Compte rendu, concert. Versailles. OpĂ©ra Royal le 13 fĂ©vrier 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les FĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte… Concert Spirituel. HervĂ© Niquet, direction

L'annĂ©e Rameau 2014 : les temps fortsCela fait 250 ans que Rameau a disparu. L’occasion pour le Centre de Musique Baroque de Versailles, d’honorer celui que l’on peut considĂ©rer comme l’un des plus talentueux et des plus originaux compositeurs français. Pour l’ouverture officielle de ce qui devient de fait, « l’annĂ©e Rameau », le CMBV et Château de Versailles Spectacles, s’associent pour prĂ©senter un vĂ©ritable Ă©vĂ©nement : la recrĂ©ation mondiale de l’une des dernières merveilles inconnues de Rameau, les FĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour, ou les Dieux d’Egypte.

CrĂ©Ă© en 1747 au Manège de la Grande Écurie de Versailles pour les noces du Dauphin, cet opĂ©ra-ballet est sans doute le plus ambitieux de tous ceux imaginĂ©s par Rameau. Le dĂ©bordement du Nil submergeant les temples et les pyramides formait le clou musical de la partition, de bout en bout chatoyante et colorĂ©e, Ă©voquant les splendeurs d’une l’Égypte ancienne fantasmĂ©e. Jamais rejouĂ© depuis le XVIIIe siècle, il s’agit donc d’un des derniers ouvrages inĂ©dits du compositeur.

Rameau a menĂ© jusqu’Ă  50 ans une vie de modeste organiste, dont pourtant se dĂ©tache dĂ©jĂ  son cĂ©lèbre TraitĂ© de l’Harmonie, Ă©ditĂ© Ă  Paris en 1722. Mais en 1733, il compose  sa première grande Ĺ“uvre, Hippolyte et Aricie.
Il entame dès lors une carrière parisienne, offrant au répertoire parmi ses plus belles tragédies lyriques, telles Zoroastre et Les Boréades et une comédie lyrique, Platée, aux charmes incomparables, tant elle est unique en son genre.
Il devient par ailleurs compositeur de cour et en 1745, c’est donc à l’occasion du second mariage du Dauphin, fils de Louis XV avec Marie-Josèphe de Saxe, qu’avec un ballet héroïque, qu’il vient de terminer avec le librettiste Louis de Cahusac, il est choisi par les Menus Plaisirs pour participer aux festivités. Si cette œuvre a connu un véritable succès, valant même à Rameau les félicitations du Roi et des reprises parisiennes, elle est ensuite totalement et injustement oubliée. Ce soir à l’Opéra Royal, justice lui a été rendue avec faste.

Ce ballet hĂ©roĂŻque Ă  trois entrĂ©es (Osiris – Canope – AruĂ©ris) intitulĂ© «  Les Dieux d’Egypte », est d’autant plus exceptionnelle, qu’il est l’un des rares ouvrages musicaux crĂ©Ă©e Ă  Versailles. Le livret peut sembler dĂ©coratif et n’est certainement pas ce qui contribue le plus Ă  la qualitĂ© de ces FĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour, mais il n’est pas non plus aussi faible que certains veulent bien le dire, possĂ©dant un charme très proche de la dĂ©licatesse de l’art de vivre Ă  la française qui se dĂ©veloppe alors au XVIIIe siècle. Il a surtout pour objectif de flatter le Roi et sa famille, mais avec une certaine dose d’originalitĂ©.
Il puise ses sources dans une mythologie égyptienne revisitée par l’Abbé Terrasson dans le Sethos, un roman qui connut dans les années 1730 un grand succès et qui fût à l’origine d’un engouement public pour l’Egypte. Il n’est bien évidemment ici question d’aucune vérité historique, mais bien d’un goût pour l’exotisme que l’on retrouve aussi bien dans les boiseries des châteaux ou les porcelaines précieuses qu’au théâtre, où il permet de donner la part belle aux décors et aux costumes. La fascination pour la franc-maçonnerie interfère également, dans chacune des entrées, en effleurant certaines thématiques. Mais ici on est loin de la Flûte Enchantée, et le livret reste léger, car il doit avant tout offrir un spectacle merveilleux.
Le concert diffusĂ© en direct par culturebox, aura permis Ă  tous ceux qui n’ont pas pu rejoindre ce lieu d’exception qu’est l’OpĂ©ra Royal d’en profiter Ă©galement, pouvant ainsi vivre ces petits instants oĂą le spectacle vivant, s’offre dans ces petites imperfections qui font d’un concert comme celui-ci quelque chose d’inoubliable.

