Jean-Chrétien Bach: Amadis, 1779. Didier Talpain. Livre 2 cd (Palazzetto Bru Zane)

Si les auditeurs français sont demeurés sourds aux milles fulgurances de l’Amadis du Bach de Londres, force est de reconnaître aujourd’hui, le raffinement inouï de son orchestre… au souffle symphonique, d’une assise et d’une cohésion mozartienne et ce dès l’ouverture (Amadis annonce en bien des aspects Idomeneo à venir): la couleur, le sens des timbres déjà (hautbois, bassons et tous les vents), la continuité du flux symphonique (durchkomponiert: chant orchestral permanent “en enfilade”, Bach connaissait son Mannheim), sont magistralement défendus par le chef Didier Taplain à la tête de Musica Florea, capable de frénésie passionnelle comme de tendresse allusive; D’une éloquence très cohérente, le geste du chef assure l’unité et la tenue générale de l’ensemble.L’élégance de la direction emporte la lecture d’un bout à l’autre et justifie grandement cette résurrection discographique; très belle mise en place, écoute millimétrée (y compris dans les choeurs, tel celui des captifs du II, qui ouvre le tableau fantastique d’Arcabonne au tombeau…)… la compréhension du maestro vis à vis de l’ouvrage éclaire sa structure brillante et son intelligence dramatique: l’antagonisme des deux couples: l’un lumineux et tendre (Amadis/Oriane), le second sombre et menaçant (Arcalaüs et Arcabonne).

1779: avec la reprise d’Amadis, musique moderne sur le livret de Quinault, retaillé pour l’occasion, le directeur de l’Académie royale, Devisme, si contesté montre un instinct… génial. Après Gluck et sa révolution musicale et lyrique, un nouveau germanique (quoique appelé le Bach de Londres), champion du seria, enchanteur, d’une gloire européenne (avant celle de Haydn), compose pour la Cour de France, sa propre vision d’Amadis. Il s’agit pour l’étranger de se confronter à un texte en français. L’histoire allait montrer la défaite des Allemands: l’insuccès de cet Amadis de JC Bach, la courte carrière de Vogel, l’échec du dernier Gluck et son départ précipité de Paris, allaient favoriser la gloire à venir des Italiens: Piccinni et Sacchini… dans les années 1780.

 

Le sommet lyrique du Bach de Londres

 

Le Bach de Londres écrit pour Paris son chef d’oeuvre lyrique. Cet Amadis est un aboutissement et certainement l’oeuvre lyrique maîtresse du fils Bach.
Le coup de génie de l’ouvrage est cette coloration particulière de l’orchestre, dans les basses (bassons) particulièrement, qui exprime l’empire de l’enchanteresse Arcabonne, furie haineuse et vengeresse: tout l’opéra est structuré selon ce voile que la sorcière impose: l’action s’ouvre sur son aveu de démence barbare (elle est faite pour être inhumaine, pour la cruauté et non l’amour). Jusqu’à son suicide, la scène reste dans des tonalités choisies, harmonies emblématiques d’un monde aveuglé, empêtré, voilé… il faut le dernier tableau (quand paraît la fée Urgande) pour que la lumière triomphe enfin à travers le couple des amants éprouvés, ensorcelés: Amadis et Oriane…

Amateurs des brumes opaques et troubles, Bach soigne le portrait des deux méchants
: couple fraternel du frère et de la soeur (Arcalaüs et Arcabonne), instances barbares quoique traversées par le doute et l’oeuvre d’une attirance incontrôlable s’agissant d’Arcabonne: c’est elle le personnage le plus passionnant : figure héritière des furies baroques et déjà torche vivante, habitée par le doute puis la compassion (au II, Arcabonne libère son ” ennemi “, Amadis contre toute attente).

Philipe Do (Amadis) doué d’un timbre clair faillit par une justesse instable; dommage car la projection et l’intensité sont exemplaires (en dépit de ses fins de phrases jamais propres). Katia Velletaz (Oriane) enchante par sa grâce amoureuse, la brûlure toujours touchante de sa voix franche. L’Arcalaüs de Pierre-Yves Pruvot est tout simplement anthologique: frère invitant à la haine, aiguillon jamais fatigué auprès d’une Arcabonne vocalement ample et véhémente de son épouse à la ville Hjördis Thébault.

Saluons dans la distribution aussi, la note cristalline et d’une agilité maîtrisée de la Choryphée au moment de la délivrance des captifs (coloratoure aboutie de Liliana Faraon) au II, que l’on retrouve en Urgande, toute de miel protecteur pour les amants magnifiques (Amadis,Oriane).

La direction de Didier Talpain est sans faille, toujours fine et d’une souple vitalité, elle relance chaque rebond d’une musique flamboyante et d’une rare subtilité, ce à maints titres: portée par la nécessité du drame tragique et lugubre mais aussi éclairée par la palpitation de nouveaux accents sentimentaux : l’air d’Oriane au III (” A qui pourrais-je avoir recours…? “) crépite de couleurs mozartiennes inouïes ; écoutez aussi la voix d’Ardan Canil jaillissant d’Outre-Tombe, et auparavant, la couleur des cuivres annonciateurs (proche de l’oracle dans Idomeneo)… Quelle révélation !

Assise et cohérence détaillée de la direction, plateau plus que convaincant souvent superlatif, Jean-Chrétien, le Bach de Londres ne pouvait susciter de meilleure lecture. Voici avec La mort d’Abel le meilleur titre de la nouvelle collection ” Opéra français “, initié non sans courage et pertinence par le dynamique et constant Palazzetto Bru Zane Centre de musique romantique française. Livre disque incontournable. Coup de cœur de la Rédaction cd de classiquenews (octobre 2012).

Jean-Chrétien Bach: Amadis, 1779. Philippe Do (Amadis), Katia Velletaz (Oriane), Pierre Yves Pruvot (Arcalaüs), Hjördis Thébault (Arcabonne), Urgande (Liliana Faraon)… Orchestre et chœur Musica Florea Prague. Didier Talpain, direction. Enregistrement réalisé à l’Opéra de Prague en novembre 2010. Livre 2 cd. ISBN 978 84 939 6860 1. Le lecteur se reportera avec bénéfice aux textes réunis dans le livre: interprètes d’Amadis (certes les chanteurs mais surtout l’orchestre français à l’époque de Gluck et de JC Bach; genèse et réception d’Amadis, l’évolution de la tragédie lyrique, …)

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