Compte rendu, récital, Dijon, Opéra (auditorium), le 1er février 2018. Récital de Beatrice Rana, piano. Schumann, Ravel, Stravinsky

RANA beatrice review concert compte rendu concert par classiquenews1517586353875blob.jpgCompte rendu, récital, Dijon, Opéra (auditorium), le 1er février 2018. Beatrice Rana, piano, joue Schumann, Ravel et Stravinsky. Elle vient de fêter ses vingt-cinq printemps, et après avoir commencé par jouer au (Conservatoire de) Monopoli – ça ne s’invente pas – elle a tout raflé. N’était son âge, on pourrait parler d’une très grande dame, à l’égale des Argerich, Virsaladze, ou Pires. La belle pousse, aux début prometteurs, confirme tous les espoirs de ceux qui l’avaient tôt remarquée. Bras nus, d’une tenue sobre, noire, dont les seuls ornements sont une ceinture de strass et son ample chevelure encadrant un visage dépourvu de maquillage, Beatrice Rana n’a pas un geste superflu, c’est une pianiste vraie, authentique, simple, naturelle, toute entière dévouée à son instrument.

Le rêve et l’évidence magistrale : Beatrice Rana

On attendait, en guise de mise en doigts, une pièce parfois galvaudée par les bons amateurs du dimanche, Blumenstück, l’opus 19 de Schumann. L’oeuvre pleine de charme, rarement programmée, d’un romantisme assagi, trouve là une lecture qui la magnifie. La clarté du jeu, la respiration, les phrasés, la conduite des voix, servis par une palette de touchers plus séduisants les uns que les autres, tout est là : la pièce sans prétention accède au rang de chef d’œuvre. Un simple silence et Beatrice Rana enchaîne les ambitieuses et redoutables variations des Etudes symphoniques. L’énoncé du thème, simple, grave, lyrique, les contrastes accusés entre les variations consécutives nous emportent. Eusebius et Florestan se partagent le propos, toujours passionnant. Les variations paires atteignent une puissance rare. La quatrième, décidée, impérieuse, la sixième, (con gran bravura), passionnée, tourmentée et fortement syncopée, la huitième – où Schumann renoue avec l’ouverture à la française, si prisée un siècle auparavant – la dixième, comme le finale triomphant, la plénitude comme la fougue impétueuse atteignent des sommets, avec une rythmique vigoureuse. En alternance avec ces variations, le lyrisme, la retenue, la confidence, ou la fébrilité sensible et éthérée, permettent de ranger la pianiste au nombre des grands schumanniens. La cohérence, le souffle, la liberté servis par une fabuleuse technique suscitent un enthousiasme exceptionnel.
On attendait avec d’autant plus d’impatience les Miroirs de Ravel. Les nuances extrêmes, avec une pureté de jeu, une variété de touchers, un usage des pédales traduisant exactement les résonances voulues par le compositeur, tout semble naturel et merveilleux à la fois. De l’épuisement de la fin des Oiseaux tristes, aux déferlements maritimes de la Barque sur l’océan, c’est un régal. L’Alborada del gracioso, écoutée ici même il y a moins d’une semaine dans sa version orchestrée, ne laisse aucun doute : si belle qu’en soit cette dernière, jamais elle ne pourra se substituer à l’eau-forte de l’original, la quintessence du piano sous les doigts de Betarice Rana. Avant même la merveilleuse Vallée des cloches, il faut se faire violence pour ne pas crier notre bonheur.
Transcrits par un disciple de Busoni, Guido Agosti, les trois numéros de la suite de l’Oiseau de feu de Stravinsky sont un monument. De l’intelligence, du muscle et de la tendresse, il est rare de réunir les trois, nombre de grands interprètes y trouvant avant tout prétexte à des démonstrations techniques. Ici, la danse infernale mérite pleinement son titre, la sensibilité de la berceuse atteint à une réelle émotion, et le finale nous captive.
Le public ne s’y est pas trompé, qui a réservé de longues ovations à cette immense interprète, dont on se souvient des magistrales Variations Goldberg : tout ce qu’elle touche trouve sous ses doigt une magie et une vérité que l’on avait peine à imaginer.

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Compte rendu, récital, Dijon, Opéra (auditorium), le 1er février 2018. Beatrice Rana, piano, joue Schumann, Ravel et Stravinsky. Photographie © Nicolas Bets – Warner Classics

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