Compte rendu, opéra. TOURS, Opéra, le 19 mai 2017. DVORAK : RUSALKA. Serenad Uyar, M. Schelomianski… Kaspar Zehnder / D. Kaegi

Compte rendu, opéra. TOURS, Opéra, le 19 mai 2017. DVORAK : RUSALKA. Serenad Uyar, M. Schelomianski… Kaspar Zehnder / D. Kaegi. Cette Rusalka présentée à l’Opéra de Tours se justifie d’elle-même : l’opéra en langue tchèque est l’une des contributions majeures à l’histoire lyrique, venue tard dans l ‘odyssée du genre. L’ouvrage créé à Prague en mars 1901, contemporain de Tosca ou de Pelléas et Mélisande, et comme eux, emblème esthétique majeur, ici d’une sensibilité authentiquement tchèque, aussi captivante et originale que les oeuvres de Janacek.

ZEHNDER KASPAR CHEF MAESTRO Slovenská-filharmónia-Kaspar-Zehnder-–-Koncertná-sieň-SF-Bratislava-2016-foto-©-Ján-Lukáš-12-522x450KASPAR ZEHNDER, GUIDE MAGICIEN… La production présentée au Grand Théâtre de Tours marque surtout pour certaines voix et pour la direction, toute une sensibilité intérieure du chef invité : Kaspar Zehnder, familier des mondes tendres, populaires et folkloriques dans leur sens le plus noble d’un Dvorak certes lyrique mais aussi surtout, superbement symphonique. Kaspar Zehnder qui a entre autres succédé à Jiri Belohlavek à la direction musicale du Philharmonique de Prague, et dirige depuis 2012 le Symphonique de Bienne Soleure, démontre un très solide métier, sachant surtout ciseler des séquences d’orfèvrerie instrumentale d’un souffle intérieur et poétique, particulièrement prenant (en particulier au II, dans la seconde partie quand l’Ondin exprime sa compassion pour sa fille humiliée par les courtisans et le prince, dans l’air de Rusalka qui suit, air de désolation intérieure où la jeune femme mesure toute l’horreur de sa condition, perdue, errante entre deux mondes inconciliables…). Car le protagoniste de l’opéra créé par Dvorak demeure manifestement l’orchestre.
Après l’ouverture qui n’a rien d’un lever de rideau banal mais annonce par ses accents et nuances subtilement énoncés, le sacrifice bouleversant dont est capable l’héroïne (et qu’elle va mener jusqu’à son terme), c’est bien le fabuleux air, hymne, prière à la lune qui doit immédiatement déployer un climat de songe, à la fois fantastique et aussi onirique autant qu’inquiétant. Le monde de la nuit et des eaux renouvellent ainsi sur la scène lyrique, le genre du surnaturel fantastique : l’inventivité en cela de Dvorak reste remarquable de finesse et d’expressivité.
Il ne faut donc jamais prendre l’ouvrage comme une fable sans conséquences, mais telle une exploration totale, à l’issue incertaine qui éprouve la psyché des protagonistes (Rusalka, son père l’Ondin et aussi le prince), où par amour, la nymphe aquatique devenue femme finit sans identité, – âme solitaire, impuissante, démunie, errante, “ni fée ni femme”, c’est à dire un monstre sans identité.

Les grands chefs savent tirer l’épisode exotique (en ce qu’il n’appartient qu’au folklore tchèque, inspiré des Ballades tchèques de Karel Jaromir Erben), vers l’universel et le mythe. Rusalka à l’égal des grandes amoureuses à l’opéra (Tosca précitée justement) bouleverse en réalité les codes par sa fausse candeur, sa fragilité juvénile, son apparente innocence…  en elle coule la volonté d’une combattante amoureuse ; c’est une guerrière qui aime. De cette traversée entre sensualité éperdue, tragédie de l’impuissance et du silence (car en application du pacte qu’elle a signé avec la sorcière Jezibaba, sa forme humaine conquise, avec jambes de marcheuse, lui ôte toute capacité à parler), du désespoir le plus absolu au sacrifice final pleinement assumé, … le drame plonge dans les eaux incontrôlables de la psyché la plus active et impétueuse : d’où l’importance du chef, véritable chantre des forces psychiques en présence, lesquelles s’expriment de fait dans le chant permanent de l’orchestre.
dvorak antoninAvec Rusalka, Dvorak pose les fondements d’un nouvel opéra tchèque, réconciliation du populaire et du savant : ainsi l’intégration de nombreux airs et danses du folklore, en particulier associés à la figure de la nymphe dans une écriture qui a la séduction mélodique et instrumentale de Tchaikovski, comme la puissance psychique d’un Wagner (les 3 nymphes et ici leur marionnettes vertes récapitulent finalement et les trois filles du Rhin de L’Or du Rhin, et à la fin de l’ouvrage, les 3 nornes du Crépuscule des dieux).

 

 

L’ONDIN, PERE DOULOUREUX BOULEVERSANT… La production déjà vue à Monte Carlo et Nuremberg, – outre le choc des deux mondes (les hommes et les ondins) dont la fracture engendre l’atmosphère fantastico-onirique, et profite essentiellement au personnage terrifiant de la sorcière-, éclaire aussi un autre aspect du drame. Comme dans les opéras verdiens, la relation tendre et viscéralement douloureuse comme affectueuse entre le père, roi des eaux et sa fille qui ne désire que le quitter pour vivre la condition humaine : aimer ce prince qu’elle a rencontré, donc souffrir puis être abandonnée, seule, donc mourir. C’est à dire tout ce que le géniteur annonce à sa fille entêtée.

