Reims. Grand Théâtre, le 6 juin 2010. Gioacchino Rossini : La Cenerentola. Valentina Kutzarova, Alexey Kudrya, Armando Noguera, Giulio Mastrototaro. Roberto Rizzi-Bignoli, direction. Charles Roubaud, mise en scène.


Féerie bel cantiste

Dans le cadre charmant du Grand Théâtre de Reims est reprise la superbe production de la Cenerentola rossinienne imaginée par Charles Roubaud, déjà applaudie en Avignon. En bon scénographe, le metteur en scène suit l’instinct qui lui réussit tant, celui de ne jamais entraver les courbes de la musique et celles des voix. Sa vision de la légende de Cendrillon revisitée par le cygne de Pesaro n’a certes rien de révolutionnaire, mais fourmille de mille détails subtils, permettant une caractérisation fine et sensible des personnages, tous évoluant dans des décors toujours élégants, réalisés avec minutie, et portant des costumes seyants et soignés. Que faut-il de plus pour entraîner le spectateur dans le tourbillon féérique de cette œuvre délicieuse ? En outre, Charles Roubaud utilise avec maestria la vidéo, à l’intérieur d’un immense cadre en arrière-plan, toujours avec malice et facétie, pour montrer la course du carrosse jusqu’au château du prince, et surtout, moment fort de la soirée, durant la célèbre tempête éclatant au milieu du second acte, souvent ardue à représenter. Ecueil surmonté avec brio, grâce à cette vidéo d’orage de fantaisie, dont l’un des pans est soulevé par le philosophe Alidoro, véritable bon ange veillant sur son monde et sur le destin de la douce Angelina.

La distribution réunie à Reims se révèle d’un excellent niveau.
Les deux sœurs Clorinda et Tisbé, respectivement croquées par Caroline Mutel et Julie Robard-Gendre, déjà titulaires de ces rôles en Avignon, sont des chipies qu’on adore détester, pestes jusqu’au bout des ongles et en parfaite symbiose vocale. L’Alidoro de la basse Maurizio Lo Piccolo se tire avec les honneurs de son air redoutable, souvent coupé à la scène, et fait valoir son timbre chaleureux ainsi que la bienveillance de son incarnation. En Don Magnifico tyrannique, furibond et finalement ridicule, Giulio Mastrototaro révèle un sens du sillabato accompli et très impressionnant. Pourtant, il semble ne pas être réellement la basse exigée par le rôle et devoir souvent assombrir artificiellement le timbre et engorger la voix afin de travestir son instrument. Malgré tout, le personnage est campé avec force, et rallie tous les suffrages.
Dandini malicieux et euphorique dans son déguisement de prince, Armando Noguera crève l’écran par sa présence et son énergie scénique. Le timbre est très beau, bien émis, haut et clair, seules les vocalises manquent de souplesse et de précision. Mais l’écriture du rôle est d’une difficulté rare, surtout pour un baryton, et rares aujourd’hui sont les barytons rompus à l’exercice de l’agilité – puisque bien peu d’ouvrages du répertoire l’exigent –.

Ténor d’essence belcantiste, Alexey Kudrya donne ses lettres de noblesses au prince Ramiro. Les armes rossiniennes sonnent fourbies avec précision, du legato à l’archet aux vocalises sur le souffle, en passant par une voix mixte piano d’une grande finesse. L’aigu et le suraigu sont bien là, francs et percutants, manquant cependant de souplesse et d’ouverture arrière, trop directifs et poussés en avant. Encore quelques détails techniques à régler, et ce jeune ténor russe pourrait bien rejoindre les plus hautes sphères du bel canto.
Reste la révélation de cette représentation : la mezzo-soprano bulgare Valentina Kutzarova. La pâte vocale est somptueuse, moirée, à la fois profonde et lumineuse, et la maîtrise de la technique vocale à saluer bien bas. Capable de piani flottants, osant des diminuendi enchanteurs, vocalisant avec aisance, posant ses graves avec légèreté, sans jamais poitriner à outrance, et lançant ses aigus avec assurance, c’est surtout par la beauté de son médium et son sens du legato qu’elle touche et émeut, loin de toute démonstration de virtuosité, avec un rare sens du texte, notamment dans la deuxième partie. Une Cendrillon tendre et féminine, d’une grande émotion.
A la tête d’un orchestre un peu vert mais à l’engagement total, le chef italien Roberto Rizzi-Brignoli démontre ses affinités avec le répertoire rossinien, cultivant les contrastes et les crescendi, véritables montées en puissance, dans une direction légère comme du champagne.
Ovation légitime pour ce spectacle féérique, preuve que Rossini n’est jamais si bien servi que quand il l’est avec finesse et passion.

Reims. Grand Théâtre, 6 juin 2010. Gioacchino Rossini : La Cenerentola. Livret de Jacopo Ferretti. Avec Angelina : Valentina Kutzarova ; Don Ramiro : Alexey Kudrya ; Dandini : Armando Noguera ; Don Magnifico : Giulio Mastrototaro ; Alidoro : Maurizio Lo Piccolo ; Clorinda : Caroline Mutel ; Tisbé : Julie Robard-Gendre. Chœur de l’Opéra-Théâtre d’Avignon ; Cheffe de chœur : Aurore Marchand. Orchestre du Grand Théâtre de Reims. Roberto Rizzi-Brignoli, direction musicale. Mise en scène : Charles Roubaud ; Collaborateur mise en scène : Bernard Monforte ; Décors : Emmanuelle Favre ; Costumes : Katia Duflot ; Lumières : Marc Delamézière ; Images vidéos : Gilles Papain.

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