Lalo: Fiesque (1868). Roberto Alagna2 cd Deutsche Grammophon (première mondiale)

Joyau lyrique révélé

Temps fort de l’été 2006, la production présentée à Montpellier (en version de concert et en création mondiale) mérite absolument cet éclairage du chef-d’oeuvre de Lalo, de ces prétentions ô combien légitimes au théâtre. Fiesque, premier ouvrage en 3 actes, situé au début de la carrière lyrique entre 1866 et 1868, totalement inédit confirme le tempérament dramatique du compositeur… un républicain né à Lille en 1823 et qui décédé en 1892, accompagne et incarne toutes les évolutions lyriques d’un siècle où la France, en son éclectisme synthétique, égale les meilleures réalisations des romantismes italien et germanique, contemporains.
Du drame inspiré par Schiller, sur le sujet d’un antagonisme fratricide opposant les Fieschi aux Doria dans la Gênes du XVIè (même cadre et souvent mêmes atmosphères que le Simon Boccanegra de Verdi), Lalo fait un théâtre prenant à l’orchestration particulièrement aboutie. Jamais réellement représentée la partition contient plusieurs perles que le compositeur développera différemment pour Le Roi d’Ys, la Symphonie en sol, ou la cantate chorale Néron, comme La Jacquerie.
L’orchestre fait entendre une houle océane de premier choix, emportant le destin des protagonistes: Leonore, la femme de Fiesque, Fiesque lui-même, mais aussi la tension du choeur très présent sur la scène.
Michelle Canniccioni remplaçante d’Angela Gheorghiu initialement prévue, n’a ni le velouté puissant, ni la finesse articulée de sa consoeur hélas regrettée: ses aigus sont tirés et l’on ne comprend pas un traître mot de ses répliques.
Fort heureusement, Roberto Alagna incarne avec une poigne vocale éblouissante, le profil embrasé du héros schillérien. Pendant d’un Rodolfo (Luisa Miller de Verdi également inspiré de Schiller), le rôle-titre honore une partition qui est tissée de la meilleure écriture symphonique: le brio sans clinquant, profond et tendre répond aux lueurs crépusculaires et scintillantes de l’orchestre. L’accord de la voix du soliste et de l’étoffe orchestrale est exemplaire: il fait les multiples délices de l’écoute. Ne soulignons que l’ample monologue nocturne (sérénade) de Fiesque au II (“Cette nuit…”): Lalo revisite un tableau fort de Meyerbeer (Jean de Leyde du Prophète) dans une scène qu’il recycle ensuite dans le duo Rozenn/Mylio du Roi d’Ys (1875). Ici ce précise le feu politique de Giovanni Fieschi qui fomenta effectivement une conjuration en 1547 contre les règnants de Gènes, ces infâmes Doria. A Fiesque, ce rêve de grandeur: il s’y voit nommé Doge.

Le Hassan de Jean-Sébastien Bou frappe par son caractère maure et grotesque, idéalement ciselé, contrepoint plus noir et trouble que l’âme lumineuse de Fiesque. Le Verrina de Franck Ferrari (le méchant de l’opéra, républicain comme Fiesque mais son rival ténébreux et jaloux) manque singulièrement de clarté et de précision dans l’articulation (quel pauvre abattage linguistique, quel manque de subtilité agogique, comparé à ce que font Alagna et Bou). Hélas même constat pour la Julie d’Uria-Monzon, sans finesse aucune, au pathos carrément déplacé dans une oeuvre qui exige finesse autant que… puissance.

Le chef sait souligner sans emphase une partition aux couleurs somptueuses, sombres et graves, marquée du sceau tragique, aux faibles mais intenses éclairs de tendresse. Comme Bizet et Carmen, Lalo et sa Symphonie espagnole ont grandement contribué à éclaircir l’orchestre et le symphonisme trop imprégné de… vapeurs wagnériennes.
L’ouverture est un modèle du genre, brumes mystérieuses, mélodies diaphanes et chantantes; l’intermède génois ouvrant le II, bien que trop appuyée et parfois épaisse (Les Siècles ou La Chambre Philharmonique auraient donné ici tout leur éclat avec autrement plus d’expressivité et de finesse), est remarquablement troussé: cordes et cuivres toujours flexibles…
Au final, une oeuvre forte, dont l’architecture dramatique équilibrée et cohérente; la langue orchestrale d’un fini indiscutable aux couleurs subtiles (proches de Berlioz, Meyerbeer, Gounod -un indéfectible soutien-, et même Schumann et Smetana…) constituent de loin l’un des apports à l’opéra romantique français, le plus convaincant parmi les récentes réalisations discographiques.

Edouard Lalo (1823-1892): Fiesque (1866-1868). Opéra en trois actes, Livret de, Charles Beauquier d’après la pièce de Friedrich von Schiller : Die Verschwörung des Fiesco zu Genua. Fiesque : Roberto Alagna, ténor. Léonore : Michelle Canniccioni, soprano. Julie: Béatrice Uria-Monzon, mezzo-soprano. Verrina: Franck Ferrari, baryton. Hassan: Jean. Sébastien Bou, baryton. Borgonino : Armando Gabba, baryton. Gianettino : Vladimir Stojanovic, basse. Romano: Ronan Nédélec, baryton. Sacco: Alexandre Swan, ténor. Coryphée: Gundars Dzilums, bass. Un homme du peuple: Martins Zvigulis, ténor. Un page : Inga Zilinska, mezzo-soprano. Orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon
Chœurs de la Radio Lettone. Alain Altinoglu, direction. 2 cd Deutsche Grammophon 0 28947 64547 4

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