DVD, compte rendu critique. Brokeback Mountain, de Charles Wuorinen d’après Annie Proulx (1 dvd Bel Air Classiques)

brokeback-mountain-dvd-bel-airclassics-real-madrid-dvd-gerard-mortierDVD, compte rendu critique. Brokeback Mountain, de Charles Wuorinen d’après Annie Proulx (1 dvd Bel Air Classiques). L’opéra commandité par Gérard Mortier n’est pas la simple adaptation du film d’Ang Lee (2005) ; c’est une recréation lyrique de l’atmosphère originale de la nouvelle où le souffle des éléments (la narration s’intéresse au destin de deux cow boys,  garçons gardiens de moutons dans le Wyoming), et la présence permanente de la Montagne, à la fois sauvage et fascinante, joue un rôle fondamental. Le milieu naturel hostile et enveloppant sert de cadre à l’idylle qui se noue durant l’été 1963. Pour l’opéra, la collaboration entre le compositeur et l’écrivain Annie Proulx, librettiste de la partition, a permis de développer certains détails et d’introduire de nouveaux personnages.

Le metteur en scène Ivo van Hove aborde sans pathos l’histoire d’amour entre les deux cowboys incarnés par le baryton Daniel Okulitch (Ennis del Mar) et le ténor Tom Randle (Jack Twist). L’opéra, dont la création mondiale a eu lieu à Madrid le 28 janvier 2014, fut la dernière commande de Gérard Mortier en tant que directeur artistique du Teatro Real. Il en avait eu l’idée alors qu’il était le fugace directeur du New York city opera (avant que l’institution ne dépose le bilan). A Madrid, le directeur réalise le projet. La publication du dvd est dédiée à sa mémoire.

Une partition cynique dépourvue de langueur…

proulx wuorinen teatro real madrid 2014 brokeback mountainAnnie Proulx a pu approfondir certains épisodes laissées à l’état d’amorce ou de suggestions dans le film de Ang Lee : les couples que forment Ennis et Jack, chacun de leur côté avec leurs femmes respectives (Alma, Lureen), après l’été de 1963. De même l’opéra fait des sauts temporels assez vertigineux… quatre ans après, puis 6 ans après enfin 10 ans après, jusqu’en 1983 quand Ennis reçoit la carte postale qui lui fait comprendre que son amant a été assassiné. A travers les années et la séparation, soit durant 20 années après leur rencontre à Brokeback mountain, jamais le désir de vivre ensemble de Jack ne s’émousse, auquel pourtant répond la résistance d’Ennis qui redoute le regard des autres… il n’emménagera pas avec Jack même s’il a divorcé et reste seul. Le livret élucide ou précise des séquences que le film et la nouvelle laissaient dans l’ombre comme imprécis : ainsi la cause de la mort de Jack est clairement expliquée quand son épouse Lureen, insatisfaite et frustrée invoque l’ombre de son père défunt (qui détestait Jack) pour exprimer son malêtre, sa solitude crasse… Pour Annie Proulx le Wyoming est un état constitutionnellement homophobe et le choeur qui accompagne le fantôme du père puis paraît sous les traits du chœur des harpies entourant Ennis quand il comprend la mort de son amant, souligne la méchanceté et l’intolérance du milieu social opposé au bonheur individuel.

La mise en scène est d’une froideur aseptisée : les acteurs comme des souris évoluent dans un espace neutre, boîte au départ d’un blanc clinique sur les parois duquel sont projetées toutes les images de plein air : Brokeback mountain évidemment, évocation montagneuses qui ne manquent pas d’élan et de profondeur visuelle. Le milieu hostile est envahissant voire asphyxiant. Les Rocheuses sont loin de produire la carte postale que l’on est en droit d’attendre.

