Nantes. Théâtre Graslin, le 16 mars 2010. Mozart: Lucio Silla (1772). Avec Tiberius Simu (Lucio Silla), Jane Archibald (Giunia), Paola Gardina (Cecilio). Thomas Rösner, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène

Composé par un Mozart adolescent, Lucio Silla (1772) n’en est pas moins un pur chef-d’oeuvre émotionnel, d’une fine construction dramatique, dont la langue certes inféodée aux exigences réductrices ou asséchantes de la forme seria, dévoile la passion romantique d’un compositeur proche du coeur.
La nouvelle production présentée par Jean-Paul Davois à Nantes puis à Angers jusqu’au 28 mars 2010 dépasse toute attente: c’est assurément l’un des spectacles mozartiens les plus aboutis et les plus justes de la saison lyrique 2009-2010.


Vertiges adolescents

“Oser” programmer ce seria de la jeunesse (le 3ème pourtant!) était périlleux; le distribuer ainsi, à partir d’une équipe composée uniquement de jeunes chanteurs, se révèle être une option gagnante. La juvénilité ardente des chanteurs fait naturellement écho à la jeunesse de Mozart quand il composa Silla
En outre, la direction énergique du germanique Thomas Rösner exalte éclairs et éclats, vertiges et langueurs d’une partition riche en arias plutôt allongés et ambitieux. Jamais Mozart n’a écrit d’airs aussi longs, exigeant de surcroît des protagonistes, une agilité virtuose à toute épreuve. Mais en plus de la technicité, les rôles demandent la grâce et la vérité des affects. Le voilà ce jeune musicien réinventant un genre officiel qui souffre d’ordinaire, par ses artifices. Ce que Mozart apporte a contrario c’est malgré sa jeunesse, une profondeur nouvelle, une vitalité conquérante, jamais exprimée avant lui, au comble du tragique et de la folie, déjà romantique…

Voyez ces deux scènes capitales (la Nécropole au I; la prison au III): préludant aux accents vertueux de Leonore, la pure et fidèle Giunia s’abandonne au désespoir: âme solitaire et impuissante, mais d’une indéfectible loyauté, le personnage dépasse toutes les héroïnes lyriques à son époque, elle préfigure les langueurs funèbres de Pamina, la dignité attendrissante de la Comtesse: tout le Mozart à venir, se profile ici. Il faut bien la présence vocale de la jeune québécoise Jane Archibald pour relever les défis d’un rôle plus difficile encore que celui de la reine de la nuit! Jamais la soprano n’est en difficulté: ses coloratoures sont impeccables de projection comme de précision; ses aigus couverts et timbrés; sa diction, saisissante: aucun doute, la jeune diva est promise à une immense carrière (elle chantera à Bastille Cleopatra dans Giulio Cesare de Haendel sous la baguette d’Emmanuelle Haïm, en février 2011, alternant le rôle avec… Natalie Dessay). Son dernier air (Fra i pensier) atteint un sommet de démesure et de délire tragique rarement mis en musique: flûtes et hautbois, cordes et cors de la fosse apportent leurs colorations poétiques et lugubres quand la jeune épouse déchirée de ne pouvoir suivre son aimé (Cecilio) perd toute raison et erre sans conscience, offrant un portrait mémorable qui annonce déjà les Lucia et Amina belliniennes… Et la mise en scène d’Emmanuelle Bastet (ex assistante de Robert Carsen) sait en souligner l’onirisme crépusculaire, ce tragique irrésistible qui a la grandeur et l’humanité des sculptures antiques.

La réalisation scénique est un autre point fort de la production: raffinée et nuancée, épurée et progressive, la mise en scène convainc par son intelligence et ses idées créatives: profitant de la longueur de chaque aria, en particulier du développement de la reprise, Emmanuelle Bastet superpose ultime épisode d’une scène et figure de la suivante: quand au I, le banni Cecilio (ennemi de Lucio Silla) chante son amour pour sa jeune épouse, Giunia, demeurée à Rome (“il tenero momento”), celle-ci paraît dans une scène au bain, digne du Titien; de même quand les deux se retrouvent à la fin du I (l’un des duos les plus extatiques et ambitieux de Mozart: “D’Eliso in sen“), la scénographie fait paraître le tyran Silla couché en proie à des visions horribles: n’est-il pas justement obsédé par l’idée de perdre Giunia pourtant marié au proscrit Cecilio? Les voir ou plutôt les imaginer ici, enlacés et fusionnels, comme en un cauchemar, renforce ses tourments amoureux.

