COMPTE-RENDU, récital, DIJON, Opéra, Auditorium, le 5 mai 2019, Le dernier Schubert, Andreas Staier

COMPTE-RENDU, récital, DIJON, Opéra, Auditorium, le 5 mai 2019, Le dernier Schubert, Andreas Staier… « Il y a dans la personnalité de Schubert quelque chose qui est absolument unique. Il est peut-être le dernier compositeur de la musique occidentale à pouvoir écrire une musique à la fois populaire et sublime, à la fois extrêmement raffinée, difficile, et si touchante que, même sans éducation musicale, on est bouleversé ». Ces mots d’Andreas Staier sonnent plus justes que jamais après l’achèvement de ce cycle « le dernier Schubert », inauguré en octobre dernier, avec des impromptus, les six moments musicaux, et la première des trois dernières sonates, en ut mineur (D.958). Au programme, nous avons maintenant les deux suivantes, ultimes chefs d’œuvres pianistiques de sa dernière année, en la et en si bémol majeur, D. 959 et 960, dont la plénitude, le détachement comme la fièvre et l’exaltation sont la marque. Comment ne pas y voir parfois l’ombre de Beethoven, qui vient de disparaître ?

 

 

 

Fièvre et tendresse d’un fabuleux conteur

 

 

 

schubert-franz-schubertiade-concert-annonce-par-classiquenewsOn connaît l’affection d’Andreas Staier pour l’œuvre de Schubert. Sur deux CD devenus introuvables, Il les avait enregistrées toutes trois il y a plus de vingt ans, sur un Fritz, à quatre pédales de 1825, pour Teldec. Il joue aujourd’hui un magnifique pianoforte d’après Joseph Brodman (Vienne 1814), copie de Matthieu Vion et Christopher Clarke (2018). Même si, avec la modestie et la sincérité qui lui sont coutumières, le pianofortiste déclare n’avoir pas modifié sa vision de leur approche, force est de constater leur approfondissement : « une relation plus intime avec le phrasé, comment prononcer un élément, un motif ou une mélodie ».

L’allegro initial de la sonate en la majeur, fiévreux, tendu, mais aussi rêveur, mélancolique, porte en lui toutes les qualités. On en retiendra tout particulièrement l’épuisement final, poignant par son dépouillement. L’andantino, très accentué par son rythme obsessionnel, puis empreint d’une exaltation grandissante jusqu’à l’apaisement résigné, avec son indécision, n’est pas moins émouvant. Le scherzo commence léger, aérien, détendu, jovial et frais, emprunte aux tournoiements viennois, avec un trio de caractère plus intime. Le finale, rondo, est un des plus longs mouvements. Pour autant, servis par des phrasés, des couleurs, des touchers exemplaires, sa variété de climats renouvelle l’intérêt, le temps est suspendu. Tout Schubert est là, du lyrisme du lied à la dynamique des danses viennoises et à leurs rythmes les plus riches. La fabuleuse coda, récapitulative, avec ses suspensions, ses attentes, ses interrogations nous a-t-elle jamais autant tenu en haleine ? Les quelques accrocs, qu’il avoue en souriant, font partie du jeu.

La sonate en si bémol majeur s’ouvre molto moderato sur une phrase qui est dans toutes les oreilles, jouée très legato. Le trille dissonant dans l’extrême grave, pianissimo, qui ponctue la suspension, signal, possible réminiscence beethovénienne, prend ici une couleur singulière. L’amplification conduit à l’exposé du second thème (faible, nous dira en substance Andreas Staier). Les modulations surprenantes du développement participent à cette imprévisibilité du discours, qui renouvelle sans cesse l’attention. La surprise est forte de l’andantino sostenuto : l’interprète – fidèle au texte – accentue la rythmique obsessionnelle de la main gauche. La tension qui en résulte renouvelle l’écoute, loin de la contemplation résignée, extatique qu’illustrent de nombreux interprètes. La partie centrale, ornée de sextolets intérieurs, chante tout particulièrement, avant que revienne le motif initial sur une basse à peine variée. L’émotion est forte, de cette lecture dépouillée, ascétique. La détente, la fraîcheur limpide, le sourire du scherzo, subtil sans maniérisme, atténués par le trio et sa rythmique singulière, sont rendues avec grâce et délicatesse. Le finale, commencé avec espièglerie, connaît un développement fougueux, instable, avec des climats très différents, avant la strette (d’une clarté idéale) et le presto conclusif.

Il parait plus évident que jamais que seul un piano-forte est en mesure de restituer la dynamique (de ppp à ff) et les couleurs voulues par Schubert. Les plans sonores ont-ils été mieux dessinés, reléguant à leur fonction décorative les guirlandes d’arpèges aériens ? Les passages lyriques se lisent sur le visage et les lèvres d’Andreas Staier autant qu’ils s’écoutent. Idéalement, tout est là. Le naturel, l’évidence, la fraîcheur comme la fièvre, la vie prodigieuse, avec des couleurs inouïes. A-t-on mieux traduit la variété des climats, des éclairages ? Le paysage, même familier, prend sous cette lumière des reliefs surprenants, bien dessinés, eaux-fortes comme pastels. On sort bouleversé par ce moment que l’on aurait souhaité se prolonger encore, tant la lecture que nous offre Andreas Staier est inspirée, à l’image d’un acteur donnant vie au personnage auquel il s’assimile. Vienne un nouvel enregistrement qui permette au plus grand nombre de partager ce bonheur, cet état de grâce, et de revivre ce récital mémorable !

COMPTE-RENDU, récital, DIJON, Opéra, Auditorium, le 5 mai 2019, Le dernier Schubert, Andreas Staier, pianoforte. Illustrations : Schubert (DR) – Staier 2 © Gilles Abegg

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