LIVRES, compte rendu critique. Otto Klemperer (Editions Notes de nuit, la beauté du geste).

CLIC D'OR macaron 200LIVRES, compte rendu critique. Otto Klemperer (Editions Notes de nuit, la beauté du geste). Paru originellement en allemand en 2010 à Cologne, cette biographie très détaillée et complète sur le plan de la mise en contexte (artistique, sociale, politique…) s’affirme comme le document le plus complet sur la vie du chef Otto Klemperer (1885-1973) à ce jour. On doit à l’auteure une biographie déjà remarquée, dédiée à Friedelind Wagner, la petite fille (lumineuse) de Wagner. L’introduction précise tous les apports du texte, tous les manques qu’il répare, les compléments inédits méconnus pourtant jusque là, les contre vérités qu’il identifie et écarte. L’étude se focalise sur les années allemandes d’Otto Klemperer, génie de la baguette, compositeur lui-même (ce qui lui permait de « comprendre » mieux que quiconque les partitions qu’il est invité à créer), mais qui sur le plan humain est terriblement affecté par un désordre psychique qui le rend souvent insupportable.

 

 

 

Otto Klemperer en Allemagne
Chef charismatique au goût contemporain

 

 

klemperer notes de nuit les années allemandes review critique livre classiquenews compte renduChacun peut se faire une idée très précise des éléments qui ont conditionné à la fois l’activité artistique du chef, et surtout sa personnalité déroutante, d’une humeur inqualifiable, reconnectée ici avec la réalité de sa santé mentale : celle, finalement pathétique, d’un maniaco dépressif aux crises aussi violentes que son activité artistique exigeait de sa personne. Dès ses premiers engagements, les phases se répètent : périodes de suractivité à la limite du burning out, puis effondrement physique et psychique où le repos s’impose (de fait, Otto Klemperer peut disposer des conseils de son cousin et médecin de Berlin, Georg, un proche qui le suit toute sa vie… préconisant pause silencieuse pour se régénérer). Même aux USA pendant la guerre en 1949, il sera hospitalisé, diagnostiqué « fou », interné, ce qui lui coûtera son poste de directeur du Los Angeles Philharmonic. Mais toujours le titan se relève, – alors grâce à sa maîtresse Maria Schacko, épouse du chef spécialiste de Weill, Maurice Abravanel – Maria, était la fille de la célèbre cantatrice Hedwig Schacko, laquelle aurait été la maîtresse de … Mahler ! Filiation et parallèle saisissant s’il en fût – car Klemperer s’est toujours considéré comme le fils spirituel de Gustav. Soutien des années de galère aux USA, Maria croyant en ses capacités de rémission, l’accompagne et réussit par amour à le « ressusciter » : le témoignage de cette femme admirable est retranscrit. Il illumine l’une des périodes les plus sombres de sa vie, – son enfer américain, quand tout le monde (Toscanini et Walter, entre autres) le disaient « fini ». Les rapports de Klemperer à son identité juive, comme les épisodes évoquant son activité de compositeur (essentielle à ses yeux – moins pour ses contemporains souvent décontenancés) comme le soulignent les pages relatant la création des lieder ou sa Messe, sont des éléments également majeurs du texte.
A Hambourg, Strasbourg (alors allemande), Cologne, Wiesbaden, à Vienne (sur les traces de son idôle, Gustav Mahler), surtout Berlin à la tête de l’Opéra Kroll, -scène parmi les plus expérimentales et innovatrices de l’époque (1927-1933), c’est à dire juste avant le nazisme, se précise une idée de modernité pour l’opéra et la musique symphonique, inscrite dans l’urgence de l’instant et de la spiritualité qui rétablit aussi le lien entre musique et peuple, participant à l’éducation et donc à la pacification sociale. Ce projet artistique et citoyen, courageux à son époque, est d’autant plus passionnant à lire à la nôtre, où le vivre ensemble affronte la pression des communautarismes.
De son temps, Otto Klemperer plus animé par des questions artistiques que sociétales, milite pour sa propre vision esthétique, – non sans une autorité doctrinale, réussissant comme chef, des lectures unanimement admirées qui s’appuient aussi sur la coopération choisie de grands metteurs en scène : Fidelio, Cosi, surtout Le Vaisseau fantôme (version plus « dure », âpre de 1843, créée au Kroll, 1929). Mais sa connaissance intime des oeuvres, le rapproche des écritures contemporaines et pour ses confrères comme ses publics, Klemperer est surtout un chef doué pour les créations : La Ville Morte de Korngold (avec sa future femme Johanna Geisler, ainsi créatrice du rôle hallucinant de Marietta, sirène provoquant le héros Paul endeuillé), Le Nain de Zemlinsky, Palestrina de Pfitzner, Cardillac de Hindemith, Oedipus Rex de Stravinsky, Erwartung de Schoenberg… sont autant de créations qu’il a assuré et assumé, soit quelques accomplissements à placer au nombre de ses réussites mémorables.

