Compte-rendu : Toulouse, Halle-aux-grains. 18 juin 2013. Claude Debussy (1862-1918) ; Johannes Brahms (1833-1897) ; Karol Szymanowski (1882-1937) ; Krystian Zimerman, piano

Krystian ZimermanKrystian Zimerman est unique, musicien d’exception, artiste rare, incontournable. Chaque rencontre avec le pianiste polonais est inoubliable. Le souvenir de son récital Chopin en 2010 encore présent et les regrets liés à son annulation l’an dernier, sont responsables de l’attente émue du public toulousain.
Dès le grand prix du concours Chopin de Varsovie qu’il a gagnĂ© en 1975, les plus grands chefs et orchestres l’ont rĂ©clamĂ© et avec sagesse, le pianiste prodige a gardĂ© une Ă©thique des plus hautes.  Certains le trouve trop exigeant, soit. Reconnaissons une nouvelle fois que la manière dont il construit son rĂ©cital et dont il offre au public sa conception de la musique, nous laisse sans voix. Il a la particularitĂ© de se prĂ©senter en scène avec son piano personnel, accordĂ© par ses soins. Il souhaite maitriser tout ce qui peut faire obstacle entre la musique et son public. Le programme de ce soir a Ă©tĂ© changĂ© en dernière minute. Nous avons perdu Beethoven pour … amplifier l’univers de Debussy : chaque partie de concert a dĂ©butĂ© par des  oeuvres de Claude de France.
Avec  Zimerman, le piano de Debussy est large et profond. C’est comme si sous les doigts du pianiste un livre s’ouvrait d’abord classiquement à plat puis développait la troisième dimension. Par un son coloré, riche et des nuances d’une souplesse admirable, un voyage dans le pays des rêves s’initie. Ces trois estampes, écrites après Pelléas sont des tableaux rêvés. La Chine de « pagodes », l’Espagne de la « soirée dans Grenade » et  surtout les gouttes d’eau de « jardin sous la pluie » deviennent, avec un interprète si puissamment poète, des voyages dans l’espace et le temps. Impossible d’analyser une telle interprétation qui relève d’une puissance d’évocation rare, tant les sons et les couleurs se répondent.
Il est plus facile d’évoquer les moyens pianistiques immenses dans la  deuxième Sonate du jeune Brahms, dont la fougue juvénile exige de recréer des sonorités orchestrales. Krystian Zimerman empoigne la partition à bras le corps, tonne, fulmine et fond de tendresse, détaille des traits dans un staccato infernal ou chante avec un légato de diva romantique. Les couleurs sont d’une richesse inhabituelle et les nuances vont du murmure au grondement de fin du monde. Le camaïeu d’émotions amoureuses variées contenu dans cette partition, n’a jamais été aussi évident. Il s’agit bien d’une sonate en forme de déclaration d’amour. Qui doutera après une telle interprétation que Brahms était épris à la folie de Clara Schumann ?
En deuxième, partie le livre 1 des préludes de Debussy a permis de retrouver le piano impressionniste, lyrique et plein d’humour de Krystian Zimerman. L’ampleur sonore de Debussy ainsi interprété pourra surprendre. De nouveau, les images se développent en trois démentions pour notre plus grand plaisir ! Impossible de résister et le voyage reprend de plus belle avec en apothéose les profondeurs abyssales de la « cathédrale engloutie ». Les plans sonores se superposent de manière à créer un vertige. L’eau, la lumière, le lointain et le tout proche deviennent palpables. Quelle beautés dans ces sonorités riches osant aller jusqu’à la saturation (quels magnifiques graves !). Debussy est offert en relief et  perspectives  comme rarement.
Karol Szymanowski prendra-t-il la place dans nos concerts comme il le mérite ? Avec un interprète aussi délicat et raffiné que Zimerman : certainement. Les Préludes du Livre 1 sont des courtes pièces fragiles et plus subtiles que virtuoses.  Karol Szymanowski était très jeune lorsqu’il les composa, le 8ème date de ses 14 ans. Mais la grâce de la jeunesse est parfaitement rendue par le délicat touché du pianiste.
Les variations sur un thème populaire polonais sont au contraire une œuvre de la maturité. Très abouties elle exigent des moyens pianistiques de grande virtuosité. Avec enthousiasme Krystian Zimerman s’empare de cette page pour en faire une longue sonate. La variété de l’inspiration, la richesse chromatique et les audaces demandées au pianiste dépassent les modèles de Liszt et Scriabine. Le panache avec lequel le pianiste termine les variations est spectaculaire. Mais tout du long, la beauté des phrasés et la richesse des sonorités a gardé une poésie ineffable jusque dans les moments les plus extravertis. Zimerman termine son récital sous les bravos nourris du public conquis. Il  ne lui concède aucun bis, il avait tout donné et nul n’en a été déçu. Un artiste de ce format dépasse le cadre d’un simple récital. Il apporte bien d’avantage. Il crée une vraie rencontre.

Toulouse, Halle-aux-grains. 18 juin 2013. Claude Debussy (1862-1918) : Estampes,  Six préludes du livre 1 ; Johannes  Brahms (1833-1897) ; Sonate n°2, en fa dièse mineur, op. 2 ; Karol Szymanowski (1882-1937) : Préludes n°1, 2 et 8, op. 1 ; Variations sur un thème populaire polonais, en si mineur, op. 10. Krystian Zimerman, piano.

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