L’une des grandes rĂ©ussites de cette recrĂ©ation, en l’absence de mise en scène, est la distribution rĂ©unie par le CBMV qui nous a offert  la théâtralitĂ© de l’œuvre avec un rĂ©el bonheur. On y trouve un Ă©quilibre parfait entre le vocal et l’instrumental, une adĂ©quation d’autant plus difficile Ă  rĂ©unir que la partition de Rameau est d’une rare complexitĂ©, en particulier pour les tessitures.

Tous les chanteurs mĂ©ritent des louanges. A porter d’abord Ă  leur crĂ©dit une diction parfaite, aussi  bien des solistes que du chĹ“ur. Leur sens de la rhĂ©torique est d’autant plus apprĂ©ciable qu’il est devenu extrĂŞmement rare, permettant ainsi de valoriser une dramaturgie pourtant fragile.

C’est d’abord la prestation de deux jeunes artistes, que nous suivons depuis leurs dĂ©buts et que nous souhaitons souligner : le tĂ©nor Reinoud Van Mechelen et la soprano Chantal Santon. Cette dernière est une reine des Amazones d’une grande noblesse qui vocalise avec lĂ©gèretĂ© et raffinement dans « Volez plaisir », ne perdant par ailleurs jamais cette Ă©nergie scĂ©nique virevoltante qui la caractĂ©rise. Quant au jeune tĂ©nor belge, son charme et son charisme en fond un Anubis extrĂŞmement sĂ©duisant. Son timbre Ă©lĂ©giaque et son phrasĂ© Ă  la poĂ©sie envoĂ»tante, convient Ă  la sensibilitĂ© de la musique de Rameau.
Mathias Vidal a porté avec panache des rôles aussi variés que difficile à tenir.  Son timbre suave et son phrasé délié se savoure avec bonheur.
Les deux magnifiques basses Tassis Christoyannis et Alain Buet, contribuent Ă  notre plaisir. Le premier est ici, bien loin du machiavĂ©lique DanaĂĽs, entendu ici il y a peu, un Canope tendre et amoureux, tandis qu’Alain Buet en très grande forme, se rĂ©vèle un grand-prĂŞtre d’autoritĂ©.
Mais il n’est pas question d’oublier les deux autres dames qui ont embelli cette soirĂ©e. Tout d’abord Carolyn Sampson au soprano clair et agile, Ă  la virtuosité gracieuse, ainsi que Blandine Staskiewicz au timbre plus cuivrĂ© est une sensuelle coloriste, aux nuances subtiles.

On a retrouvĂ© avec plaisir l’humour d’HervĂ© Niquet, lisant les didascalies introduisant chaque entrĂ©e, dans un français dix huitièmiste de « pacotille ». Sous sa direction galvanisante, le chĹ“ur et les instrumentistes du Concert Spirituel ont brillĂ© de mille feux. Leurs couleurs somptueuses, leur engagement ont portĂ© vers le succès ces FĂŞtes de l’Hymen et de l’amour, qui grâce Ă  de tels artistes et au travail du CMBV, est dĂ©sormais d’autant plus sorti de l’oubli qu’un CD devrait suivre.

Versailles. OpĂ©ra Royal le 13 fĂ©vrier 2014. Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Les FĂŞtes de l’Hymen et de l’Amour ou les dieux d’Égypte, OpĂ©ra-ballet en trois entrĂ©es avec prologue ; Livret de Louis de Cahusac. CrĂ©Ă© Ă  la Grande Écurie de Versailles, le 15 mars 1747. Avec : OrthĂ©sie, Orie, Chantal Santon ; L’Amour, Memphis, Une Première Egyptienne, Une Bergère Ă©gyptienne, Carolyn Sampson ; L’Hymen, Une Egyptienne, Une Seconde Egyptienne, Blandine Staskiewicz ; Myrrine, Jennifer Borghi ; Osiris, Un Berger Ă©gyptien, Un Egyptien, Reinoud Van Mechelen ; Un Plaisir, AgĂ©ris, AruĂ©ris, Mathias Vidal ; Canope, Tassis Christoyannis ; Le Grand-PrĂŞtre, Un Egyptien, Alain Buet. ChĹ“ur et orchestre du Concert Spirituel. Direction, HervĂ© Niquet.