Compte rendu, opéra. TOULON, opéra, le 3 juin 2018. VERDI : NABUCCO

Compte rendu, opéra. TOULON, opéra, le 3 juin 2018. VERDI : NABUCCO. L’Opéra de Toulon a présenté le dimanche 3 juin une remarquable production de Nabucco de Verdi (livret de Temistocle Solera) venue de Saint-Étienne. Il reste encore quelques jours pour la voir : le mardi 5 et le vendredi 8 juin à 20 heures. Avant de la détailler, en voici les lignes directrices.

SANS PIEDS D’ARGILE, COLOSSAL

L’histoire de NABUCHODONOSOR… Nabuchodonosor II, régna à Babylone, entre 604 et 562 avant J.C. C’est le roi bâtisseur des fameux jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde de l’Antiquité. Il est immortalisé dans la Bible, par leLivre de Daniel. Son prestige demeure si grand que Saddam Husseinse considérait lui-même comme un successeur, héritier de la grandeur de Nabuchodonosor et avait placé l’inscription « Du roi Nabuchodonosor dans le règne de Saddam Hussein » sur les briques des murs de l’ancienne cité de Babylone (près de la Bagdad d’aujourd’hui) qu’il rêvait de reconstruire : tant de ruines dans cette Syrie d’aujourd’hui, Assyrie d’hier…

Selon la Bible, vainqueur des Juifs, Nabuchodonosor les amena captifs à Babylone, mais, précise le livre sacré, « Daniel, Ananias et Misael, qui étaient de race royale, le roi de Babylone les fit élever à sa cour dans la langue et les sciences des Chaldéens, afin qu’ils pussent servir dans le palais. » On le voit, ce monarque traite bien certains de ses captifs. Daniel, qui le raconte lui-même dans ce livre biblique, gagne la confiance de Nabuchodonosor, devient pratiquement son conseiller. Un jour, au réveil, il lui explique le songe qui l’épouvante : une statue immense, d’or, d’argent, d’airain, mais aux pieds d’argile qu’une petite pierre tombée de la montagne, réduit en poudre. D’où l’expression « colosse aux pieds d’argile» pour dire une force apparente.

Le roi conquérant, maître du monde, dans sa superbe ville de Babylone, près de laquelle déjà fut érigée, aux origines, la présomptueuse tour de Babel qui prétendait escalader le Ciel, méprisant la leçon de son rêve sur la statue colossale aux pieds d’argile, se fait construire une immense statue d’or, toujours selon Daniel, et défiant Dieu, se déifiant lui-même, il demande à être adoré comme seul dieu. Il prétendait fonder un monothéisme déjà, comme l’infortuné pharaon Akhénaton plus d’un millénaire avant lui.

Ce Nabuchodonosor biblique, qui finit par reconnaître la grandeur du Dieu des Hébreux, était le thème bien connu de pièces sacrées et d’oratorios baroques. Pour un Verdi malheureux, frappé jusque-là par l’échec jusque-là et un terrible deuil familial, la perte de femme et enfants, c’est le premier succès, prémices des chefs-d’œuvre à venir : Nabuchodonosor, à l’origine, est raccourci en Nabucco, créé en 1842 à la Scala de Milan.

Cette histoire antique est fondée sur le conflit, hélas toujours actuel entre Israël et les peuples voisins, en l’occurrence, ici, les puissants Chaldéens et leur monarque Nabuchodonosor, qui prend d’assaut Jérusalem, en détruit le temple et déporte à Babylone les Juifs : une déportation, déjà…

De Nabuchodonosor à Nabucco

L’épisode biblique est très romancé par une invraisemblable histoire amoureuse entre la fille de Nabucco, Fenena, otage des Hébreux et amoureuse de l’un d’eux, Ismaele, connu, symétrie forcée oblige, quand il était, lui, prisonnier à la cour de Babylone : en somme, une version nouvelle, intercommunautaire et raciale de Pyrame et Thisbé, tragiques amants babyloniens, anticipation de Roméo et Juliette.

