Paris. Opéra Bastille, le 27 octobre 2009. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957): La Ville Morte. Pinchas Steinberg, direction. Willy Decker, mise en scène

Songe libérateur

Dernière d’une production mémorable qui a marqué l’entrée en gloire de l’opéra de jeunesse de Korngold (1897-1957), La Ville Mort (Die Tote Stadt, composé à 23 ans !), au répertoire de l’Opéra national de Paris.
La réussite du spectacle vient surtout de l’intelligence de la mise en scène signée de l’allemand Willy Decker (actuel directeur de la Ruhr Triennale). Fidèle à ce qu’il a déjà réalisé sur la scène parisienne (La Clémence de Titus, Lulu, Le Vaiseau Fantôme…), la lecture est claire tout en préservant la part onirique de l’ouvrage: or le rêve et le songe (libérateur pour le héros) restent omniprésents dans l’opéra du jeune Korngold: c’est même ce jaillissement de l’irréel puis son débordement tout au long de l’action qui imprime à la partition, son caractère flottant et hypnotique, entre hallucination et réalité.

Le défilé des maisons alors que Paul traverse Bruges pour rejoindre Marietta jusqu’à chez elle; le tableau de la procession des évèques qui évoque le riche passé catholique de la ville belge; l’essor des acteurs chanteurs accompagnant la même Marietta et répétant avec elle, la scène de Robert le diable; ou encore, l’apparition de Marie à Paul dans un second salon mis en perspective à l’identique du premier, à la façon des peintures d’Edward Hoper, d’une secrète et fantasmagorique distanciation, comme une scène de David Lynch… tout cela enchante littéralement les yeux. C’est rappeler avec justesse combien nous sommes ici dans un univers littéraire qui s’inscrit dans le symbolisme nordique fait de résurgences et d’irréalité, d’envoûtement tenace où à la volupté apparente se mêlent aussi le grimace et le rictus diabolique., la volupté blasphématoire, les crispations puritaines et les préjugés ridicules.. où s’immisce le sourd murmure de la mort qui ronge et dévore.

Willy Decker nous offre tout cela en habile artisan du songe, songe que nous disons libérateur car c’est lui qui permet au protagoniste de tourner la page de son veuvage mortifère dans Bruges, la morne et léthale cité de l’agonie. Au terme d’une nuit d’hallucinations, Paul renaît en fin d’action et “ose” rompre avec son veuvage morbide.

Dans la fosse, aux couleurs splendides, maîtrisant ce parfum envoûtant, en particulier lorsque les caractères se dévoilent sur le registre amoureux et désirant (Marietta chantant sa contine, ou la mélodie du Pierrot amoureux et en extase… que reprend pour conclusion Paul à la fin de son rêve éveillé), le chef Pinchas Steinberg dirige avec tact et un réel souci des équilibres chanteurs/orchestre, choeur/solistes… Pas facile de maîtriser les accents souvent rageurs d’un orchestre philharmonique aux dimensions straussiennes et wagnériennes, tout en soulignant la lente métamorphose des individus, leurs pensées ténues, les connotations fugitives qui enracinent à fleur de musique, leur solitude et leur blessure.

Solide quoique parfois linéaire, le ténor américain Robert Dean Smith campe un Paul, toujours accroché au souvenir de sa femme défunte, dévot ridicule et anxieux, mais rapidement subjugué par la beauté trouble de la danseuse lilloise Marietta; il faut reconnaître que la soprano allemande Ricarda Merbeth, dans le rôle de Marie et de Marietta enchante du début à la fin: présence scénique, tempérament sensuel et dominateur, l’interprète sait aussi distiller avec finesse ce parfum de souveraine volupté qui émane du personnage. Vraie Marie (pourtant morte) ou image symbolique de l’éternel féminin, elle s’impose à Paul et l’oblige à réagir pour être enfin lui-même… saluons tout autant la Brigitta de Doris Lambrecht: en intendante, dévouée à Paul (et sûrement amoureuse de son patron), la mezzo autrichienne affirme une individualité ardente, pourtant réduite à quelques tirades… et son apparition sur la croix, – vision qu’a Paul de ses visites régulières à l’église-, est aussi un autre moment visuel, fort et juste. Pour Franck (ami de Paul et celui qui l’invite à la fin du cauchemar à sortir de son impasse en tournant la page de Bruges), Stéphane Degout reste convaincant.

Production dévoilée au Staatsoper de Vienne en 2004, le spectacle touche par son caractère onirique préservé, son ambivalente progression entre rêve et réalité, ses accents expressionnistes parfois grimaçants… Voici une entrée au répertoire remarquablement bien négociée. Sur le plan musical, il était temps que Paris accueille un chef-d’oeuvre postromantique (1920) qui regarde du côté de Wagner et Richard Strauss, qui sait aussi musicalement exprimer la vibration climatique du roman symboliste dont il est le prolongement: le sens des couleurs et le génie du drame surgissent concrètement dans une partition prenante de bout en bout.
Plus qu’un dévoilement explicite ayant une action parfaitement cadrée, l’opéra de Korngold sait tirer bénéfice du caractère énigmatique du texte, tiré de la pièce symboliste Le mirage de George Rodenbach, d’après son roman Bruges la morte (publié en feuilletons dans le Figaro en février 1892, soit à la même époque que celle où Maeterlinck publie Pelléas!). Comme surgit et se répand sur la scène, le lieu du rêve, l’orchestre se montre foisonnant et mélodiquement captivant. Déjà se profile un sens des raccourcis et des climats qui annoncent le Korngold, enfant chéri et inspiré pour le cinéma hollywoodien dans les années 1930 (Captain Blood, 1935; Robin Hood, 1938… qui lui vaudra d’ailleurs un oscar de la meilleure musique de film). Ici, tout part du rêve et tout revient au rêve… la magie opère. Et le spectacle, total, se fait pur enchantement.

Paris. Opéra Bastille, le 27 octobre 2009. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957): La Ville Morte (Die Tote Stadt, 1920). Robert Dean Smith, Paul. Ricarda Merbeth, Marietta. Stéphane Degout, Franck. Doris Lambrecht, Brigitta… Orchestre et choeur de l’Opéra National de Paris. Pinchas Steinberg, direction. Willy Decker, mise en scène.

Illustrations: Korngold: La Ville Morte (Die Tote Stadt) Opéra Bastille 2009 © Bernd Uhlig/ 1: Paul en Pierrot soumis et Marietta couchée sur le portrait de Marie. 2: Scène grimaçante du rêve de Paul avec Marietta indécente crucifiée. 3: Franck et Paul.

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