Pour incarner le prince détruit par sa violente passion, enchaîné à l’inaccessible Giunia, la production choisit un jeune ténor: Tiberius Simu (là où la tradition préférait des chanteurs plus mûrs) dont l’engagement laisse voir les conflits d’un adolescent pris dans les gouffres d’un amour qui le dépasse: il ne s’appartient plus. Cette fragilité maladive renforce la métamorphose finale dont il est le triomphateur: Silla transfiguré par l’amour pur entre Giunia et Cecilio, s’ouvre enfin à la clémence et au renoncement: il pardonne aux conspirateurs et autorise les retrouvailles des deux époux, Giunia et Cecilio, en un lieto finale qui annonce déjà Titus (1791).

Aux côtés de Giunia, le Cecilio de Paola Gardina suit les mêmes embrasements émotionnels: beauté onctueuse du timbre, constance dramatique, justesse et finesse musicale: leurs duos sont irrésistibles et l’on se prend à penser en les écoutant combien Mozart avait de tendresse pour ses deux héros si éprouvés.
Le reste de la distribution renforce la cohérence vocale de la troupe: Céleste Lazarenko exprime l’innocence et la candeur de Celia, jeune amoureuse éprise de Cinna, et soeur de Silla. A mesure que l’action se déroule, ses airs se font davantage acrobatiques avec des aigus redoutables que la soprano projette sans dommage, et même avec un naturel exemplaire. En chef des conjurés, gagné à la cause de Cecilio contre le tyran Silla, le Cinna de Jaël Azzaretti s’impose lui aussi par sa vaillance, et sa santé vocale, en particulier dans son air en prison (III, “De più superbi”).

Festivals d’arias époustouflants, succession de scènes à l’intensité souvent radicale voire hallucinée, Lucio Silla exprime la jeunesse incandescente d’un Mozart proche de Marivaux et de Goethe (Les souffrances du jeune Werther, 1774): dans le labyrinthe des sentiments empêchés, les coeurs se consument jusqu’à la folie. Mais au terme de cette traversée nocturne, la vérité jaillit, et les identités se renforcent : aboutissement lumineux et même éblouissant (après une production dominée par des effets de clairs obscurs où l’ombre inquiétante nimbe chaque ndividu). La production nous le fait voir sans artifice: à l’école du sentiment, Silla comme Giunia vont jusqu’au bout de leur désir: ils y atteignent après maintes épreuves, le renoncement et l’amour. Mozart ne pouvait être défendu par de meilleurs interprètes.

Après Nantes, Lucio Silla est à l’affiche du Grand Théâtre d’Angers, les 24, 26 et 28 mars 2010, avant d’occuper l’affiche de l’Opéra de Rennes (mais dans une distribution différente), du 30 avril au 9 mai 2010. Production incontournable.

Nantes. Théâtre Graslin, mardi 16 mars 2010. Mozart: Lucio Silla (1772). Avec Tiberius Simu (Lucio SIlla), Jane Archibald (Giunia), Paola Gardina (Cecilio), Jaël Azzaretti (Lucio Cinna), Céleste Lazarenko (Celia), Howard Crook (Aufidio). Choeur d’Angers Nantes Opéra, Orchestre national des Pays de La Loire (continuo: Hélène Peyrat, clavecin et Frédéric Baldassare, violoncelle). Thomas Rösner, direction. Emmanuelle Bastet, mise en scène.

vidéo

En mars 2010, Angers
Nantes Opéra
présente une nouvelle production mozartienne, Lucio Silla (1772), partition de jeunesse
(Mozart a 16 ans) mais pourtant déjà 3è seria du compositeur. La
nouvelle production présentée par Angers Nantes Opéra jusqu’au 28 mars
2010 est d’autant plus incontournable qu’elle réunit une distribution
idéale où s’impose la Giunia, ardente et humaine de la soprano
québécoise Jane Archibald.

Illustrations: © Jef Rabillon 2009 pour Angers Nantes Opéra
1. Cecilio et Giunia dans la prison (III)
2. Silla (Tiberius Simu) et Giunia (Jane Archibald)
3. Cinna (Jaël Azzaretti)
4. Giunia au bain (Jane Archibald)

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