GRAND ENTRETIEN avec la violoniste Isabelle Durin. ENCHANTEMENT D’UN VIOLON TRANSCRIPTEUR

GRAND ENTRETIEN avec la violoniste Isabelle Durin. ENCHANTEMENT D’UN VIOLON TRANSCRIPTEUR : dans son nouveau disque «  Mémoire et cinéma » (1 cd PARATY), Isabelle DURIN revisite plusieurs airs et mélodies du cinéma… Avec la complicité du pianiste Michaël Ertzscheid, la violoniste inspirée a retranscrit pour son violon une collection de standards entêtants. Il est question d’une mémoire, celle du peuple juif, martyrisé, sacrifié…Comment dénoncer et dire la barbarie ? Comment en dépasser l’horreur ? Dans la prière la plus recueillie (Yentl), par la poésie pure, en recréation onirique et légère (La vie est belle)… En finesse et subtilité, le duo violon / piano réactive tout ce qu’ont les partitions ainsi enchaînées, …de lyrique, tragique, déchirant. Inspiré, allusif, le jeu du violon réactive la puissance expressive de chaque séquence en un hymne hautement humaniste. Entretien avec Isabelle DURIN pour classiquenews.

 

 

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CLASSIQUENEWS.COM – Quel est le trait commun à chacune des chansons sélectionnées, et qui donne à votre programme sa cohérence ?

DURIN memoire et cinema cd presentation par classiquenews critique annonce presentation video Paraty-HarmoniaMundiISABELLE DURIN : Le premier est le patrimoine musical yiddish qui relie  Oyfn Pripetschik, Yiddish Mame, Yidl mitn Fidl, Exodus (cf. la Hatikvah, l’hymne juif): ces mélodies sont autant de réminiscences d’un monde révolu car décimé par les pogroms, la misère, la barbarie nazie;  elles symbolisent aussi l’exil d’un peuple qui aspire à se rappeler d’où il vient, à se raccrocher à ses racines, à son héritage culturel et émotionnel pour mieux le préserver et l’enrichir: il veut voir revivre devant ses yeux tout un univers connu et abandonné  grâce à ces films si emblématiques et aux mélodies chères à son coeur, tour à tour nostalgiques et festives . A sa manière Jerry Bock fait de même dans Fiddler on the Roof, et distille tout au long du film ce parfum évocateur: la chanson “Ah Si j’étais Riche” en est l’étendard. Michel Legrand,  quant à lui a opté pour une musique plus “universelle” dans Yentl.

 

 
 

 
 

CLASSIQUENEWS.COM – A propos de votre style, quels éléments avez vous privilégié au violon, la vocalité originelle de la mélodie, l’accord avec le piano, une certaine part de liberté spécifique à l’instrument ?

Michael-Ertzscheid piano-portrait-par-classiquenews-concert-memoire-et-cinemaISABELLE DURIN : Pour Yentl, justement, j’ai désiré épouser au plus près les inflexions, la vibration et la suavité de la voix de Barbra Streisand mais aussi ses “rubatos”, ses notes plus ou moins tenues et la tendresse qui s’en dégage; sa profonde sensibilité m’a touché , comme celle de Talila dans le générique de la Passante du Sans-Souci (musique de Georges Delerue),chanté en français mais aussi en yiddish! Mon instrument permet toutes sortes d’effets qui se prêtent bien aux musiques juives (!!) , les glissades (mais sans en abuser), des portamenti, des mordants, et pour certains titres, il a fallu “enrichir” le propos formel pour que cela ait un intérêt au violon. Michaël Ertzscheid a arrangé de manière magistrale les parties au piano et apporte lui aussi une couleur incroyable, une touche très personnelle: nos jeux ont alors fusionné, comme par magie: tout s’est emboîté. Je suis très admirative de son sens musical. Tout coule avec aisance.

 

  

 

CLASSIQUENEWS.COM – Quel est le sens du programme dans sa succession ? Comment avez vous enchainé chaque pièce et pourquoi dans cet ordre ?

