Opéra, compte-rendu. Francfort, le 23 mars 2018. Meyerbeer : L’Africaine. Tobias Kratzer / Antonello Manacorda

thumbnail_LAfricaineOpéra, compte-rendu. Francfort, le 23 mars 2018. Meyerbeer : L’Africaine. Tobias Kratzer / Antonello Manacorda. C’est toujours un événement que la résurrection de L’Africaine de Giacomo Meyerbeer, et après Chemnitz en 2013 puis Berlin en 2015, voilà que l’Opéra de Francfort propose à son tour cette grande machine à faire rêver qu’est l’ultime opus lyrique du compositeur allemand. Confiée au metteur en scène allemand Tobias Kratzer, qui s’est fait connaître avec d’autres ouvrages de Meyerbeer (Le Prophète à Karlsruhe et Les Huguenots à Nuremberg), la proposition scénique surfe sur la (nouvelle) mode du « space-opera », après la très controversée Bohème de la Bastille. Les nouvelles terres à découvrir ne sont plus les Indes mais le reste de l’univers (de nos jours s’entend…), et la transposition choque donc moins qu’avec l’opus puccinien, d’autant que la réalisation visuelle s’avère particulièrement réussie, à l’image de l’avant dernière scène où Vasco et Sélika se retrouvent en apesanteur dans l’espace pour une dernière étreinte, avant que celle-ci ne revienne sur sa planète y mourir sous le fameux arbre toxique. Les costumes sont en revanche franchement hideux pour les extra-terrestres qui font de Nélusko, un bibendum – façon Michelin – mais en bleu, tandis que Sélika est engoncé dans une sorte de grand collant de la même couleur… Pour autant, la production est une réussite, moyennant cependant des coupures conséquentes, comme le second air d’Inès ou la Prière des matelots…

Vocalement aussi, la démonstration est brillante. Le Vasco de Gama du ténor américain Michael Spyres est un pur enchantement, et l’on ne sait où donner de l’oreille et qu’admirer le plus, de son français impeccable à sa ligne de chant raffinée, de ses aigus émis avec une incroyable insolence à son art de nuancer et parer son chant de couleurs infinies. Malade, la mezzo allemande Claudia Mahnke a dû céder la place au dernier moment à la soprano ouzbèque Claudia Sorokina, sans qu’on s’en plaigne, car le rôle a été écrit pour une soprano, et une mauvaise tradition fait qu’on attribue le rôle à une mezzo ! Là aussi, on saluera une diction (quasi) parfaite de la langue de Molière, et une maîtrise totale de la tessiture, pourtant réputée pour son improbable largeur. Placée sur le côté tandis qu’une actrice mime le rôle, elle n’émeut pas moins, grâce à la beauté et la ductilité du timbre, dans une scène finale inoubliable. Même privée de son second air, la soprano canadienne Kirsten McKinnon lui volerait presque la vedette, dans le rôle d’Inès, par la conjonction d’un matériel vocal particulièrement étoffé et d’un jeu scénique très convaincant. Bel assortiment de voix graves également, à commencer par le Nélusko très engagé du baryton irlando-américain Brian Mulligan, mais aussi l’élégant Don Pedro d’Andreas Bauer, le Don Diego stylé de Thomas Faulkner, ou encore l’impressionnant Grand Brahmine de Magnus Baldvinsson.

Seule la gestique parfois imprécise – et manquant d’ardeur – du chef italien Antonello Manacorda ne semble pas complètement efficace en fosse, et ne permet pas à l’Orchestre de l’Opéra de Francfort de donner sa pleine mesure. Sans les flamboyances de l’orchestration, la musique de Meyerbeer – d’une habileté confondante et truffée d’idées nouvelles que tant de compositeurs pilleront – perd toute son originalité, et le spectacle y perd beaucoup…

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Opéra, compte-rendu. Francfort, le 23 mars 2018. Giacomo Meyerbeer : L’Africaine. Claudia Sorokina (Sélika), Kirsten MacKinnon (Inès), Bianca Andrew (Anna), Thomas Faulkner (Don Diego), Andreas Bauer (Don Pedro), Michael Spyres (Vasco de Gama), Michael McCown (Don Alvaro), Magnús Baldvinsson (Le Grand Inquisiteur, Le Grand Brahmine), Brian Mulligan (Nélusko). Tobias Kratzer (mise en scène), Antonello Manacorda (direction musicale). Illustration : © Monika Ritterhaus

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