L’ouvrage est divisé en quatre parties, chacune, dans le livret, a un titre chapeauté d’une épigraphe biblique, quelques lignes tirées du Livre de Jérémie. Ainsi, la première, « Jérusalem », est placée sous le signe de sa prophétie annonçant la destruction de la ville par le roi de Babylone ; la seconde, « L’impie », a pour épigraphe la tempête déchaînée par le Seigneur, qui préfigure celle qui va frapper de folie Nabuchodonosor se prenant pour un dieu et annonce le coup d’état de sa fille Abigaïlle qui s’empare du trône et le séquestre ; la troisième partie s’appelle « La prophétie » et a pour exergue une phrase de Jérémie vaticinant la chute de Babylone. La quatrième, enfin, « L’idole brisée », est la prophétie de Jérémie sur la fin du dieu Baal et de ses idoles, métaphorisant la fin de Nabuchodonosor et le triomphe du dieu d’Israël. Bien sûr, durant une représentation traditionnelle, on n’a pas sous les yeux ces épigraphes, dont la lecture est peut-être aujourd’hui possible si elles figurent dans les surtitres. Mais ce sont les conducteurs du contenu de l’action et des intentions des auteurs.

S’ajoute à cet amour symétrique, interracial, la passion frustrée pour le même bel Hébreux d’Abigaïlle, demi-sœur et rivale de Fenena. Par ailleurs, ambitieuse et concurrente de son père Nabucco, auquel elle ravit le trône par un coup d’état, alors qu’elle n’est qu’une esclave : elle va pratiquement jusqu’au régicide, au parricide, au déicide, puisqu’elle détrône en Nabucco son roi, son père et un dieu tel qu’il s’est décrété.

Nabucco, revenu de sa folie dans sa prison, regrettant le décret que lui a extorqué Abigaïlle, condamnant tous les Juifs à mort, dont sa fille Fenena qui s’est convertie au judaïsme, supplie le Dieu d’Israël de l’aider, lui jurant même de reconstruire son temple qu’il avait détruit à Jérusalem .

Abigaïlle, consciente de ses crimes, se suicidera en demandant pardon. Arraché à sa prison, Nabucco, béni par le grand prêtre d’Israël, Zaccaria, libère les Hébreux. Dans cet opéra abondent les chœurs. C’est en effet le chœur, célèbre d’emblée, chanté par les Hébreux déportés et esclaves à Babylone, qui assura le succès de l’œuvre : « Va pensiero… », évoque tendrement et doucement, avec une poignante nostalgie, le pays lointain et perdu (« Ô, ma Patrie, si belle… »). Il devint vite l’hymne national et révolutionnaire d’une Italie pas encore unifiée, sous la coupe autrichienne : VIVA VERDI ! écrivaient sur les murs les Milanais insurgés contre l’Autriche. Il fallait comprendre, avec les majuscules seules en abrégé, comme « Viva Vittore Emmanuelle Re D’Italia », le monarque qui fera l’unité italienne. Magnifique publicité pour le musicien patriote. Spontanément, les milliers d’Italiens suivant le cortège mortuaire de Verdi en 1901 entonnèrent ce chant devenu une sorte d’hymne national, sinon officiel, du cœur.

Réalisation

Un rideau de scène orné d’une immense croix de David s’ouvre sur une profondeur obscure où l’on distingue trois colonnes carrées d’ordre colossal, signifiant le temple de Jérusalem. Pour le reste de l’action à Babylone, ces mêmes colonnes dans l’ombre, une vague lumière affûtant les arêtes, suspendues à mi-hauteur dans la pénombre, ont l’étrange beauté d’une toile abstraite ; un carré noir au milieu du plateau, socle, tribune ou piédestal du trône avec des marches pour y accéder, sont les seuls éléments de décors (Jérôme Bourdin)minimalistes mais maximalement expressifs que les lumières somptueuses (Pascal Noël) habillent ou estompent selon le cas : une réussite esthétique. En légère pente traversant le plateau, alignement d’un peuple dont les drapés des costumes antiques (aussi de Bourdin), sculptés ou caressés rêveusement par cette lumière vaguement mordorée, voile de deuil du premier plan tenu par les femmes : sur le fond d’ombre, ces chœurs d’entrée ont la beauté plastique d’une frise, d’un haut relief sonore modelé d’ombres et de clartés, creusé de plis et de pleurs, de cris forteet de soupirs pianisous la baguette de Jurjen Hempel. Comme une grande vague, le voile refluera, fuira comme un tragique adieu dans les coulisses avec le fracas de l’arrivée brutale des Chaldéens.

