« Femmes, le génie interdit » : concerts Jacquet de la Guerre Festival d’Ambronay. Les 21 septembre, 11 et 12 octobre 2008

Elisabeth Jacquet de la Guerre
au festival d’Ambronay 2008

Les 21 septembre, 11 et 12 octobre 2008

Le Génie retrouvé

Le Festival d’Ambronay joue de la thématique : en 2008, le « génie interdit » des femmes scrute la musique du Moyen-Age à nos jours, et repère en fin XVIIe et début XVIIIe français le rôle d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, interprète et surtout compositrice de très haut talent, « célèbre et incomparable » comme le disait un de ses collègues…

Des courages de filles pour les évêques
C‘était un temps où les femmes avaient du caractère, mais ne l’exprimaient-elles pas plutôt dans un domaine d’où elles n’étaient point exclues, la religion et le sacré ? On ne connaît pas assez l’admirable maxime trouvée en 1661 par la sœur de Blaise Pascal, Jacqueline, pour stigmatiser les pleutres du pouvoir ecclésiastique au plus fort de la crise janséniste : « Puisque les évêques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages d’évêques. » L’Archevêque de Paris, qui était allé faire la leçon de soumission aux religieuses de Port-Royal avait trouvées ces « filles pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons », et avait dit à la nouvelle abbesse : « Taisez-vous, vous n’êtes qu’une petite opiniâtre et une superbe qui n’avez point d’esprit et vous vous mêlez de juger de choses à quoi vous n’entendez rien, vous n’êtes qu’une petite pimbêche, une sotte, une ignorante qui ne savez ce que vous voulez dire… » On s’y croirait, n’est-ce pas, en train de nager dans les invariables « arguments » d’autorité…masculins, y compris dans un domaine où « le Grand Siècle des âmes » ne fut pas avare en femmes – le plus souvent de tendance mystique – dignes d’éloge, d’admiration et même du rang de sainteté. Pour la littérature, on sait l’importance sociologique des romancières-fleuves – Mademoiselle de Scudéry, l’auteure du « Grand Cyre » (Cyrus), pré-feuilleton-téléfilm en 250 épisodes – et littéraire de son absolue antithèse d’écriture à économie langagière, Madame de Lafayette, géniale inventrice de la Princesse de Clèves. Sans oublier le courant de la préciosité – pas forcément ridicule, sauf chez cet ambivalent de Molière qui se moque aussi des Femmes Savantes, mais exalte la liberté du beau sexe dans L’Ecole des
Femmes -, « la ruelle » – Boulevard de l’Esprit- chez Madame de Rambouillet. Et les musiciennes, dans tout cela ?

Du côté de la barbe est la toute puissance
Ambronay leur consacre sa thématique 2008, et donnons grâce à lui un coup de projecteur sur le « Grand Siècle » (des âmes de violon…). Et retrouvons l’importance de celle qui fut illustre et distinguée en son époque par la faveur des Grands, encore connue au XVIIIe et délaissée par le XIXe (le temps de la Régression-Répression du droit des femmes à s’affirmer créatrices en art), et enfin ressuscitée au second XXe après qu’on ait aussi remis l’Ordre des Valeurs en place du côté de chez Marc-Antoine Charpentier. Elisabeth Jacquet (épouse De La Guerre) vécut de 1665 à 1729. Elle fut d’abord « la petite Jacquet », claveciniste prodige qui à 5 ans jouait devant un jeune Louis XIV (et sa Montespan favorite) subjugué, qui ne cessa jusqu’à sa mort de lui prodiguer les plus vives marques d’estime. Quand Elisabeth, claveciniste et chanteuse, eut dépassé les 20 ans et qu’elle fut devenue compositrice, le Monarque « avec cet air obligeant qui luy est si ordinaire » reçut la dédicace de la 3e Suite de clavecin, « ne doutant point que cet ouvrage ne fust parfaitement beau ». Et même si on fait la part de la flagornerie des formules rituelles d’hommage et de « soumission » des sujet(tes) à leur Souverain, il est évident que Louis XIV protégea la jeune Jacquet ( mariée – 19 ans – à l’organiste Marin De La Guerre), qui le lui rendit bien en lui dédiant les œuvres de tous domaines qu’elle composa : opéras-ballets, pièces instrumentales, cantates…Et surtout la « tragédie en musique » Céphale et Procris, (1694), premier opéra français composé par une femme. Comme disait le barbon tuteur d’Agnès chez Molière : « Du côté de la barbe est la toute-puissance. » Voire, cher Arnolphe !…