brokeback-mountain-opera5-thumb-480xauto-34581Le problème de l’opéra demeure de notre point de vue la partition elle-même de Charles Wuorinen : sans guère de construction dramatique, ni véritablement inscrite dans la progression de la narration, l’écriture de Wuorinen reste anecdotique, répétitive; elle accumule sans distinction dramatique, syncopes, stridences, cellules discontinues, le tout composant un tapis constamment éclaté qui nuit pour beaucoup à l’introspection cohérente des climats, des atmosphères, des situations… On a bien compris que les auteurs se sont interdits toute douceur ni tendresse mais à trop vouloir dénoncer la malédiciton d’un amour sans espoir ni compréhension collective, l’ouvrage tourne à une caricature cynique et déshumanisée.
Lors de sa création madrilène, et selon le vœu du commanditaire, Gérard Mortier, Brokeback Mountain partageait l’affiche avec Tristan und Isolde de Wagner, telle deux faces d’une même thématique, celle de l’amour maudit, impossible, irréalisable. L’ambition et l’intention étaient de facto au diapason d’une conception intelligente car le film de Ang Lee et la nouvelle de Proulx sont d’un souffle sidérant. Force est de constater que la musique commandée et livrée nous déçoit par son absence littérale de sensualité, de suspension, de mystère, comme d’abandon.

Création réussie de l'opéra Brokeback Moutain à MadridAu dessus de ce magma disparate, les deux voix se distinguent cependant par leur intensité : désir, exaltation de Jack (ténor), le seul qui s’est accepté dans son homosexualité et garde en dépit de tout l’espoir et l’optimisme ; confession mais frustration et contrôle jusqu’au déni d’Ennis (baryton) : il est fermé dès le début, parle peu et chante encore moins. A 9 ans, son père l’avait traumatisé en lui montrant le châtiment réservé aux gays dans le Wyoming (Ear et Rich, deux farmers tabassés par les biens pensants). La performance de deux chanteurs protagonistes est magistrale d’un bout à l’autre de l’ouvrage y compris dans les scènes déshabillées. Pudiques, justes, les deux hommes expriment le décalage de deux âmes auxquelles il est refusé d’être heureux. C’est surtout le personnage d’Ennis (Daniel Okulitch) qui reste passionnant à suivre : d’abord développé en sprechgesang (plus parlé que chanté), le personnage évolue peu à peu,résiste à sa nature sous le poids de la pression et du regard des autres ; enfin, mais alors qu’il est trop tard (après la mort de Jack), mesure la valeur de cet amour qu’il éprouve et qu’il n’a pas su comprendre immédiatement. Son monologue final qui conclut l’opéra, en pur chant, marque la transfiguration du simple cow boy en âme touchée, certes douloureuse mais riche de l’amour qu’il a pu éprouvé et au nom duquel il prête alors serment. C’est une âme transfiguré par l’amour qui chante alors sur la scène. On se plaît à imaginer l’impact de l’opéra (et sa réussite entière) si le compositeur avait été plus compatissant pour ses héros en leur offrant davantage d’échappée, de rêves, d’alanguissements jouant par contrastes la barbarie du propos. Pourtant la force du sujet, son traitement glacial prolonge d’une certaine manière le travail littéraire et cinématographique, conférant à la production son indiscutable tension comme sa violence progressive.

brokeback-mountain-dvd-bel-airclassics-real-madrid-dvd-gerard-mortierDVD. Brokeback Mountain. Enregistré en février 2014 à Madrid lors de la création au Teatro Real. OPéra en 2 actes. Charles Wuorinen (1938), musique. Livret d’Annie Proulx (d’après sa propre nouvelle). Daniel Okulitch (Ennis del Mar), Tom Randle (Jack Twist), Heather Buck (Alma), Hannah Esther Minutillo (Lureen)… Choeur et orchestre du Teatro Real de Madrid. Titus Engel, direction. Ivo Van Hove, mise en scène. 1 dvd Bel Air classiques. Parution annoncée le 24 février 2015.

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