De noir ou de marron obscur vêtus, certains masqués jusqu’aux yeux, pointes sur la tête, sangles d’or, les vainqueurs sont impressionnants comme une armée d’ombres mais aux gestes secs, saccadés de menaces matérialisées par des lances jaunes dont la gestique, virtuose comme une chorégraphie et acrobatie de mort (Laurence Fanon), strient l’espace sombre de leurs traits géométriques abstraits : esthétiquement, c’estd’abord des Lancesimmobiles de Velázquez mises ensuite en mouvement fiévreux de La bataillede San Romano d’Ucello.

Nubucco a la tête ornée d’une couronne de lames, long collier pectoral prolongé de tresses d’or jusqu’aux pieds dont Abigaïlle, le dos simplement dessiné du long ruban doré, s’emparera comme signe de la puissance. L’entrée, l’intrusion dans le temple juif des Assyriens, s’accompagne d’une révolution de l’éclairage : une brusque herse lumineuse verticale tombe sur le fond, dentelée et inquiétante, puis s’horizontalise en rampe de feu qui semble acculer les Hébreux, mitraillés de lumière et pointés par les lances, sur le devant de la scène comme au bord du gouffre.

La mise en scène de Jean-Christophe Mastuse en virtuose harmonieux des lumières, décors, costumes : d’un espace fatalement clos, il réussit à faire la profondeur insaisissable d’un univers lointain dans la mémoire confuse soudain rendu à l’actualité de nos yeux. Habilement, il déjoue le risque du statisme inhérent à cette masse chorale importante, conjointe des Chœur de l’Opéra de Toulon et de l’Opéra de Nice(excellemment préparés) par l’activité nerveuse, agressive, belliqueuse, qui se joue à l’avant-scène avec les personnages principaux si bien dessinés, et ce ballet des lances sicaptivant. Le hiératisme choral des Hébreux s’ébroue parfois d’un bruyant frisson de crainte de foule promise déjà à l’holocauste qui semble faire onduler, trembler, les voiles de leurs vêtements.

Interprétation

À la qualité scénique répond celle de la musique, le chef sachant même faire expression dramatique des faiblesses orchestrales de cet encore jeune Verdi. Prise avec lenteur, l’ouverture ensuite se presse, s’oppresse, se hache dans une respiration haletante au tempo d’une angoisse croissante. Il allège les formules répétitives, trop fréquentes des trois temps de vague valse (1-2-3 : zim-boum-boum) qui affligent souvent l’écriture des premiers ouvrages du maître. Mais il exalte les couleurs, soutient solidairement les chanteurs et leurs difficiles parts et donne aux chœurs une dignité souveraine, poésie cruelle de la nostalgie douce du fameux « Va, pensiero… », foule mouvante, émouvante, soulevée par moments par une houle émotionnelle qui semble vouloir déborder la tristesse résignée.

D’Abdallo (Frédéric Diquero), de la noirceur du Grand Prêtre de Baal de la basse Nika Guliashvilià la belle et solide Anna (Florina Ilie), pas de faille dans la distribution si on peut regretter les acididités dans l’aigu de l’Ismaele de Jesús León peut-être en méforme pour ce rôle de ténor plus héroïque que gracieusement lyrique. En à peine quelques phrases, de sa voix large et sombre de mezzo et de son élégance physique, Julie Robard-Gendre campe une Fenena pleine de noblesse tragique déjà prête au sacrifice. De sa voix profonde, noire dans le grave, éclatante dans des aigus pleins et portants, la basse Evgeny Stavinskprête à Zaccaria, Grand prêtre hébreuxdes accents exaltés de prédicateur aux accents prophétiques et d’imprécateur faisant tonner la foudre contre l’impie.

