusement, pour des raisons de santé, il abandonne son projet mais, œuvrant pour les voix, il ouvrait une voie, et les chanteurs qu’il avait formés, décidèrent de poursuivre l’aventure, bel hommage à l’initiateur malade.
Avec une poignée de bénévoles, Ingrid Brunstein, une Allemande amoureuse de notre région, porta sur les fonts ce qu’elle appela « l’OpérA/u Village », assumant pendant trois ans la présidence, qui deviendra tournante.  Un hôte capital du village, Jean de Gaspary, propriétaire et restaurateur du petit Couvent des Minimes, désireux d’y accueillir des artistes mit ce lieu à leur disposition. Ainsi naquit le premier spectacle Orphée et Eurydice, de Gluck. Cette première expérience imposa la nécessité de faire appel à des professionnels.

 

 

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Pourrières, un petit grand festival

Apparaissent alors, en 2006, deux artistes professionnels, Bernard Grimonet et Luc Coadou, passionnés par le projet qui décident d’assumer bénévolement les responsabilités, respectivement, de metteur en scène et de directeur musical. Les chanteurs sont recrutés sur audition par un jury de professionnels et l’association, le jeune festival affirme son double objectif : produire des opéras comiques rares, parfois inédits et donc inouïs, à découvrir ou redécouvrir et offrir une première scène à des jeunes chanteurs, entourés d’artistes aguerris.     S’ajoute, par ailleurs, l’organisation de concerts et des événements artistiques de qualité avec des artistes de renom. Bref, dans ce coin de Provence, un festival éclot, s’implante, sème et essaime dans le village, récoltant la bienveillance, par définition, de bénévoles, qui forment une vaste équipe d’accueil des artistes et des spectateurs, brassés dans une convivialité chaleureuse où le programme musical se mêle au menu culinaire à thème adapté de l’œuvre, concocté par les villageois eux-mêmes et dégusté éventuellement, avant le spectacle, dans un lieu unique, dont il faut parler.
La géographie, elle fait partie du charme du lieu, j’en ai déjà parlé. Disons, que, venant d’Aix, du nord-ouest, là où s’apaisent les dentelles de la Sainte Victoire en molles ondulations, se hausse, du col de son clocher provençal à campanile en fer, le village de Pourrières, face aux vagues montantes des monts Auréliens au sud-est, où serpente parmi les vignes la route qui vient de Trets, de Marseille via Gardanne. Route et autoroute tracent leur ligne bleue sur la plateau qui conduit à Saint-Maximin, vers la Côte d’Azur. Nous sommes, effectivement, dans une côte et cote d’amour qui s’infléchit en un chemin creux vers le petit couvent des Minimes.
Un toit oblique chapeauté d’un plat clocher triangulaire ajouré, aiguisé de deux pignons pointus,  offre sa façade de guingois à un fronton classique, mince frontispice dorique rappelant le XVI e siècle de la construction : humble construction que des moines campagnards bâtirent patiemment en assemblant à l’ancienne, une à une, ces pierres roses ou rousses, liées d’un peu de mortier. Une muraille en moellons apparents, soulignée et ombragée d’une ligne de marronniers séculaires, sous lesquels se dressent ordinairement les joyeuses tables du repas à thème servi par les bénévoles du lieu, embrasse plus qu’elle ne ceinture, le couvent. Mais aujourd’hui, les sourcils froncés de nuages d’orages, ont contraint les tables festives à se replier sous les arcades propices du petit cloître, en simple appareil de pierres crues, une galerie au modeste dos voûté autour d’une courette à laquelle un marronnier tutélaire offre un ciel vert, parasol le jour, parapluie ce soir,  dais végétal la nuit, éventant mollement de sa palme les étoiles d’été ou, miracle du soir, semblant épousseter, repousser les nuages frondeurs. C’est dans ce lieu amical qu’aura lieu le spectacle, qui se riera des intempéries.

ÃŽLES HILARANTES
C’est le facteur commun des deux œuvres peu communes programmées ce soir : comme au temps de leur création, deux pétulantes et pétaradantes opérettes se partagent cette année l’affiche joyeuse.