klemperer otto chef et maestro classiquenews Otto-Klemperer-008GUERRES D’EGOS… A travers l’évocation du contexte, se révèlent souvent les affrontements de narcissismes inquiets et jaloux où chacun affirme avec passion et souvent susceptibilité la défense de ses propres œuvres ; ainsi sont réévaluées les relations de Klemperer avec Pfitzner (son professeur), avec Busoni, et en particulier le déjà cité Mahler et son héritage comme chef d’orchestre (à Vienne)… et comme compositeur (une double activité que Klemperer partage avec l’auteur du Chant de la Terre) ; les nombreuses séquences mettant en lumière les témoignages des contemporains sur l’art de la direction incarnée par Klemperer, sont passionnantes, tous relatent une énergie palpitante, – meilleure emblème de cette « nouvelle objectivité », à la fois tendue, claire qui écarte toute sentimentalité au profit de l’expressivité. En cela, Klemperer se démarque totalement de ses confrères chefs d’orchestre : Furtwängler (passésite et admirateur des grands auteurs germaniques décédés), Bruno Walter (trop sentimental et un vrai rival dans la gestion de l’héritage mahlérien), le bavarois Knappertsbuch aussi (résolument orienté Beethoven et Wagner)…. L’acuité expressive, « droite », précise ; l’architecture, la gradation dramatique, l’éclat de la structure… sont autant de qualités exceptionnelles qui distinguent aujourd’hui le maestro, capable de pousser des cris injurieux, de vociférer quitte à se décrédibiliser, face à ses musiciens (en particulier lors d’une tournée en Russie en 1927). Très grand, le regard acéré, les sourcils épais et ténébreux, Klemperer avait tout du guide charismatique et spectaculaire : un guide, un barde, ou un illuminé… En 1933, il est l’un des premier à quitter l’Allemagne nazie, prévoyant la barbarie antisémite et sectaire à venir.

klemperer otto-klemperer-1336470178-article-0APRES L’ALLEMAGNE… ll s’exile aux USA, à partir de juin 1935, devenant le directeur du Philharmonique de Los Angeles (jusqu’en 1939)… En 1952, il signe son contrat d’enregistrement avec Emi, dirigeant alors les orchestres fondés par l’ingénieur et producteur maison, Walter Legge, LPO (London Philharmony Orchestra), puis en 1964, le New Philharmonia Orchestra : c’est pour Klemperer une nouvelle vie, un regain de vitalité analytique et expressive dont rend compte aujourd’hui le disque. C’est dernière période, américaine puis entre Londres et Zurich (où il meurt en juillet 1973), n’est pas développée dans le texte qui comme il a été dit s’intéresse principalement à ses années allemandes, c’est à dire jusqu’en 1933. Cette dernière partie de la carrière, l’une des plus florissantes en réalité, où comme Karajan – interdit de salles de concerts pour cause de collusion avec le nazisme, malgré son procès en dénazification, Klemperer pourtant âgé, vit une activité régénérée grâce au disque, alors naissant. Il reste que Notes de nuit réalise la traduction en français d’un texte capital, où l’époque de Klemperer, celle de Richard Strauss, Gustav Mahler, Schoenberg et Berg, marqué par les deux guerres mondiales, où la personnalité d’Otto Klemperer gagnent un relief particulièrement vivant. En complément, de nombreuses lettres de contemporains, de sa fille Lotte et de lui-même précisent encore par le détail de certaines circonstances, l’éclat d’une pensée unique : se distinguent entre autres, le témoignages du chef Rafael Kubelik (autre immense mahlérien), relevant avant tout chez Klemperer, la force admirable de l’esprit (malgré les attaques psychiques), et concernant les quelques lettres du chef, celles échangées avec Paul Dessau, qui révèlent la position de Klemperer vis à vis de la judaité, sciemment assummée contre tout extrêmisme partisan. Passionnante lecture.

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LIVRES. Compte rendu critique. Eva Weissweiler : Otto Klemperer, les années allemandes (Éditions Notes de Nuit). CLIC de classiquenews.com de décembre 2016

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