Lyon, Chapelle de la Trinité. Vendredi 24 avril 2009. Concerts de la Chapelle. J.S.Bach (1785-1750. Cantates BWV 12, 67, 85. La Petite Bande, dir. Sigiswald Kuijken

C’était une semaine avant qu’on ait des nouvelles rassurantes sur l’avenir de la Petite Bande, et on ne pouvait à la Trinité lyonnaise se douter, en écoutant Sigiswald Kuijken et ses compagnons, qu’une menace pesait sur eux tous. Quelques notes, donc, prises pour un concert de cantates où l’esprit de J.S.Bach et d’un art très empli d’humanité soufflait sans contrainte.


Le respect de l’essentiel

C’est un « ancien moderne-baroque », de la 2nde génération (après les pionniers Leonhardt et Harnoncourt, dont il serait le jeune compagnon d’armes) : le 2nd des Trois Frères Kuijken, Sigiswald, est aussi fondateur de la mythique Petite Bande. Son ensemble bientôt quadragénaire court toujours le monde, renouvelé par le flux des générations successives qui le composent et s’y mêlent « au fil du temps », joyeux et grave à la fois comme son fondateur, porteur avant bien d’autres de références à l’instrument ancien et à la façon d ’en jouer, d’un questionnement permanent sur la « vérité » actuelle des œuvres abordées et relues à la lumière des documents et… de l’intuition. C’est à l’évidence un honneur d’écouter un tel groupe. Redisons-le pour la rémission des péchés qu’on entend trop souvent commettre et qu’on a tort d’absoudre… jusqu’à la prochaine récidive de toussaillerie d’entre mouvements, ou d’applaudissements immédiats à la dernière note comme klaxon dès que ça passe au feu vert -… Les Concerts de la Chapelle se sont montrés une fois encore exempts de cette « maladie infantile du spectateur irrespectueux de l’essentiel », et en particulier on y témoigne que l’enthousiasme doit savoir garder de vrais points d’orgue terminaux, garants des résonances qui imprègnent l’auditeur.

Les gardiens de la Théologie musicale

A public parfait, Petite Bande exemplaire. Et dont « le chef » évite de se mettre en situation d’estrade directrice quand ce n’est pas indispensable pour raison de vaste effectif. Sigiswald Kuijken sait présenter en termes simples, chaleureux et teintés d’humour, les trois cantates qu’il a choisies. Dépositaire d’une « tradition moderne » qu’il a contribué à créer, il excelle à expliquer sans forfanterie mémorielle le rôle du violoncelle piccolo (« joué à l’épaule ») remis en honneur après le violon de même maintien. Ou son parti-pris – évidemment appuyé sur des recherches aux sources même de l’époque et des intentions historiques – de jouer certaines œuvres sacrées du temps de Bach à effectif choral d’extrême réduction : les puristes de différentes obédiences continueront à en débattre in saecula saeculorum, et fasse le Ciel qu’ils n’eussent déjà eu la tentation de s’anathématiser à l’infini en déchirant la Tunique sans couture du Christ Musicien ! Sigiswald Kuijken n’a en tout pas du tout « une gueule de Gardien de la Théologie », et son sourire bienveillant, sans lassitude, en dit long sur l’intuition ouverte que devrait garder chacun des Chers Dirigeants en ce domaine réservé. On voit bien pour ces trois cantates ce qu’apporte d’intimité et de transparence spirituelles le simple quatuor vocal appuyé sur très peu d’ « instrumentisme ». La lumière – en cette Trinité raisonnablement baroque, à la française – y semble au crépuscule venant dans une fin d’après-midi de printemps plus proche d’un Titien ou d’un Claude Lorrain que d’un Vermeer, d’une chaleur qui se souvient du soleil mais en a filtré les éclats trop indiscrets.

Et le pur amour, et la Grâce…

On songe au « pur amour » poétiquement décrit par Fénelon : « une paix et une souplesse infinie de l’âme pour se laisser mouvoir à toutes les impressions de la grâce…L’äme pure et paisible, Dieu y imprime son image : tout s’imprime, tout s’efface, cette âme n’a aucune forme propre, et elle a également toutes celles que la grâce lui donne. » Cela tient sans doute aussi à la personnalité des quatre solistes : non pas des voix de concours et de remuement pour admiration pavlovienne au concert, mais de celles dont Roland Barthes eût loué « le grain », qui se fondent en l’unanimité foisonnante et pourtant si réduite en nombre, notamment pour chaque séquence chorale. On est évidemment très ému par la pureté si droite – sans que cela pourtant soit trop acéré –, par l’art de Gerlinde Sämann, dont l’intériorité participe de sa naissance privée des formes et des couleurs du visible, et de sa voyance de voyageuse aux contrées de l’esprit. L’éloquence de Petra Noskaiova, d’une mouvance diaprée, s’accorde avec la proximité de la « parole chantée » qui chez Bach se ressource en secret au Verbe. La vaillance sans nulle forfanterie, la bien-disance joyeuse et sans familiarité de Christoph Genz dialogue avec la maîtrise grave et le frémissement en retrait de Jan Vander Crabben. Et quel accord de tous avec l’ensemble instrumental, dans l’entrelacement amoureux des hautbois avec la voix, la vigilance ailée des cordes, ou le son comme blessé de la « Tromba da tirarsi » ! La Petite Bande sait donner la justesse d’une solitude poignante dans la Cantate BWV 12 et sa descente aux abîmes qui sera reprise dans les drames de la Messe en si, la confiance en allégresse des libérations pacificatrices pour les BWV 67 ou 85, le sens des dialogues « sur le fil » entre solistes vocaux et corpus instrumental, la poésie d’un temps hors d’atteinte au cœur des arias. Et toujours les questions, les réponses d’une interrogation qui transcende l’époque d’une religion pour aller vers l’humain, le nôtre maintenant, celui de l’avant-nous et l’innombrable qui nous suivra, partout. La Musique et la Parole…

Lyon, Chapelle de la Trinité. Vendredi 24 avril 2009. Concerts de la Chapelle.
J.S.Bach (1785-1750. Cantates BWV 12, 67, 85. La Petite Bande, dir. Sigiswald Kuijken. Gerlinde Sämann (soprano), Petra Noskaiova (alto), Christoph Ganz (ténor), Jan Vander Crabben (basse).

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