 Les Pantins de Violette d’ Adolphe Adam
Ouvrant le ban, Adolphe Adam (1803-1856), très connu pour son Postillon de Longjumeau (1836), son ballet Giselle (1841), mais inconnu pour cette œuvre si rare qu’elle n’existe même pas en disque , Les Pantins de Violette (1856, mort quatre jours après). C’était une commande de Jacques Offenbach (1819–1880) pour son petit théâtre, les Bouffes-Parisiens. Le mince livret de Battu et Halévy joue sur la mode déjà ancienne des automates, connus depuis l’Antiquité, relancée par Vaucanson au siècle précédent, remise au goût du jour par le romantisme allemand fantastique d’Hoffmann et ses contes, qui nourriront plus tard l’inspiration d’Offenbach. Sur une île déserte, qui rappelle aussi celles, nombreuses en littérature (chez Marivaux aussi) où vit encore une humanité innocente préservée de la civilisation, Alcofribas, l’enchanteur, veut préserver la pureté virginale, disons en langage fleuri la rose de Violette pour la garder intacte pour son fils Pierrot. Il lui fait croire que le monde n’est peuplé que de pantins pantois par lui fabriqués, mais la fille reste une poupée de chair rêvant de faire paire sans impair, insatisfaite et exigeante, car depuis La Fontaine et son conte, on sait Comment l’esprit vient aux filles grâce à certain jeu à deux :

Le beau du jeu n’est connu que de l’époux;
C’est chez l’Amant que ce plaisir excelle.

Colette en fera un récit plus coquin et malin que cette bourgeoise bluette fleur bleue. Un Deus ex machina, logique pour ces machines et cette machination mécanique, rendra tout le monde heureux : la morale bourgeoise est sauve.
Le thème est mince, la trame musicale, jolie. Partition trouvée  par les complices ingénieux du lieu à Avignon : une ouverture en trois partie, d’abord entraînante avec une sicilienne, une barcarolle berceuse pour second mouvement langoureux, et une sorte de saltarello ou de tarentelle joyeuse en troisième. On trouve, vocalement, des passages obligés de l’opéra ou l’opérette hérités du baroque, l’air du canari où la chanteuse rivalise avec la flûte, l’orage zébré d’éclairs de cordes, l’air faussement pastoral, l’air de « liste (ici, de métiers), les battements de cœur de l’opera buffa depuis La Serva padrona. C’est une musique agréable, pleine de métier, simple mais nourrie de références savantes, et la délicate réalisation musicale de Luc Coadou a beaucoup de charme. Il dirige un petit mais efficace effectif musical, Stéphanie Périn (violon), Virginie Bertazzon (violoncelle), Cécile Hann-Fritsche (alto), Jean-Luc Bonnet (flûte), Isabelle Terjan (piano) et Angélique Garcia dont l’apparemment insolite accordéon nappe d’argent le continuo musical.
Marion Rybaka, la belle Violette,pour la première fois sur scène, a une belle présence et un joli soprano qui assouplira ses vocalises ; Claire Devy, qui débute aussi, travestie en Pierrot, déploie un mezzo ombré très solide ; Guilhem Chalbos, ténor, est un épisodique Polichinelle pantin robotisé ; quant à Pierre Espiaut, ténor qui n’est pas inconnu de nous, enchanteur attifé de foutraque façon, de raphia farfelu, fantasque, facétieux, loufoque, fou-fou-fou, nous enchante par sa verve et sa veine comique.
Nous retrouvons ces jeunes et excellents chanteurs et comédiens, qui s’en donnent à cœur joie, pour la nôtre, dans l’œuvre suivante, avec la  complicité de trois autres interprètes et de deux athlétiques « porteurs » à chevelure touffue d’Océanie (Mathieu Duriff, Jules Phocas).
La scène reste donc chaude pour l’opérette suivante, la scénographie astucieuse des compères Jean de Gaspary et Bernard Grimonet déjà plantée, hutte ou cahute, paillote, masques polynésiens et le marronnier comme un totem enraciné dans cet exotique décor des antipodes (Gérard, Alain, Michel, Dominique, Jean-Pierre et les autres…), verdissant de rage ou de renouveau printanier sous les lumières de Sylvie Maestro. Les costumes, à grand renfort de perruques pelucheuses, d’os, de couronnes de fleurs pas mortuaires et un Cupidon flashy avec son truc en plumes de « zoiseau » (Mireille, Michèle, Catherine, Jacqueline) bouillonnent de bouffonnerie, comme la grosse marmite du festin cannibalesque qui bout et trône sur la scène. Déjà l’humour visuel mettrait en bouche les plus mal embouchés.

