Quelle Carmen à Aix : réponse sur France Musique et sur Arte, ce soir

bizet-portrait-georges-bizet-carre-classiquenews-portraitCe soir La Carmen déjantée de Tcherniakov, 19h30 puis 20h50 (respectivement sur France Musique et Arte). Avec Dmitri Tcherniakov, retour au théâtre… parlé : tout d’abord un (trop) copieux préambule parlé donc explicite la vision du scénographe: ni costumes espagnoles, ni références à ce romantisme méditerranéen, décoratif et folklorique, hérité de Mérimée ; – et d’ailleurs qui croirait encore à l’histoire « poussiéreuse, trop convenue » de José qui délaissant la blonde et frigide Micaëla,  - bourgeoise versaillaise tout en contrôle, préfère s’enivrer d’une passion torride avec la gitane Carmen ? Ainsi, pour remoderniser l’opéra de Bizet et l’actualiser, le metteur en scène russe, familier des adaptations iconoclastes, érotise Carmen (comme si la musique ne suffisait pas en réalité). Il faut donc voir ce que l’on entend, et représenter le drame sexuel de José : à savoir, pour réveiller sa libido sérieusement usée, la blonde audacieuse l’inscrit à une thérapie de groupe où l’impuissant jouera avec aides-complices, le scénario de Carmen… Par bonheur, contre la même Micaëla sa fiancée officielle qui ne croyait plus à son désir, l’air de la fleur, affirme que le jeune homme peut toujours exprimer son attirance (pour Carmen). S’il chante, c’est qu’il désire… (ouf, on est soulagé). Survient dans cet hôpital pour infirmes du sexe, Escamillo auquel on sert le même truchement Illusoire. Où a t on vu dans ce hall d’hôtel plutôt réfrigéré, un tel attroupement de figures égarés, avec pour les protagonistes, José et Micaëla, – couple sexuellement déficient, des cartels surdimensionnés, mentionnant leur prénom, comme s’il s’agissait d’un séminaire, mais très caricatural… délire de metteur en scène, il faut toujours forcer le trait, au cas où les spectateurs ne comprendraient pas.
Mais dans le cas de José, le jeu fictionnel s’avère plus qu’efficace : irréversible et définitif, fatal et tragique ; alors qu’il croit mordicus à l’amour que lui refuse Carmen, et tente de la poignarder (mais la lame était factice), le brûlant patient sombre définitivement dans la folie… et Micaëla perd le seul fiancé qu’elle croyait pourtant sauver. Telle est punie celle qui prétendait soigner ; tel est maudit celui qui a succombé en épave humaine, dans les rets d’une dangereuse illusion, au terme d’un jeu de rôles d’une redoutable efficacité. José, c’est le dupé. Alors que les figurants de cette tromperie illusoire trinquent aveuglément en second plan, Carmen déjà se relève mais découvre que José n’a rien compris de ce jeu soit disant thérapeutique : il a tout pris et vécu au premier degré ; elle a beau tapoter son épaule, espérant une prise de conscience qui ne vient pas, José est définitivement fini, détruit, dévasté. On frise le ridicule tant  la lecture décalée dénature Bizet. C’est une nouvelle mise en scène qui force la musique au risque d’en dépoétiser totalement le déroulement comme l’activité émotionnelle.

A Aix, une Carmen plus thérapeutique que poétique

Dans ce théâtre d’une torride expressivité, les deux acteurs chanteurs se jouent de cet hyperréalisme qui cite l’illusion prétendument thérapeutique : Stéphanie d’Oustrac, excellente poseuse, surjoue avec délices et finesse intérieure son faux rôle de séductrice latine, au tempérament suave et voluptueux, aguicheuse décisive et fatale…  Son profil d’adolescente mûre, de femme nubile, balthusienne, irradie d’une féminité trouble. On comprend que José vacille face à cette déesse païenne, cette torche juvénile et sensuelle. Face à elle, Michael Fabiano au français maîtrisé et à la technique sûre, impose un José embrasé, d’une naïveté farouche et conquérante, totalement abandonné à l’empire de la sirène déhanchée. Avec Elsa Dreisig, jeune mezzo révélée à Clermont en 2015 puis au Concours Operalia 2016, Tcherniakov disposait d’une solide voix d’actrice à tempérament : dommage que la direction d’acteurs n’ait pas intégré dans la grille thérapeutique, le personnage de Micaëla avec la même exigence que les deux rôles précédents. Le trio eut été d’une toute autre acuité réaliste.
Trop fragile et au français américanisé, le toréador de Michael Todd Simpson, pas assez égal, sera vite oublié (voix épaisse et forcée) ; erreur de casting d’autant moins pardonnable que les autres rôles, dont surtout ceux du Dancaïre et Remendado, soit respectivement Guillaume Andrieux et Mathias Vidal, sont d’un mordant expressif d’une justesse absolue : voilà qui fusionne idéalement drame et chant, théâtre et opéra.
De théâtre, il est aussi question dans la tenue des choristes adultes et des maîtrisiens ; quand les chanteurs participant à l’illusion de la thérapie de groupe se prennent à jouer soldats, cigarières, garde montante et descendante, l’ivresse et le délire d’un jeu scénique libre mais juste s’imposent de façon irrésistible et renforce l’impact poétique de la musique. Ce jeu de rôles dans l’opéra, – théâtre dans le théâtre, fait ressortir l’enjeu des situations hispanisantes, avec un relief réjouissant.

Sous la direction de Pablo Heras-Casado, ici même salué pour un Don Giovanni, musicalement plus convaincant que visuellement (conception décousue et brouillonne du même Tcherniakov), l’Orchestre de Paris détaille, chante, rugit, câline, avec autant de souple volupté, aguicheuse ou fatalement illusoire, que la diva Doustrac, provocante, outrageusement libérée, dans les habits de Carmen.

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CE SOIR sur France Musique, à 19h30, en direct
Sur ARTE, donc à différé, à partir de 20h55.
Qu’on nous explique pourquoi comme auparavant chaînes de télé et de radio n’ont pas pu s’entendre pour offrir un spectacle total ?

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