Francis Poulenc: Les Mamelles de Tirésias, 1947Festival Pentecôte en Berry, du 16 au 20 mai 2013


Francis Poulenc


Les Mamelles de Tirésias
, 1945
Festival Pentecôte en Berry

Du 16 au 20 mai 2013

En 2012, le festival Pentecôte en Berry (Cyril Huvé, direction artistique), nouvel événement majeur au pays de Georges Sand nous avait convaincu dans un hommage alors développé à Debussy dont évidemment une lecture originale de Pelléas… avec la complicité et la supervision artistique et lyrique de l’excellent autant qu’irremplaçable François Le Roux (voir notre reportage vidéo Pelléas en Berry 2012). Pour fêter Francis Poulenc en 2013, le festival Pentecôte en Berry se consacre aux œuvres de musique de chambre et à l’opéra Les Mamelles de Tirésias (1947) de l’inclassable Poulenc, ” moine ou voyou ? ”

Le titre l’indique clairement, fort en images visuelles, en combinaisons incongrues, l’oeuvre convoque en 1945, le délire, l’humour ciselé, le règne fantasque de l’inouï. Le livret d’Apollinaire (1917) revendique clairement une ascendance surréaliste: Thérèse, féministe libertaire et conquérante change de sexe pour conquérir le pouvoir : elle devient Tirésias ; quand son époux guère éconduit, revendique de son côté le droit à la maternité sans femme. C’est avant l’heure une aide musicale à la procréation assistée !

Les sexes se croisent en un chiasme alternatif et parallèle ; vive la liberté individuelle : à chacun d’être femme ou homme selon ses désirs. On voit bien toute la modernité acide antisociale de l’oeuvre opératique de Francis Poulenc dont on ne soulignera jamais assez les délices d’un humour indéfinissable. Dont le propre serait peut-être d’être surtout artistique et autrement créatif c’est à dire essentiellement musical. Rien de plus vrai dans Les Mamelles de Tiresias.
Chacun, mélomane aguerri, acheteur exigent connaît ” la ” version légendaire: celle signée par Cluytens en 1953 qui fit tirer des larmes de satisfaction et d’émotion sincère de l’auteur lui-même: consécration définitive.

Thérèse demeure avant tout l’excellente Denise Duval, soprano égérie et amie de Poulenc, créatrice du rôle de Tirésisas, comme de celui de La Voix humaine et de Blanche dans Dialogues des Carmélites. Enlevées, lumineuses, les Mamelles enchantent l’esprit et captivent l’oreille par leur invention généreuse, la pure poésie y semble s’emparer de la scène en un coup d’état des plus jubilatoires et jouissifs.

Les répétitions pour la création à l’Opéra-Comique (3 mai 1947) débutent en janvier 1947 et Denise Duval pétulante au naturel et qui répète Tosca, est enrôlée par Poulenc en février 1947. Leur rencontre relève d’un magnétisme partagé : la soprano a ce cran, ce rire franc, ce chic stimulant et cette liberté dans l’émission pour être Thérèse/Tirésias. La jeune femme âgée de 26 ans paraîtra en robe Dior… pour mettre en valeur ” sa voix d’or “. La révélation de Denise devant le tout Paris en mai 1947 célèbre l’éclosion d’un nouveau talent et surtout assure aux Mamelles, si délirantes, un triomphe parisien mérité (et scandaleux comme Paris sait en tisser arbitrairement). Car le mannequin avait de la voix. Et du chien. Comme c’était le cas de la danseuse Vera Nemtchinova dans Les Biches, Denise Duval est révélée dans une nouvelle œuvre de Poulenc.
A la façon d’une féerie nécessitant l’emploi de la machinerie, Les Mamelles profitent évidemment des décors d’Erté, de la présence naturelle et piquante de Denise Duval dans le rôle-titre. Le chef Albert Wolff suscita une égale admiration du compositeur par son sens du théâtre et du chant: les voix n’y sont jamais écrasées par la fosse, un équilibre auquel tient par dessus tout le difficile Poulenc.

Mais les abonnés vieux et jeunes de l’Opéra-Comique réservent un accueil électrique aux gags apollinairiens: le délire et l’ironie de Poulenc les agacent au plus haut point… la création est un scandale parisien amplement repris et relayé dans la presse. Les connaisseurs poulencophiles de la gouaille du facétieux Francis reconnaissent aussitôt l’architecture tonale d’une œuvre qui d’éparse et kaleidoscopique n’a d’éparpillé que l’alternance des épisodes contrastés, la diversité des personnages. Le burlesque y côtoie le rire léger, le sérieux, la terreur à peine voilée… Grand connaisseur lui-même des grandes oeuvres lyriques, Poulenc glisse incidemment des allusions parodiées de Massenet, Puccini, Ravel (orchestration sémillante aux surprises continuelles). Mais aussi Chabrier dont la tendresse et la joie franche, directe l’inspirent toujours. Magicien des combinaisons et réminiscences en tous genres dont l’emploi cependant sonne immanquablement juste, Poulenc a cette élégance inventive de citer l’accord de Tristan de Wagner (mais transposé sur le fa dièse) quand il convient d’étayer la volonté de théâtre total prôné par Apollinaire dans son texte : “ car la pièce doit être un univers complet “.
Donc Poulenc après Wagner, transforme Tristan en Tirésias.

Dans la pièce d’Apollinaire (1917), Térésa change de sexe, devient homme pour s’assurer le pouvoir dans une société phalocratique. Le texte est manifestement féministe. Mais en dehors de sa drôlerie fantasque, surgit la sombre tristesse d’un auteur en vérité désespéré… c’est homme triste dont a parlé Denise Duval. Et qui fait de Poupoule, non pas un compositeur mondain taillé pour les opérettes mais un immense dramaturge lyrique dont le génie se confirmera après Les Mamelles avec Dialogues des Carmélites (Milan, janvier 1957).

Festival Pentecôte en Berry

Samedi 18 mai 2013
Grande aux pianos


Chassignoles

A 16h
Mélodies d’après Apollinaire
Concert conférence d’introduction aux Mamelles de Tirésias par Hervé Lacombe

A 21h

Le bestiaire ou le cortège d’Orphée, 1919
Les Mamelles de Tirésias, 1944
Opéra-bouffe en 2 actes et un prologue sur un
texte de Guillaume Apollinaire
Version pour piano-double du compositeur,
écrite par celui-ci pour la représentation de
l’opéra au festival d’Aldeburgh, où il devait le
jouer avec Benjamin Britten. (Cyril Huvé et
Thomas Costille, piano-double)

« Je crois bien que je préfère cette œuvre à tout ce que
j’ai écrit, confi ait Poulenc. Si l’on veut se faire une idée
de ma complexe personnalité musicale, on me trouvera
très exactement moi-même dans Les Mamelles de
Tirésias
. » Francis Poulenc

Illustrations: Francis Poulenc, le pianiste Cyril Huvé fondateur du festival de Pentecôte en Berry (DR)

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