Vent du soir d’Offenbach : Gare, « gore » au gorille !

On salue encore une fois Luc Coadou qui a restitué à cette partition sinon perdue, en perdition, sans accompagnement, une instrumentation pleine de connaissance musicologique et de goût facétieux, hommage intelligent et plein d’humour à Offenbach. Postérieure d’un an à la première, sur un livret de Philippe Gille, cette opérette anticipe les « grands » Offenbach par l’imagination mélodique, parodique, le jeu sur les mots et un sujet de farce, littéralement, plus ou moins savoureuse pour les gourmands et gourmets, au menu de ce festin cannibalesque qui frappe sans rester sur l’estomac.
Histoire succulente (selon les goûts !) : guerre tribale et gastronomique, anthropophagique, entre les Gros-Loulous (chef —chef cuistot—Vent du soir) et les Papas-Toutous, dont le chef est Lapin-Courageux, rêvant d’alliance matrimoniale entre fille et fils, après que chacun a consommé (plaisante image de l’adultère croisé), boulotté, mangé, dévoré, sinon digéré —échange de bons procédés— la femme de l’autre. Bref, papa contre papa, Papas-Toutous de Papouasie et pas de papous dans la tête affublée, pour chacun, d’énormes toisons capillaires à faire rêver un chauve (une nuit sur un mont) ornées, sinon de cornes chères au vaudeville, de fourchettes, de cuillères, d’os, d’ossements et de reliefs de plumes autant que de poils. En somme, qui paiera l’addition du repas, qui mangera qui ? Ce sera un gorille chu du statut de dieu dans le potage et partage d’une communion culinaro-religieuse, à grand renfort d’os tirés du bouillon : gore au gorille !
Il y a aussi le gandin qui, rêvant de faire passer la fille à la casserole, risque de finir dans la marmite, dégusté par les convives et son propre père (« Il a mangé son rejeton ! »). C’est tout un jeu dont le gros comique, comme le gros sel de l’assaisonnement, est nourri, c’est le mot, par des sous-entendus, des doubles sens, un second degré de l’effet le plus drôle où « passer à table » est littéralement « passer dans la table », faire partie du menu.
Les noms des personnages sont déjà un programme : Vent du soir, campé par un Mikhael Piccone survolté, vrai tempérament comique en prose comme en chant, superbe baryton et irrésistible acteur, grimaçant, grinçant des dents ; il prend l’accent pagnolesque et méridional de César aux « quatre tiers », a la grandeur gaullienne d’un « Je vous ai compris » auquel Denis Mignien, ténor (qui en ouverture a dignement défendu les intermittents), lui donne une inénarrable réplique en nordique ch’ti authentique, tandis qu’Atala (tentante et légère vamp, clin d’œil malicieux à l’héroïne empesée et pesante de Chateaubriand) incarnée en belle chair par Émilie Cavallo, débutante aussi, jolie voix de soprano et belle silhouette alanguie en des poses hollywoodiennes et des intonations parisiennes sophistiquées, met en appétit l’Arthur, blanc bec pour qui il n’est bon bec que de Paris, interprété par Guilhem Chalbos, beau ténor au timbre chaud, chaud lapin naufragé , ex friqué en frac défroqué et claqué chapeau à claque (sinon tête), visage d’une extrême mobilité comme son mobile corps bondissant de jeune premier à l’américaine.
Les autres personnages, joués par les chanteurs  de la première partie, sont tous encore excellents Pa-Peigné-Dutout (Pierre Espiaut), La Belle-Kapasson-Fer (Marion Rybaka), La Belle-Kasson-Fer (Claire Devy), sans compter un gorille en chair et… en os (Gérard Nauguet),
La juvénile troupe joue, chante, danse dans un rythme effréné et une bonne humour contagieuse : on rit (à tripes déployées dirait-on) à cette ripaille et tripaille menée à un train d’enfer par le meneur de jeu Bernard Grimonet. Un spectacle à s’en lécher les doigts qui mériterait de tourner pour apporter un peu de rose dans cette France morose.