ISABELLE DURIN : En fait, c’est en écrivant le livret que l’ordre du livret s’est comme imposé à moi: les transitions se sont faites naturellement. Le thème de La Liste de Schindler s’enchaîne avec Oyfn Pripetschik, mélodie que l’on entend durant la scène clé du film, au moment où la petite fille au manteau rouge déambule dans le ghetto de Cracovie en pleine liquidation. C’est Spielberg qui voulait insérer cette mélodie que lui chantait sa grand-mère lorsqu’il était enfant.  La Liste de Schindler/ La Vie est belle… une espèce de Janus Bifrons, ou comment représenter la Shoah à l’écran? Comment fictionner et parler de la barbarie ? Qui est légitime pour le faire? Roberto Benigni ose un pari fou en travestissant la réalité afin de sauvegarder l’innocence de son fils. La musique de Nicola Piovani met l’accent sur cette légèreté voulue.

Suivent les films de « l’ancien monde », précédemment cités, où je compare l’investissement personnel de Streisand à celui de Romy Schneider pour son film qui fut le dernier,  La Passante du Sans-Souci : comme Barbra, elle a été l’instigatrice du film, et s’est employée à trouver le réalisateur, Jacques Rouffio, son partenaire à l’écran, Michel Piccoli, et le petit garçon , violoniste, qui est la « rémanence » de son propre fils mort peu de temps avant le tournage. La Rafle raconte aussi l’histoire de tous ces enfants, victimes de l’Atrocité: le Concerto de l’Adieu ( écrit à l’origine par Georges Delerue pour Dien Bien Phù),  a été repris comme musique additionnelle de la BO . Philippe Sarde évoque avec finesse la voix de Mme Rosa, qui a connu cette même Rafle du Vel d’Hiv ; elle a survécu à d’Auschwitz et s’occupe d’enfants dont on ne veut plus. Dans Le Journal d’Anne Frank, son réalisateur, Georges Stevens se concentre non pas sur le Drame, mais sur l’amour et l’humour et la musique d’Alfred Newman est empreinte de ces deux sentiments, aux tons exacerbés d’un symphonisme hollywoodien triomphant. Qu’est-ce qui triomphe au bout du compte? Qu’est-ce que ces musiques veulent symboliser? Au-delà de la destruction, de la tragédie, certaines valeurs l’emportent, comme l’héroïsme, le combat des forces vitales qui sont alors souveraines, c’est pour cela que j’ai eu envie de finir par Les Insurgés/Defiance et Exodus.

 

  

 

CLASSIQUENEWS.COM – Le cinéma influence-t-il un certain type de musique ? plus narrative qu’abstraite par exemple ? La musique de films est-elle nécessairement dépendante des images qu’elle est censé « accompagner » ?

ISABELLE DURIN : La musique en effet se doit d’être narrative, de raconter quelque chose, de délivrer un message: elle n’est pas ici un habillage sonore mais le fruit d’une réflexion de la part du compositeur pour se rapprocher au mieux de la pensée du réalisateur. Rien n’est fait au hasard.  Bien sûr, le compositeur va être influencé par les images et va devoir adapter son inspiration à chaque minute, être maléable, souple, d’autant plus s’il travaille avec un réalisateur aux idées bien précises et parfois arrêtées. A contrario, certains ont carte blanche et peuvent s’en donner à coeur joie! Toutes les situations existent! Mais avant tout, l’alchimie image/son est prédominante pour qu’un film marche; la musique se doit par moment d’être discrète lorsqu’il le faut et ressortir au bon moment. Le compositeur est comme un parfumeur,  un cuisinier ou tout simplement un artisan: il dose les extraits et les essences sonores, évalue la puissance de son discours par rapport à l’image pour ne pas “casser” cet équilibre si délicat; l’authenticité du tandem réalisateur/compositeur déclenche alors, si cela est bien fait, une émotion, renvoie à la sensibilité du spectateur par le truchement de….. la mélodie: ahhh: la mélodie au cinéma! Vaste sujet…. Certains compositeurs s’en sont délestés je pense aujourd’hui. Nous assistons, depuis les années 2000 à une mutation de la musique de film et de la mélodie: comment se réinventer, comment être encore original? Certains utilisent des thèmes avec des tierces mineures répétitives, ce qui apporte une couleur : évidemment, ça fonctionne, d’autres empruntent des voies (x) plus contemporaines, influencés par la musique atonale. La musique de film est, pour moi,  l’un des derniers bastions de la musique tonale aujourd’hui.

