Compte-rendu, opéra. Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, le 2 janvier 2014. Reynaldo Hahn : Ciboulette. Bénédicte Tauran, Julien Behr, Florian Sempey. Laurent Touche, direction musicale. Michel Fau, mise en scène

ciboulette_opera_comiqueEn guise d’introduction, nous profitons de ce compte-rendu pour adresser un vibrant hommage à la jeune soprano Eva Ganizate, qui nous a quittés tragiquement voilà quelques jours à peine, et qui incarnait le rôle de Zénobie sur la scène de la Salle Favart, dans le cadre de l’Académie de l’Opéra Comique à laquelle elle appartenait. Une talentueuse chanteuse, trop vite arrachée au monde, alors que sa carrière prenait son envol.

Ciboulette, ça sonne clair comme une chanson

Après l’Opéra Comique, c’est au tour de l’Opéra-Théâtre de Saint-Etienne, répondant toujours présent pour des recréations passionnantes d’ouvrages français oubliés, de renouer avec la tendre Ciboulette de Reynaldo Hahn.
La partition exhale toute la légèreté et la variété de ses parfums, nostalgique autant que délicieusement caressante et fantasque, on la déguste comme une gourmandise, un parfum d’enfance dont les mélodies continuent à résonner telle une boîte à musique longtemps après la représentation.
On dévore également des yeux la mise en scène idéale de Michel Fau, aux décors faits de carton-pâte comme de photos en noir et blanc, véritable hommage au genre lyrique lui-même, d’une justesse jamais prise en défaut, jouant ostensiblement avec ce passé rêvé que dépeint le compositeur. La direction d’acteurs se révèle au diapason de cette scénographie haute en couleurs, toujours exacte, à fleur de peau et d’une sincérité désarmante, mâtinée d’un humour attendri et délicat.
Dominant la distribution, la Ciboulette de Bénédicte Tauran, qu’on n’attendait pas forcément dans ce rôle précis, gagne en assurance au fil de la soirée, délivrant un très émouvant « C’est pas Paris, c’est sa banlieue », admirablement phrasé et rempli de nuances, et éclatant littéralement dans « Y’a d’la lune au bord du toit », vaillant et entrainant, autant que dans la Valse, aux aigus triomphants. Sa maraîchère conquiert ainsi le cœur du public, aussi attachante que bien chantante.
Son Antonin trouve un interprète de choix en la personne de Julien Behr, déjà présent à Favart. Ténor lyrique léger à l’aigu aussi facile qu’élégant, le jeune chanteur croque avec évidence ce personnage indécis et amoureux, traversant la représentation avec un naturel confondant.
Deus ex machina protecteur et paternel, paraissant échappé d’un film de Tim Burton par sa ténébreuse mélancolie, le Duparquet de Florian Sempey remporte tous les suffrages. Si on demeure un rien surpris par cette voix aux harmoniques sombres, on ne peut que s’incliner devant le travail qui semble avoir été effectué vers une émission plus haute, rendant ainsi toutes les couleurs possibles et permettant un travail sur le texte qui rappelle les grands barytons du passé. Ainsi, il phrase un « Bien des jeunes gens ont vingt ans » de grande école, au legato imperturbable, signe d’une grande maturité artistique. En outre, il se pose en exemple durant les dialogues parlés, prenant le parti d’une véritable déclamation, qui lui permet ainsi de remplir aisément la vaste salle stéphanoise, ce qui n’est pas le cas de tous ses partenaires.
A leurs côtés, la Zénobie d’Olivia Doray déploie sa belle voix de soprano et compose une cocotte parfaitement insupportable par ses caprices toujours renouvelés, idéalement accordée au Roger fanfaron et percutant de Marc Scoffoni.
Parfaitement assortis également, le couple Grenu formé par Jean-Marie Frémeau et Guillemette Laurens, hilarant tous deux en paysans bourrus et vocalement d’une efficacité sans reproche.
On salue pareillement la charismatique Madame Pingret d’Andrea Ferréol, à la gouaille ravageuse, irrésistible en marchande de poissons extralucide ; et Patrick Kabongo dont la probité vocale laisse augurer du meilleur.
Cerise sur le gâteau, l’apparition de Jérôme Deschamps comme revenu aux Deschiens, et surtout l’inénarrable Comtesse de Castiglione incarnée par Michel Fau, à la robe verte aussi improbable que le chant, le plus franc éclat de rire de la soirée.
Comme toujours dans cette maison, les chœurs demeurent admirablement préparés, et l’Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire rutile de tous ses pupitres, sous la direction amoureusement caressée de Laurent Touche, visiblement aussi doué avec les musiciens qu’il l’est avec les chanteurs.
Une magnifique soirée, partagée par un public enthousiaste, en somme la plus belle façon de commencer la nouvelle année.

Saint-Etienne. Grand Théâtre Massenet, 2 janvier 2014. Reynaldo Hahn : Ciboulette. Livret de Robert de Flers et Francis de Croisset. Avec Ciboulette : Bénédicte Tauran ; Antonin de Mourmelon : Julien Behr ; Duparquet : Florian Sempey ; Roger de Lansquenet : Marc Scoffoni ; Zénobie : Olivia Doray ; Le Père Grenu : Jean-Marie Frémeau ; La Mère Grenu : Guillemette Laurens ; Madame Pingret : Andrea Ferréol ; Auguste et Victor : Patrick Kabongo ; La Comtesse de Castiglione : Michel Fau ; Le directeur d’opéra : Jérôme Deschamps. Chœur Lyrique Saint-Etienne Loire. Orchestre Symphonique Saint-Etienne Loire. Direction musicale : Laurent Touche. Mise en scène : Michel Fau ; Scénographie : Bernard Fau et Citronelle Dufay ; Costumes : David Belugou ; Lumières : Joël Fabing ; Collaboration aux mouvements : Cécile Roussat ; Collaboration artistique : Laurence Equilbey ; Chef de chant : Cyril Goujon

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