 

 

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Rusalka et son père Ondin, sur le lac primordial (© M. Pétry / Opéra de Tours 2017)

 

 

Bien qu’appartenant au monde suggestif de l’eau, ces deux là – père et fille-, sont les plus humains, les plus touchants, d’une impuissance bouleversante. Le père n’apparaissant que surgissant de sa mare primordiale, s’agitant dans les eaux matricielles dont Russalka coupe le cordon filiale. Chacun de ses airs, d’injonction, de mise en garde, de compassion surtout au II quand sa fille est humiliée, rabaissée par la cour du prince et par la princesse étrangère (qui n’a rien pour elle sauf sa suffisance haineuse) est d’une rare justesse. Le baryton Mischa Schelomianski qui chante aussi Osmin et Grémine, saisit de bout en bout par sa présence magnétique, sa vocalité naturelle magnifiquement timbrée, son sens des phrasés : mieux que ses partenaires, il sait se fondre dans le tissu soyeux de l’orchestre qui exprime l’intensité de sa souffrance car il ne peut que constater l’échec de sa fille et regretter la malédiction qui condamne la jeune amoureuse trahie.
Triomphatrice au timbre perçant, en rien aussi crémeux ni voluptueux que ses aînées miraculeuse et applaudies telle Renée Fleming, la soprano Serenad Uryar (déjà distingéue pour sa Reine de la nuit dans La Flûte enchantée de Caurier et Leiser à Nantes en 2016), précise peu à peu un portrait très touchant de l’héroïne par sa juvénilité puissante d’une infaillible intensité jusqu’à la fin. Tour à tour (trop) naïve, éperdue, tragique, implorante, grave mais digne, le soprano tendu du début à la fin, défend un personnage porté par son idéal amoureux. L’aigu n’est jamais tiré, l’intensité expressive constante ; la prise de rôle reste très convaincante.
Plus lisse et sans réel trouble ni faille, le prince de Johannes Chum semble indifférent à l’épaisseur du personnage. Surtout sa fin, où, rejetée par la princesse étrangère (très piquante et efficace Isabelle Cals), il revient auprès de Rusalka, doublement saisi et coupable parce qu’il l’a écartée. Faiblesse de la mise en scène, la mort fusionnelle des amants qui plongent dans le lac primordial est escamotée, sans aucune part d’ombre et de mystère (sinon une pluie réelle qui s’abat sur les bâche en plastic de la mare centrale, au risque de polluer la cohésion de l’orchestre : – pourquoi alors ne pas projeter en vidéo, l’image de la pluie ? D’autant que depuis le début du spectacle, un écran circulaire (suggérant la présence permanente des eaux de l’Ondin) ou cubique déformé (le monde princier bancal) ne cesse de projeter des images mouvantes…
Trés réussie en revanche les apparitions de la sorcière, Jezibaba (ample et expressive Svetlana Lifar). Parmi les seconds rôles, le Mirliton de la mezzo française Pauline Sabatier (ex membre de l’Opéra-Studio du Rhin) se distingue nettement : abattage précis, présence dramatique, chant percussif et timbré : un travail sobre et lui aussi très convaincant. Car ici Dvorak a aussi savamment intégré des épisodes comiques dans une narration tragique, amoureuse et fantastique.
Enfin saluons la prestation finale des 3 nymphes, qui réinscrivent au III, la présence des eaux du lac de l’Ondin. Jeanne Crousaud, Yumiko Tanimura et Aurore Ugolin restituent à la séquence, sa filiation évidente avec l’oeuvre wagnérienne, la tragédie de Rusalka est une légende qui prend sa source et s’achève dans le mystère aquatique. Tout le mérite revient au chef d’avoir su diffuser un peu de cet onirisme fascinant qui contient la valeur unique de l’opéra Rusalka.
Encore une représentation demain, dimanche 20 mai 2017, à l’Opéra de Tours, à 15h.

 

 

 

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Compte rendu, opéra. TOURS, Opéra, le 19 mai 2017. DVORAK : RUSALKA

Direction musicale : Kaspar Zehnder
Mise en scène : Dieter Kaegi
Décors et costumes : Francis O’Connor
Lumières : Patrick Mééüs
Rusalka : Serenad Burcu Uyar
Le Prince : Johannes Chum
Ondin : Mischa Schelomianski
La Princesse étrangère: Isabelle Cals
Ježibaba: Svetlana Lifar
Le Marmiton: Pauline Sabatier
Le Garde Forestier : Olivier Grand
1ère Nymphe : Jeanne Crousaud
2ème Nymphe : Yumiko Tanimura
3ème Nymphe : Aurore Ugolin
Choeurs de l’Opéra de Tours
Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours

LIRE aussi notre présentation de l’opéra Rusalka de DVORAK à l’Opéra de Tours, les 17, 19 et 21 mai 2017
http://www.classiquenews.com/rusalka-a-lopera-de-tours/

 

 

 

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