Compte rendu, opéra. TOULOUSE. Capitole, le 1er déc 2018. Korngold : La ville morte. Philipp Himmelmann / Leo Hussain.

Compte rendu, opéra. TOULOUSE. Théâtre du Capitole, le 1er décembre 2018. Korngold : La ville morte. Philipp Himmelmann. Leo Hussain. Sublime ville morte à Toulouse. Un chef-d’œuvre admirablement représenté. La ville morte de Korngold  est un opéra très particulier. Il est d’usage de dire qu’il se situe comme une hybridation entre Puccini et Richard Strauss  ; pour ma part, j’y vois également les prémices de la magnifique écriture orchestrale de Benjamin Britten dans les préludes et interludes ainsi que l’intelligence des livrets que le compositeur anglais a su mettre la musique. La richesse et la complexité de l’orchestration développent la compréhension psychologique des personnages. Le livret est également très bien construit sur une intrigue en apparence maigre.

Jamais représentée à Toulouse, cette entrée au répertoire s’est faite dans la splendeur et la magnificence. Christophe Ghristi, le directeur du Capitole, a su avec une grande sensibilité et une grande intelligence choisir une production proche de la perfection pour un ouvrage rare (NDLR : VOIR le reportage vidéo de classiquenews lors de la création de La VILLE MORTE de Korngold par Philipp Himmelmann / mars 2015).
C’est cela aussi la marque d’une grande direction d’une maison d’opéra que de savoir inviter in loco des productions marquantes plutôt que de dépenser des sommes folles avec des metteurs en scène …parfois douteux. Nous le dirons simplement, Toulouse ne pouvait rêver meilleure production pour découvrir ce chef-d’œuvre. Déjà la ville rose bénéficie de l’un des meilleurs orchestres de fosse du monde car l’Orchestre National du Capitole de Toulouse est tout simplement merveilleux tant dans le répertoire symphonique que lyrique. La virtuosité exigée, la concentration dans une partition fleuve, la précision demandée par le chef, la somptuosité des couleurs et  des nuances,  toutes  les exigences de la partition sont magnifiées.

 
 

 
 

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SUPERBE VILLE MORTE A TOULOUSE

 
 

La direction de Leo Hussain est en tout point admirable ! Analytique, dramatique, obtenant de l’Orchestre du Capitole de véritables merveilles. Le travail musical a été colossale et le résultat est un confort extraordinaire malgré la difficulté de la partition.
L’orchestre, personnages à part entière, donne parfois le sens de l’évolution psychologique de Paul, le personnage principal. Car le travail de mise en scène exceptionnel de Philipp Himmelmann, nous permet de comprendre que mis à part les quelques instants de début et de fin de l’opéra, tout ce que nous voyons est un rêve. La justesse psychologique et même psychanalytique de ce message étant sidérante chez un si jeune compositeur. C’est la musique qui interprète les riches mots du texte. Le rêve de Paul lui permet non seulement de faire son deuil mais de découvrir au fond de lui toute la violence qui l’habite.

FOLIE DE PAUL… Violence faite de jalousie, de désir de mort et de soumission à la perfection de l’amour idéalisé pour sa femme morte, qui ne viendra plus jamais le contredire. Car aimer l’autre pour le mettre dans une case sur un autel et ne pas lui donner la parole, est un petit peu la folie / mélancolie dans laquelle Paul se situe au début de l’œuvre. Il va en sortir en imaginant la rencontre avec Marietta, et assumant  sa volonté de la faire rentrer dans la ressemblance parfaite avec sa femme morte ; il va aller jusqu’au terme de son fantasme. Agissant jusqu’au meurtre de la femme aimée, celle qui très belle, aime trop la vie pour se faire enfermer dans ce carcan, il va vouloir la réduire au silence, la battra et la tuera.  Il va toutefois guérir et à nouveau aimer la vie.

En présentant six petites cases dans lesquelles les personnages restent chaque fois seuls, le metteur en scène divise les éléments du rêve comme cela se passe dans une interprétation psychanalytique. Les éléments pris séparément prennent tout leur sens dans la vision d‘ensemble.  Et c’est seulement en fin d’opéra lorsqu’il reprend la sublime phrase puccinienne en diable du lied de Marietta que nous savons que Paul aime la vie et va retrouver Marietta ou une autre femme, pour vivre une vraie histoire d’amour cette fois.

