Jacques Bonnaure: MassenetEditions Actes Sud

Jacques Bonnaure : Massenet

Une biographie qui tombe à pic (2012 marque le centenaire de la mort du compositeur) et traverse en en restituant les enjeux essentiels chacun des opéras du grand Jules: de La Grand’Tante à Don César de Bazan, premiers essais dans le genre comique et si subtilement réalisés, aux grands chefs d’oeuvre des années 1880 et 1890: Manon, Le Cid, Esclarmonde, Werther, Thaïs, Ariane, Thérèse, Roma… l’auteur montre très justement la parenté de Jules Massenet (1842-1912), grand faiseur narratif mais aussi immense mélodiste, comme dramaturge chevronné, avec les peintres académiques tel Gérôme: Prix de Rome à 21 ans, encouragé par Ambroise Thomas, Massenet ne cesse de renouveler sa manière lyrique, trouvant à chaque fois, pour un sujet différent, la vérité musicale requise: c’est un musicien visuel, et nous dirons même “cinématographique”: il y a un souffle, une ardeur, une sensualité prenante qui fonctionne.
Une recommandation précise pèse de tout son poids ici: il faut garder un regard très critique vis à vis des Mémoires de Massenet dont la véracité doit être au mot près vérifiée et validée. En “authentique poète lyrique”, Massenet aimait réécrire l’histoire de sa propre carrière, quitte à corriger certains détails pourtant essentiels.
Compositeur de la scène après le Second Empire, Massenet poursuit l’exemple de ses prédécesseurs comme Gounod, Thomas; il reste omnubilé par le grand tragique et le sublime radical transmis dans une forme dépouillée par Gluck; déjà fasciné et avant ses contemporains par les figures de l’antique tragique (l’invocation d’Elektra des Erynnies, 1872, d’après Lecomte de l’Isle, si détesté par Hugo), Massenet redéfinit une musique néohellénique très efficace, sobre, précise, d’une séduction indiscutable d’autant plus forte qu’elle répond exactement aux péripéties dramatiques; il en fera de même avec l’un de ses derniers opus, Roma, créé à Monte-Carlo en 1912.
La lecture dévoile des pans entiers de l’oeuvre qui souhaitons le, connaîtront grâce au Centenaire 2012 ou dans sa suite, des éclaircissements bénéfiques: les oratorios (de mise après les événements sanglants de 1870: tel Marie-Magdeleine, mais aussi Eve ou La Vierge, respectivement de 1873, 1875, 1880); l’oeuvre symphonique (Scènes hongroises, scènes napolitaines de 1876, scènes alsaciennes de 1882…). A l’instar de Cendrillon récemment “retrouvée”, il reste bon nombre d’ouvrages dont il faudrait repréciser la juste valeur dramatique l’épreuve de notre scène moderne: ainsi Le Cid (1885), Le Mage (1889), La Navarraise (1894), Sapho (1897), Le Jongleur de Notre Dame (1902), Chérubin (1905), Thérèse (1907), Roma (1912, déjà cité) ou Cléopâtre (création posthume en 1914).
Si Massenet reste en un cliché réducteur, le compositeur des femmes, inspirée comme nul autre par “ses” muses, telles Sibyl Sanderson (créatrice d’Esclarmonde, Manon remarquable après celle de Marie Heilbronn), Lucy Arbel (créatrice de Thérèse et de Bacchus et Ariane), sa science dramatique s’impose inéluctablement à l’Opéra, l’Opéra Comique et Monte Carlo. Son écriture éclectique, réussissant dans tous les sujets (néoromantisme avec Werther, néoantique avec les Erynnies, Thaïs, Ariane, Roma…, néobaroque avec Manon…) confirme la grande réussite de Massenet au théâtre: au réalisme, il ajoute une dose délectable de sensualité ardente, d’ivresse sonore. Avant Puccini (qu’il a certainement inspiré, en particulier dans La Navarraise), Massenet est le grand auteur d’opéras de la fin du XIXème. Il connaît un succès européen qu’aucun autre compositeur n’atteindra comme Saint-Saëns. Lecture majeur pour le Centenaire Massenet 2012.

Jacques Bonnaure: Massenet. Editions Actes Sud. Parution novembre 2011. 190 pages. 9 782330 002176

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