L’OpérA/uvillage. Pourrières, les 20, 22, 24, 26, 28 juillet 2014.
Les Pantins de Violette d’Adolphe Adam et Vent du soir de Jacques Offenbach.
Direction musicale : Luc Coadou.
Mise en scène : Bernard Grimonet.
Scénographie : Jean de Gaspary et Bernard Grimonet.
Avec, par ordre d’apparition :
Pierre Espiaut, Marion Rybaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Mikhael Piccone, Émilie Cavallo, Guilhem Chalbos, Pierre Espiaut, Marion Ribaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Renseignements 06 98 31 42 06 – contact@loperaauvillage.fr
Exposition « L’Opéra au Village fête ses dix ans ».

Illustration : Bernard Grimonet

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament (1 cd ECM News Series)

CD. Arvo Pärt: Adam’s Lament ( 1 cd ECM NS)

 PART_ARVO_adam_s_lament_cd_ecm_news_seriesCréation du dernier opus d’Arvo Pärt: Adam’s lament. La pièce de Pärt relance continûment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestrià évidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: à la fois chanté par le chÅ“ur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament (2011). Voici assurément l’un des enregistrements les plus fascinants du compositeur contemporain estonien, Arvo Pärt. Fidèle depuis toujours à l’Å“uvre et au travail du musicien, le label ECM signe ici une réalisation exemplaire. Le connaisseur comme le néophyte y (re)trouvent la palette expressive d’une étonnante diversité propre au créateur contemporain. S’il ne se dit pas croyant (c’est à dire affilié à une religion particulière), – même s’il s’est converti au culte orthodoxe, Pärt s’est toujours scrupuleusement gardé de prêcher en musique-; son écriture diffuse un sentiment de plénitude, portée par une aspiration inextinguible vers l’Ailleurs; c’est aussi comme en témoignent les deux berceuses écrites en 2002 pour Jordi Savall (et son ensemble Hesperion XXI), une âme inspirée capable d’atteindre jusqu’à l’innocence de l’enfant qui demeure en chacun de nous.Curieux effet de continuité entre la nouvelle pièce Adam’s Lament et le Beatus Petronius (1990-2001) qui lui succède; les deux pièces s’enchaînent (et même se répondent idéalement), par un effet de murmure pacifiant au terme des déflagrations d’Adam’s lament, murmure exprimé dès le début du Beatus en un climat suspendu immédiat… ; même recueillement aérien, suspension des mondes flottants, et surtout état indistinct entre ravissement et suprême compassion qui est l’antichambre vers cet autre monde, espace et infini à la fois, vers lequel tend toute l’oeuvre d’Arvo Pärt. S’il était un langage propre à nous abstraire de toute réalité matérielle, la musique de l’Estonien en écrirait le texte référentiel.Avec sa musique si sensorielle, les yeux se ferment et l’âme s’ouvre, s’affranchissant de toute nécessité. Avec ce nouvel opus à ajouter à un corpus déjà magistral en accomplissement du même type, le compositeur reste constant dans son irrépressible quête, porté par l’inextinguible certitude de ses propres visions.Pour autant, doué d’harmonies planantes, Arvo Pärt sait aussi saisir avec parfois violence: si le Beatus Petronius est caressant et d’un balancement hypnotique, Adam’s Lament est d’une architecture élargie et d’un mouvement très dramatique. La pièce est dédiée à l’Archimandrite Sophrony, Sakharov et son message regroupe deux valeurs: humilité et amour.

