DVD, compte rendu critique. LULU de BERG. Tcherniakov, Petrenko (Munich, mai 2015 – 1 dvd BelAir classiques).

LULU BERG tcherniakov kirill petrenko dvd review dvd critique par classiquenews bac129-cover-lulumunichrecto-e1500468824785DVD, compte rendu critique. LULU de BERG. Tcherniakov, Petrenko (Munich, mai 2015 – 1 dvd BelAir classiques). Dmitri Tcherniakov et Kirill Petrenko : l’affiche est prometteuse. D’auant qu’en 2015, le talent du metteur en scène russe en encore rĂ©elle et intact, pas encore embrouillĂ© dans de pseudo options théâtrales dĂ©capantes mais dĂ©figurantes. Voir ses rĂ©cents Don Giovanni puis Carmen Ă  Aix : deux ratages complet sur le plan du temps musical et de la cohĂ©rence visuelle. Quand Berg en 1935 s’intĂ©resse au mythe de Lulu (après le film de Papst de 1929 oĂą se fixe la figure inoubliable de Louise Brooks) selon le texte de Wedekind de 1913, il en dĂ©coule un opĂ©ra inachevĂ© (les 3 actes seront restituĂ©s en continuitĂ© par Boulez en 1979) ; incomplet mais totalement fascinant, par son Ă©trangetĂ© mĂŞme, et un univers onirique, cauchemardesque, surrĂ©aliste et pourtant d’une exceptionnelle justesse dans le portrait qu’il brosse des individus et de l’âme humaine en gĂ©nĂ©ral.

BERG version Tcherniakov :
une Lulu plus théâtrale et labyrinthique que vocale et lyrique