CLASSIQUENEWS.COM – Quels sont vos projets futurs ?

ISABELLE DURIN : Faire découvrir ce programme au plus grand nombre, par le biais aussi du concert!  Comme dit Nieztsche, “l’homme de l’avenir est celui qui aura la mémoire la plus longue”: je vais essayer de conserver ma mémoire…en allant au cinéma!!!

 

 

 

 

Propos recueillis en mars 2018

 

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DURIN memoire et cinema cd presentation par classiquenews critique annonce presentation video Paraty-HarmoniaMundiCD, compte rendu, critique. « Mémoire et Cinéma » : Isabelle Durin, violon et Michaël Ertzscheid, piano (1 cd PARATY). Voilà un programme qui touche d’abord par la finesse de sa musicalité, la recherche d’un son flexible et chaleureux, doué d’une finesse d’intonation, idéalement en adéquation avec son sujet : l’âme juive,… telle qu’elle transparaît et semble se réinventer à chaque séquence, à travers 12 films ici revisités. “Mémoire et cinéma” : le titre tient ses promesses. La valeur de la réalisation tient surtout à la complicité évidente entre les deux interprètes, violon et piano, d’une facétieuse entente, pleine d’équilibre et d’imagination dans La vie est belle entre autres, duo jubilatoire par son sens des rebonds et des répliques… Evidemment aux côtés des deux indémodables Yiddish Mame et Yidl mitn Fidl, ouvertement inscrits dans la mémoire, Le violon sur le toit (1971), est ici mosaïque et condensé de tous les visages de la tradition Ashkenaze ; la séquence semble incarner l’essence même du projet de la violoniste Isabelle Durin. L’agilité inspirée du violon dépasse l’évocation militante : elle atteint une poésie critique qui outre sa séduction mélodique immédiate, se pose la question du sens, de ce qui est dit voire suggérer entre les notes, sous l’articulation souvent brillante mais jamais creuse. EN LIRE +

 

 

 

 TEASER VIDEO “Mémoire et cinéma” : le violon cinématographique d’Isabelle DURIN :

video teaser isabelle durin

 
Track List

 

 

1- La Liste de Schindler/ Schindler’s List : Thème (John Williams)

2- Oyfn Pripetshik/La Liste de Schindler  (Mark Warshawsky)

3- La Vie est Belle/La vita è bella (Nicola Piovani/I.Durin, M. Ertzscheid)

4- Yiddish Mame ( Arr.Dov Seltzer/M. Ertzscheid/I.Durin)

5- Yidl mitn Fidl (Abe Ellstein/I.Durin/M.Ertzscheid)

6- Un Violon sur le Toit/ Fiddler on the Roof (Jerry Bock/Arr. John Williams)

7- Un Violon sur le Toit : Ah ! Si j’étais riche/ Fiddler on the Roof : If I were a rich man ! (Jerry Bock/arr. A. Banaszkiewicz, I.Durin, M. Ertzscheid)

8- Yentl : Papa, can you hear me ? (Michel Legrand/ Arr. J. Williams)

9- Yentl : A piece of Sky (Michel Legrand/Arr. I.Durin, M. Ertzscheid)

10- La passante du Sans-Souci (Georges Delerue/ Arr. I. Durin/ M. Ertzscheid)

11- Le Concerto de l’Adieu / La Rafle  (Georges Delerue)

12-  La vie devant soi (Philippe Sarde/arr.I.Durin et M. Ertzscheid )

13- Le journal d’Anne Frank/Anne Frank’s Diary (Alfred Newman/arr. I.Durin, M. Ertzscheid)

14- Suite : Exodus (Ernest Gold/ Arr. I.Durin, M. Ertzsdcheid)

15- Suite : Les Insurgés/Defiance (James Newton Howard/ Arr. I.Durin, M.Ertzscheid)

 

 

 

 

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