La petite Jacquet et Mademoiselle Certain
En tout cas, autant que la faveur des Grands comptait l’opinion de ceux qu’on pourrait plus tard appeler des « collègues » : Sébastien de Brossard parlait de « la célèbre et incomparable Mlle Jacquet », qui fut en effet assez admirée pour qu’un écrit posthume signé de M.de Lully fut « envoyé » en 1691 depuis les « Champs Eliziens » à « la première musicienne du monde », le « Mercure Galant » jouant au petit télégraphiste pour transmettre les compliments d’au-delà…Il y eut 3 opéras, mais on n’a retrouvé que Céphale, de très nombreuses cantates, pièces religieuses chorales et instrumentales (un Te Deum de 1721 pour célébrer le retour en santé de l’Enfant Louis XV), des sonates et partitions savantes (clavecin, bien sûr, et aussi violon) : tout cela fit de la jeune puis moins jeune Jacquet une compositrice digne d’un voisinage avec Charpentier, Marais, Couperin ou Campra (voir entre autres le chapitre qui lui est consacré par Danielle Roster dans « Les femmes et la création musicale », éd. de l’Harmattan…et les contributions – notices de disques, notamment -, de Catherine Cessac, conseillère artistique et conférencière du Festival 2008 ). Ambronay permettra donc de puiser par extraits au Céphale et Procris, grâce au Chœur du Festival que dirige Marie-Laure Teissèdre. Les vastes œuvres pour clavecin seront dans le récital de Benjamin Alard et le concert d’Aline Zylberajch : la claveciniste française jouera deux Suites en même temps que des pièces-transcriptions ; dans l’ampleur de ce « continent Jacquet » longtemps englouti, c’est au moins introduction et incitation. A.Zylberajch a eu aussi l’idée très imaginative de placer son intervention sous le signe d’une autre interprète du Grand Siècle, Mademoiselle Certain, qui jouait Marais, d’Anglebert, Couperin et « Mademoiselle Laguerre ». Occasion de se rappeler les musiciennes de cette époque : Mmes Penon et De la Plante, Mlle Guyot, au clavier, ou, au chant, Mlles Dupuy, de Saint-Christophe, Le Rochois et Le Froid. Mlle Certain fut chantée par La Fontaine, dont l’anticonformisme et la liberté d’esprit allaient bien à la vie de cette musicienne « enfant prodige, claveciniste hors-pair, disciple de Lully, femme libre, mère d’un enfant naturel »…Peut-être aussi « portraiturée » par Couperin sous les traits de sa « Séduisante ». Et de rêver aussi au fils unique d’Elisabeth Jacquet, lui aussi claveciniste mais enlevé par le destin à l’âge de dix ans…Ou à la sœur d’Elisabeth, Anne (dite Nanon ou Manon), qui fut musicienne attitrée chez Mlle de Guise (Marie de Lorraine) mais resta dans l’ombre de son illustre cadette. Ou encore à ces « Demoiselles de Saint-Cyr », – le pensionnat installé par Madame de Maintenon (dont l’ensemble d’Emmanuel Mandrin a repris le nom) – , et parmi lesquelles une catégorie (« les rubans de couleur jaune ») apprenaient musique et chant : ici ce sera un concert du côté de chez Couperin, Charpentier et Lambert …

Festival d’Ambronay, « le génie interdit ». Œuvres d’E.Jacquet de la Guerre (1665-1729) : extraits de l’opéra Céphale et Procris, pièces pour clavecin…Dimanche 21 septembre, 18h, Abbaye d’Ainay ( 69002. Lyon), Chœur, dir. M.L.Teissèdre. Samedi 11 octobre, 15h, Ambronay, récital Aline Zylberajch. Dimanche 12 octobre, 11h, Ambronay, récital Benjamin Alard.
Dimanche 28 septembre, 17h, Ambronay, Les Demoiselles de Saint Cyr, Couperin, Charpentier, Lambert.

Information et réservation : T.04 74 38 74 04 ; www.ambronay.org

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