Paris. Maison de Radio France, festival Présences 2015. Benzecry, Lieberson, Ives… National de France. Giancarlo Guerrero, direction

presences-festival-2015-les-deux-ameriques-fevrier-6---21-fevrier-2015-fond-coloreAvec une thématique telle que « Les Amériques », il fallait s’attendre à des poncifs nationalistes. Et pourtant cette occasion aurait pu offrir à la fine fleur de l’avant-garde des Amériques inexplorées, une tribune propice à des nouveaux messages, à des revendications esthétiques de notre temps. Madre Tierra de Esteban Benzeckry est un archétype du concept suranné de musique nationaliste.  Evidemment quand on s’attend à écouter des relents « latinos » et des mélanges folkloristes, Madre Tierra est d’une rare originalité. Mais ce qui est merveilleux et acceptable chez Ginastera, Revueltas ou Moncayo dans les années exaltantes du Nationalisme, l’est bien moins en 2015.  Esteban Benzeckry offre au public de Présences, ce qu’il s’attend à entendre quand on évoque la mythologie latino-américaine : une cascade d’images luxuriantes, une myriade de percussions exotiques à n’en plus finir et des danses grandiloquentes. Mais, au lieu de sortir des poussières archéologiques ces conceptions de l’univers, ces philosophies ancestrales, M. Benzeckry n’approfondit pas, il survole l’âme latine.  Il fait des trésors monumentaux de la pacotille pour touristes.

En poursuivant le parcours vers le sud, le programme visite les Neruda Songs de Peter Lieberson. Mettre en musique la poésie délicate de Neruda est un défi que peu de compositeurs ont réussi. Si bien, Mikis Theodorakis a réussi à saisir l’épopée du Canto General, les poèmes d’amour de Pablo Neruda n’ont pas eu réellement un sort glorieux dans la musique contemporaine.  Peter Lieberson met en lumière, par des couleurs simples les émotions qui bourgeonnent dans les vers de Neruda, il brode autour d’un mot, d’un vers, d’une syllabe. Les idées sont bonnes, l’ambiance est parfois juste et émouvante, mais le tout reste un peu trop simpliste. Ce cycle a été créé et composé pour l’inoubliable Lorraine Hunt-Lieberson qui a interprété à merveille chaque mélodie, comme un cours d’amour entre elle et son mari.  Ce soir hélas, ce fut la jeune Kelley O’Connor, mezzo-soprano aux couleurs rondes et chaudes et à l’allure élégante. Kelley O’Connor porte la musique simple de Lieberson au paroxysme mais oublie régulièrement le texte, ce qui vide immédiatement la mélodie de son sens et de sa sensibilité.  Pour ce genre de mélodies, le texte est essentiel.

La deuxième partie s’ouvrit sur l’extraordinaire Unanswered question de Charles Ives. Cette œuvre d’une modernité à faire pâlir certains académismes actuels,  a été composée en 1909 par ce génie inclassable qu’était ce compositeur étasunien, assureur de son état.  Mystère absolu pour l’auditeur, cette partition invite à se perdre dans la forêt orchestrale qui transparaît dans une brume des pianissimi des cordes et les cris perçants des bois avec une trompette qui pose l’interrogation onomastique de la pièce, comme une plainte de détresse au loin, qui se perd. Cette pièce est passionnante mais ne tolère aucune interrogation, un choix judicieux pour illustrer la création Américaine.

De même, mais avec un peu moins de génie, On the transmigration of souls de John Adams,  requiem pour les victimes des attentats du 11 septembre, sonne, malgré tout dans le très bel Auditorium de Radio-France, tel une complainte pour les victimes des attentats à Paris en 2015.  Le mélange des dispositifs électro-acoustiques, de l’orchestre et des chœurs touche au vif.  Une belle œuvre malgré des procédés quasiment mélodramatiques dans la réalisation.

A l’heure où l’on se questionne sur la fusion des orchestres de Radio-France et la disparition pure et simple de l’Orchestre National de France, il serait juste que les conseillers qui prônent cette idée écoutent la qualité supérieure de cette formation.  Même dans les pièces les plus faibles, l’Orchestre National de France est juste, pléthorique de timbres et de chromatismes. Nous invitons les économes et autres idéologues du paupérisme de connaître avant de condamner au souvenir, un instrument qui irrigue encore de vitalité le monde musical par la maîtrise des créations et des langages du XXIème siècle.

Accompagné par l’excellence des Chœurs et de la Maîtrise de Radio France,  le National s’impose encore comme la phalange essentielle pour montrer que la France est encore un pays de musique et de culture.

Malheureusement,  le choix du chef Nicaraguayen Giancarlo Guerrero, ne fut pas très heureux.  Manquant souvent de subtilité, de précision dans la battue et abusant de fantaisie,  certaines pièces lui ont échappé.  Heureusement que pour le chef d’œuvre de Charles Ives, le National put parcourir ses méandres sans son intervention.  Nous regrettons que Daniele Gatti n’ait pas pu diriger ce concert : le chef absent aurait apporté, sans doute,  plus de structure et de surprises.

Concert 11
Auditorium  – Jeudi 19 Février 2015

Esteban Benzeckry – Madre Tierra
Diptyque pour orchestre

Peter Lieberson – Neruda Songs
Mélodies pour mezzo-soprano et orchestre

Charles Ives – Unanswered question

John Adams – On the transmigration of souls
Pour orchestre, chœur, chœur d’enfants et sons fixes

Kelley O’Connor – Mezzo-soprano
Orchestre National de France
Giancarlo Guerrero, direction

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