Berg s’ouvre aux multiples perspectives que présente le texte originel : obsession sexuelles, manipulation, séduction sadique donc emprise masochiste, faux semblants, … le tous dans un cadre circassien, où la référence au cirque et la femme, créature centrale de l’action, présentée comme une bête sidérante, fascinante, détestable, renvoie au théâtre du monde en général, la scène comme synthèse de la société, et les relations qui s’y déroulent, miroirs de notre propre turpitude ordinaire. Au demeurant, Lulu, femme animal, vénale et bourreau avant d’être immolée à son tour, est un clown fantastique et dérisoire, la semblable des figures peintes par Toulouse-Lautrec, mi allégories humaines, mi prostituées, attachées au service d’un puissant.
Tcherniakov prend l’histoire Ă  la lettre, comme celle d’une descente aux enfers. Au centre de sa vision Ă©touffante mais rĂ©vĂ©latrice, – théâtre clinique dĂ©taillĂ© au scalpel, un palais des miroirs, – comme dans un parc forain, oĂą l’illusion et les reflets dĂ©multipliĂ©s perdent chacun des individus qui s’y trouvent. Qui s’y rencontrent et s’aimantent en une sexualitĂ© qui ne peut ĂŞtre que sauvage, destructrice. Ici règne l’intĂ©rĂŞt, la manipulation, la domination… donc l’inhumanitĂ©. Tcherniakov depuis l’admirable (et première mise en scène lyrique, du moins l’une de ses premières que nous ayons vues… et apprĂ©ciĂ©es), Eugène OnĂ©guine, souligne ce qui isole, dĂ©socialise, dĂ©structure chaque individu. OnĂ©guine comme Tatiana, dans leur solitude impuissante, Ă©taient des dĂ©calĂ©s, non intĂ©grĂ©s, des erreurs sociales, vouĂ©es au malheur. Ainsi pour Tcherniakov, Lulu Ă©tant un fantasme, une ombre en reprĂ©sentation, n’ayant une consistance que dans la projection fantasmatique qu’elle suscite chez chacune de ses victimes voyeuses (hommes ou femmes), surgit comme une idĂ©e incarnĂ©e et non pas une hĂ©roĂŻne Ă  proprement parler. Tous se frottent Ă  leur idĂ´le, en pure perte, vainement, cherchant Ă  vaincre un mal qui les concernent intimement, et qui les rongent de l’intĂ©rieur. Dans ce théâtre oĂą la raison est cruellement absente, perce la vacuitĂ© tragique et violente d’existences dĂ©nuĂ©s de conscience : chacun n’analysant rien de l’autre ou de sa vie propre, demeure la prie de ses pulsions les plus primaires : puissance, sexe, domination. Ainsi face Ă  Lulu sĂ©ductrice, prĂ©datrice, manipulatrice meurent ceux qui ne l’ont pas bien comprise : le peintre, le docteur Schön… le fils de ce dernier Alwa, complètement sacrifiĂ© Ă  ce rituel collectif de prĂ©dation. En rĂ©alitĂ© ce que la musique nous donne Ă  Ă©couter et Ă  voir, c’est le théâtre de l’inhumanitĂ© dĂ©voilĂ©e. Berg dĂ©signe en l’homme sa part diabolique, perverse, maudite oĂą dĂ©file un bestiaire d’êtres ignobles. Dans ce dĂ©filĂ© abject, se dĂ©tache le profil de la Geschwitz, – une dĂ©calĂ©e elle aussi, totalement hypnotisĂ©e par Lulu… mais Ă  l’inverse de beaucoup de production, plutĂ´t jeune (très juste Daniela Sindram; pour elle, la dernière Ă©treinte avec Lulu). Dans ce palais de verre,- miroirs des obscĂ©nitĂ©s et des voyeurs, Tcherniakov rĂ©tablit la place du théâtre Ă  l’opĂ©ra, soulignant tout ce qu’a de glaçant et de terrifiant, chaque situation dans le rapport entre les ĂŞtres. Tout converge en dĂ©finitive vers le cynisme saisissant du IIIè acte, oĂą la figure de Lulu, totalement dĂ©shumanisĂ©e, comme dĂ©vitalisĂ©e de toute substance humaine, erre et se place comme absente Ă  elle-mĂŞme, poupĂ©e pantin, qui se prostitue et meurt sous les coups de lame de Jack l’Eventreur : la scène s’inscrit entre rĂ©alitĂ©, fantasme, cauchemar. Une descente aux enfers. Mais ici comme Ă  son habitude, Tcherniakov rĂ©Ă©crit la fin et c’est Lulu elle mĂŞme qui se plante le couteau, dĂ©cidant elle mĂŞme de l’heure et des conditions de sa mort.
Au théâtre glaçant de Tcherniakov, Kirill Petrenko dessine, cisèle une partition en teintes millimétrées, vrai travail de chambrisme intérieur dont le volume idéalement nuancé et mesuré rétablit le chant introspectif de Lulu. La direction captive d’un bout à l’autre par son sens du détail, des atmosphères, vrai labyrinthe et mosaique de sons mêlés, formant un tissu scintillant qui garde cependant son mystère.
Sur scène, le cast joue le jeu du théâtre. Tous les seconds rĂ´les s’incarnent avec justesse : Christian Rieger (Medizinalrat, Bankier, Professor) Heike Grötzinger, Christof Stephinger, Rachael Wilson (Gymnasiast, Groom), mais aussi l’ex tĂ©nor mozartien en vue, Rainer Trost (le peintre, le nègre) comme l’Alwa de Matthias Klink, figure convaincante elle aussi, mĂŞme si l’artiste est plus acteur que chanteur. Avec Bo Skhovus, les limites comme les qualitĂ©s de cette production, se prĂ©cisent nettement : l’acteur est prĂ©sent, indiscutablement, mais le chanteur heurte les oreilles, la faute Ă  une voix usĂ©e, parfois totalement absente. La question est donc : chez Berg, qu’est ce qui prime, chant ou théâtre ? … Les deux, nous sommes bien d’accord. Son Schön bouillonne d’humanitĂ© et de sentiments explicites (quand ses prĂ©dĂ©cesseurs prĂ©fĂ©raient la pose glaciale et distante). Plus crĂ©ature et bĂŞte sexuĂ©e que jeune femme attachante, la Lulu de Marlis Petersen affirme une Ă©vidente comprĂ©hension du personnage, avec d’autant plus de conviction que la soprano rĂ©tablit Ă  Ă©gale importance, le chant et le jeu théâtral. Elle a de toute Ă©vidence rĂ©pondu au travail de Tcherniakov qui manifestement prĂ©fère le jeu dramatique aux possibilitĂ©s de la coloratoure. Donc la scène plutĂ´t que l’ivresse sonore : pas surprenant de la part d’un metteur en scène et homme de théâtre. Pourtant la voix prĂ©sente de nettes distorsions surtout dans la dernière partie – oĂą la chanteuse doit autant parler, jouer que chanter. La soliste n’a pas la finesse du chef et c’est bien dommage. Pas sĂ»r dans ce cas que Petersen Ă©gale l’intelligence crĂ©dible et le trouble persistant de ses consoeurs plus lointaines (Stratas ou Schaefer…), ou de la plus rĂ©cente Petibon, vraie incarnation entre chant et théâtre.

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LULU BERG tcherniakov kirill petrenko dvd review dvd critique par classiquenews bac129-cover-lulumunichrecto-e1500468824785DVD, compte rendu critique. BERG (1885-1935) : LULU. Munich, Bayerische Staatsoper, mai 2015 (2 DVD BelAir classiques). Opéra en trois actes, livret du compositeur d’après Frank Wedekind. Dmitri Tcherniakov, mis en scène. Marlis Petersen (Lulu) ; Daniela Sindram (Gräfin Geschwitz) ; Rachael Wilson (Ein Gymnasiast, Ein Groom…) ; Christian Rieger (Professor) ; Rainer Trost (Der Maler, Ein Neger) ; Bo Skovhus (Dr. Schön, Jack the Ripper) ; Matthias Klink (Alwa) ; Martin Winkler (ein Tierbändiger, …) ; Pavlo Hunka (Schigolch) ; Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Der Prinz, Der Kammerdiener, Der Marquis)… Bayerische Staatsorchester / Orchestre de l’Opéra d’État de Bavière. Kirill Petrenko, direction.

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