Début au tutti exalté, plein d’une puissance tragique qui déclame comme un chant de désespérance collective: dès son début, la nouvelle pièce prend à la gorge, cri et chant de résistance renforcés encore par les vagues non moins radicales des seules cordes (puisque l’oeuvre de plus de 24 mn est écrite pour chÅ“ur et orchestre de cordes). Très vite, un pur climat suspendu, à la fois mystérieux et de totale étrangeté s’impose, nourri très vite dans l’exposition des voix féminines, superbement étagées, par un sentiment de compassion: c’est le plainte d’Adam, humanité et individu, qui concentre toutes les douleurs de l’âme humaine; le texte est un hymne et une prière pour le salut de cet homme qui nous précède tous et nous représente chacun: grand dans sa détresse, fragile par la malédiction qui l’a frappé dès l’origine. Le banni du Paradis, écarté des grâces divines qui lui était pourtant réservées, accomplit son destin terrestre, dans une pièce musicalement qui a contrario aspire à l’élévation, le détachement suprême, la reconstruction. Le désespéré du Paradis, espère comme nous, humble pêcheur, la reconquête de l’amour. Essentiel, allusif, d’une austérité très habité, grâce à l’engagement des interprètes choisis pour la première discographique d’Adam’s Lament, le nouvel opus est l’un des plus saisissant composé par Arvo Pärt. Chant de douleur rentrée et toujours à l’énoncé si pudique, le Lamento puise sa puissance d’évocation dans un tissu sonore grave et sombre d’une sincérité irrésistible.

Dramma et béatitudes

Le Salve Regina (commande de la Cathédrale d’Essen en 2001 pour les 75 ans de l’évèque) est une musique enveloppante et caressante, vrai ballet de douceur réconfortante: joué pour des funérailles, elle apporterait le dernier réconfort, l’ultime paix. Recueillement tendre, épanouissement exalté et suspendu. Le chÅ“ur, d’une couleur céleste, réconforte, absout, enivre même. Il traverse des monts et paysages embués pour atteindre des cimes toujours plus élevées; c’est aussi comme l’explique le compositeur une expérience sonore et spatialisée unique, chaque chÅ“ur occupant un point différent dans la nef au moment de la création: le flux musical agit comme un entonnoir, conduisant peu à peu vers le point ultime d’une quête collective portée par un dramatisme ascendant. Mais a contrario de sa concentration progressive, l’écriture part d’un tutti collectif unisono et se termine en un éclatement grandiose et intime à la fois (c’est la grande force de la pièce) en une riche texture polyphonique à 8 parties. Voilà encore une pièce magistrale de Pärt (plus de 12 mn), dédiée à la Vierge Marie dont la statue en or est connue et célébrée depuis des siècles à Essen.

Alleluia-Tropus a été composé pour le festival de Bari en 2008, lieu où résident les reliques de Saint-Nicholas: déjà chanté par Vox Clementis dans sa version original de 2004, la pièce sonne très école française médiévale: à la fois apparente badinerie et ballet plein de noblesse.

Sur un texte dramatique lui aussi, L’Abbé Agathon (2004-2008), chanté en français, est l’autre pilier de l’album: par sa dimension (14mn), par la gravité saisissante de son texte: une allégorie sur le don de sa personne comme une épreuve cachée: un lépreux se présente sur la route d’Agathon et éprouve sa générosité et son sens du partage; à la fin de la journée, le lépreux disparaît après avoir béni l’homme doué de générosité et d’amour, c’était un ange venu mesurer sa bonté naturelle. On retrouve cet ascétisme sonore, rude, grave parfois âpre propre à l’orchestre de cordes seules. Les deux solistes sont magnifiques: amples sans aucune démonstration, et le choeur de femmes narratif, un modèle de franche expression. La pièce de Pärt relance continûment la tension, sachant envelopper l’action avec une maestrià évidente: coupe efficace, accentuation prosodique claire et naturel qui favorise la libre projection du texte: à la fois chanté par le chÅ“ur, la soprano et le moine. Programme magistral.

Arvo Pärt: Adam’s Lament. Beatus Petronius. Salve Regina. Statuit ei Dominus. Alleluia-Tropus. L’Abbé Agathon. Estonian Lullaby, Christmas Lullaby. Latvian Radio Choir, Sinfonietta Riga, Vox Clamantis, Estonian Philharmonic chamber choir, Tallinn chamber orchestra. Tonu Kaljuste, direction. 1 cd ECM New series 476 4825. Enregistrement réalisé en 2011 (Adam’s lament, L’Abbé Agathon, Salve Regina…), en 2007 (les deux dernières Å“uvres).