Jonas Kaufmann, ténor. Mozart, Schubert, Beethoven, Wagner 1 cd Decca

Jonas Kaufamnn, nouvel heldentenor

Autant son premier album était “une carte de visite” mêlant différents
personnages dans différents répertoire, de surcroît dans différentes
langues. Le nouvel album du ténor émergeant, l’allemand Jonas
Kaufmann (né en 1969) franchit une marche supplémentaire dans
l’affirmation et l’épanouissement d’un talent de chanteur et d’acteur
accompli.

L’unité du propos (que des airs chantés dans sa langue, en allemand) séduit immédiatement: ses Wagner frissonnent d’une ardeur nouvelle entre désir irrépressible et maîtrise de soi (Lohengrin, Siegmund, Parsifal…) ; défricheur, le lumineux et conquérant baryténor nous offre aussi deux airs de Schubert méconnu (qu’il a chanté sur scène)… extraits d’Alfonso und Estrella et Fierrabras. Et son Fidelio sait franchir avec une ardeur égale le sombre cachot initial vers la lumière finale. L’intelligence naturelle de son Tamino (de la Flûte Enchantée de Mozart) dont il restitue l’humanité viscérale en une scène capitale… offre une autre facette d’une palette dramatique confondante. Entre l’Orateur et le prince se réalise une joute vocale tendue, palpitante: duel où se joue l’éveil d’une âme non encore initiée vers la lumière. Où face à l’énergie candide du jeune guerrier, le timbre de papier de Michael Volle paraît déjà trop faible… D’ailleurs tout l’album s’édifie autour de l’ombre et de la lumière, en contrastes maîtrisés, sculptant à la manière d’un Vickers, les éclats ténus d’une langue, fenêtre de l’âme. Kaufmann nous assène une leçon de Sehnsucht naturelle, tissée avec un instinct rare: en redonnant la force et la violence mais aussi la tendresse aux vers mozartiens, il en éclairent le romantisme (1791) sous-jacent: l’ivresse d’un coeur amoureux (de Pamina) qui s’élève dans la lumière (accompagné par la flûte); et la présence du dernier Mozart prend alors tout son sens dans un programme résolument romantique comptant Beethoven, Schubert, Wagner.
Claudio Abbado fait merveille, porté par l’attention exceptionnel du soliste héroïque, aux mots dont chaque résonance émotionnelle fait tout le miel de ce récital enchanteur.
Les deux Schubert sont architecturés avec une passion, furià ciselée d’une éloquence toujours très proche du mot (Fierrabras): quelle prestance exemplaire entre virilité ardente et tendresse rayonnante (douceur aimante de Schon Wenn es Beginnt zu tagen… d’Alfonso) qu’animent des accents mélancoliques (toujours la présence de l’impossible et du l’inaccessible qui fondent le poids diffus de la Sehnsucht).
Les tours de force demeurent les Wagner: au sommet, la déchirante prière, hymne à la nature, d’un Siegmund véritablement embrasé: héros de La Walkyrie, dont la puissance attendrie, entre ivresse et candeur accomplit une interprétation saisissante. saluons la générosité naturelle d’un timbre lumineux et tendu qui se fait caressant sur la mer des cordes, auquel répond l’extase des bois: voilà déjà un Siegmund d’anthologie! A quand la prise de ce rôle taillé pour cette âme désireuse prête à s’enflammer?
Progression en douceur vers cet autre sommet d’un Parsifal, engagé, rongé viscéralement, dont l’activité intérieure et les conflits entre désir et clairvoyance spirituelle, s’élèvent encore dans la perfection vocale: Abbado lui offre un tapis somptueux, détaillé, ardent, aux micros scintillements là encore confondants de justesse et de vérité. L’habileté du chef à régler chaque pointes et accents des timbres forme une constellation vibrante autour de cette voix parsifalienne entre toute. Kaufmann concentre dans le grain de son timbre halluciné, tout le poids de la culpabilité et des souffrances humaines (surtout celle d’Amfortas) et quand paraît Kundry, il en décèle les artifices trompeurs, le poison des séductions barbares… tout est clair dans ce chant articulé, naturel, incarné, brûlant. Voilà un autre choix anthologique qui place le ténor allemand tel un nouvel heldentenor. Il en a tout l’éclat et la richesse troubles. En artiste qui semble venir d’un autre monde et nous transmet la pureté d’un chant total (ainsi s’affirment son Lohengrin âpre et pourtant céleste à 1000 lieues de l’angélisme d’un Klaus Florian-Vogt par exemple; son Parsifal dont le dernier air Nur eine Waffe taugt accomplit à un siècle d’intervalle la courbe rituelle de Tamino, de l’ombre et de la souffrance à la pleine lumière des justes…), Jonas Kaufmann nous laisse entrevoir d’autres incarnations bouleversantes et des prises de rôles fascinantes chez Wagner bien sûr, préparés par un Florestan tout autant humain et incandescent… mais il pourrait aussi nous éblouir demain, chez Richard Strauss ou Mahler…. Quels délices lyriques en perspectives. Evidemment ce disque est un événement dans le registre lyrique et notre coup de coeur d’octobre 2009.

Jonas Kaufmann: airs d’opéras allemands (Mozart, Beethoven, Schubert,
Wagner). Mahler Chamber orchestra. Claudio abbado, direction (1 cd
Decca. Parution annoncée : début octobre 2009).

Lire aussi notre critique complète du premier cd de Joans Kaufmann chez Decca: Romantic arias.
Puccini, Bizet, Flotow, Verdi, Weber, Massenet, Gounod, Wagner…
Prague Philharmonic Orchestra. Marco Armiliato, direction
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Parution: novembre 2008

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