La tessiture Abigaïlle, laissant présager celui de Lady Macbeth, est à coup sûr l’un des plus difficiles de Verdi, sa future compagne, la cantatrice Giuseppina Strepponi créatrice du rôle, victime du succès de l’œuvre demandée partout, y laissa la voix et dut arrêter la scène à trente ans : la soprano doit y passer en effet, de graves corsés pratiquement de mezzo à des suraigus déchirants non sans de difficiles passages vocalisés dans la tradition du bel canto romantique à la Donizetti dontNabucco, vaste fresque historique et idéologique, marque la fin de l’esthétique hédoniste. D’entrée, sans préparation, Raffaella Angeletti se lance, comme se riant, des notes extrêmes, hérissées, féroces, de sa partie par ailleurs servie d’une arrogante présence physique mise en valeur par sa robe noire de prêtresse sans pitié. Mais la pitié, sur elle-même, sur son sort de fille de Nabucco issue d’une esclave, méprisée par Ismaële au profit de sa demi-sœur Fenena à laquelle le roi, par ailleurs confiera la régence pendant la guerre, elle l’exprime dans son grand air terrible de difficulté : d’ordinaire donné à pleine voix par des cantatrices redoutant les écueils des demi-teintes toujours périlleuses. Mais Angeletti s’y coule, en roucoule et déroule les vocalises, colore de velours le médium affectif sans déchirer le tissu des aigus triomphants, descend dans les graves et en fait une confidence tendre et trahie qui humanise le rôle. Elle devient une Mater dolorosa en prenant entre ses bras, navrée, la jeune Juive tuée, s’interrogeant sur ce qui a pu tuer la pitié dans son cœur.

Nabucco, héros écrasant écrasé par son destin est une sorte de Roi Lear déchu, déchiré, aux deux filles contraires, l’une, à défaut de son amour, aspirant à son trône. On va suivre son épopée du triomphe à la chute, rédimée par l’expiation consciente et le remords, en passant par la folie. En rupture avec la tradition belcantiste, Verdi confie déjà le rôle de héros central non au ténor mais à la voix de baryton, lui imprimant sa caractéristique vocale propre, comme il fera dans Macbeth, Rigoletto, Simon Boccanegra, Falstaff. Puissance vocale requise sur tout le registre, aigus éclatants assis sur des graves solides. Toutes les exigences vocales du rôle, Sergey Murzaev les possède largement, puissant et pathétique, prostré ou prosterné devant un destin qui fait de ce vainqueur, vaincu et convaincu par la morale de l’adversaire, un exemplaire personnage d’épopée défiant les siècles : un vrai colosse vocal sans pieds d’argiles.

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NABUCCO, Opéra en quatre parties de Giuseppe Verdi (1813-1901)
Livret de Temistocle Solera
d’après Anicet-Bourgeois et FrancisCornu

OPÉRA DE TOULON
DIMANCHE 3 JUIN 2018

Direction musicale : Jurjen Hempel

Mise en scène : Jean-Christophe Mast .Chorégraphie : Laurence Fanon.Décors et costumes : Jérôme Bourdin. Lumières : Pascal Noël.

Distribution

Abigaille : Raffaella Angeletti ; Fenena : Julie Robard-Gendre ;Anna : Florina Ilie.

Nabucco :Sergey Murzaev; Ismaele : Jesús León ; Zaccaria : Evgeny Stavinsk ; Grand Prêtre de Baal : Nika Guliashvili ;Abdallo : Frédéric Diquero.

Orchestre de l’Opéra de Toulon, Chœur de l’Opéra de Toulon (Chrsitophe Bernollin), Chœur de l’Opéra de Nice (Giulio Maganini).

Production Opéra de Saint-Étienne

Opéra de Toulon

Nabuccode Verdi.

Dimanche 3 juin 14h30, 5 et le vendredi 8 juin à 20 h.

operadetoulon.fr

Photos Frédéric Stéphan :

1. Les Hébreux vaincus ;

2. Triomphe de Nabucco ;

3. Triomphe d’Abigaïlle ;

4. Triomphe hébreux (Zaccaria et Anna).

Oui bien reçu mon cher

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