Le décor magnifique de Raimund Bauer ainsi que les costumes de Bettina Walter, les lumières de Gerard Cleven, les vidéos de Martin Eidenberg, tout cela fait un travail millimétré qui s’articule à la perfection avec la partition. Mais s’il fallait aussi des chanteurs d’exception pour les  rôle de Marietta et Paul. Ça aussi, c’est la grandeur du métier de directeur d’opéra que de chercher une distribution parfaite. Christophe Ghrirti a trouvé avec le vétéran Torsten Kerl en Paul et la prise de rôle de la Marrietta d’Evgenia Muraveva. Un couple aussi parfait vocalement que scéniquement. C’est surtout la Marietta d’Evgenia Muraveva qui  subjugue  par une sorte de quintessence de la beauté féminine.  Voila une prise de rôle absolument remarquable. Il est même impensable de penser qu’une telle capacité à habiter un rôle si immédiatement, soit possible. Elle bouge admirablement, danse bien, et chante d’une voix puissante et belle. Elle est en fait la femme ouverte à l’amour, à la vie et qui est prête au bonheur.
Le Paul de Torsten Kerl garde un timbre d’une jeunesse incroyable pour un chanteur qui magnifie ce rôle depuis bientôt …18 années. La puissance vocale, la somptuosité de la ligne de chant et surtout l’intonation dramatique, la distanciation par moment, – tout ce que fait cette acteur chanteur-, est d’une intelligence rare.
Le couple fonctionne admirablement alors que jamais les chanteurs ne se toucheront ni ne se verront. C’est cela la magie de cette mise en scène : les personnages ne se voient pas et pourtant nous percevons les communications psychiques intenses entre eux. La scène du meurtre de Marietta  par Paul,  chacun à distance de l’autre, est d’une efficacité redoutable.
Chœurs et petits rôles dans la scène unique et sinistre qui se situe au cœur de l’opéra forment un grand moment de théâtre également. Une mention particulière pour Thomas Dolié qui dans  un rôle très court de Fritz arrive à toucher le public en offrant un  très beau moment de chant en théâtre.
L’ami Franck, Matthias Winckhler, et la servante Brigitta, Katharine Goeldner, sont non moins parfaits mais surtout ils ont une présence et une grande qualité humaine. Elle, avec un amour et un dévouement pour Paul admirables et sans limites ; lui, une amitié forte avec des moments plus cyniques mais de nature à réveiller l’amour de Paul pour la vie.

 
 

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La direction d’orchestre nous l’avons dit est absolument incroyable de vie et de précision ; et l’Orchestre du Capitole à son habitude se montre d’une qualité symphonique et lyrique tout simplement inoubliable. L’intervention du chœur admirablement préparé par Alonso Caiani ne peut qu’être loué avec à nouveau ce mélange de qualité vocale et scénique. Il faut dire que les costumes magnifiques de Bettina Walter sont une véritable merveille qui accentue la force expressive du jeu scénique.
Les toulousains  ont bénéficié d’une extraordinaire version de la ville morte de Korngold avec des artistes tous au sommet de leur art. Voilà un très grand moment d’opéra que nous a offert Christophe Ghristi.

 
 

 
 

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Compte rendu opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 1 er décembre 2018. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : La ville morte ; Opéra en trois tableaux sur un livret de Paul Schott d’après Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach. Créé simultanément à Cologne et à Hambourg le 4 décembre 1920. Production Opéra national de Lorraine.  Philipp Himmelmann : Mise en scène ; Raimund Bauer : Décors ; Bettina Walter : Costumes ; Gerard Cleven :  Lumières ; Martin Eidenberg : Vidéo ; Elise Kobisch-Miana : Maquillages ; Avec : Torsten Kerl, Paul ; Evgenia Muraveva , Marietta / Marie ; Thomas Dolié, Fritz ; Matthias Winckhler, Frank ; Katharine Goeldner, Brigitta ; Norma Nahoun, Juliette ; Julie Pasturaud , Lucienne ; Antonio Figueroa, Victorin / Gaston ; François Almuzara , Comte Albert ; Orchestre national du Capitole ; Chœur et Maîtrise du Capitole ( direction Alfonso Caiani) ;  Leo Hussain : Direction musicale. Illustrations : Patrice Nin 2018 / Capitole de Toulouse.

 
 

 
 

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