Compte rendu, opéra. Reims, le 15 mai 2018. BIZET : Les pêcheurs de perles. Tuohy, Pisani…

bizet-jeune-compositeurCompte rendu, opéra. Reims, Opéra, le 15 mai 2018. Les pêcheurs de perles (Bizet), Robert Tuohy, Bernard Pisani, Hélène Guilmette, Julien Dran, Alexandre Duhamel, Frédéric Caton. Il en est des productions lyriques comme des vins : certains gagnent en maturité, en force, développent leurs arômes, alors que d’autres s’affaiblissent, épuisés. Après une prestation plus qu’honorable, à Limoges, on était en droit de s’interroger sur le devenir de ces Pêcheurs de perles. Cohérente, construite, équilibrée – malgré la laryngite annoncée d’Hélène Guilmette, qui dut s’économiser durant les premiers actes – la production atteint un niveau enviable : l’entente entre la direction, le chœur et les solistes est exceptionnelle, favorisée par les conditions d’une belle mise en scène, humble, mais efficace, toujours au service de la vérité dramatique et de la musique.

Après l’Italie, avant l’Egypte, l’Ecosse, la Provence et l’Andalousie, Bizet nous promène à Ceylan pour son premier opéra « sérieux ». Les Pêcheurs de perles conservent leur fraîcheur, leur étrangeté, malgré quelques similitudes avec La Vestale ou Norma. La médiocrité du livret, certaines banalités de la musique s’oublient vite tant la clarté des mélodies et l’éclat des couleurs orchestrales sont manifestes. L’exotisme musical se réduit à peu de choses, des grupetti, la modalisation de telle page (« Sur la grève en feu »), quelques rythmes originaux. Ce sont les costumes qui, ce soir, portent cette dimension : Les barbus enturbanés, athlétiques danseurs, mais aussi Nadir, Zurga, le grand-prêtre et les artistes du choeur sont parés  de magnifiques vêtements – signés Jérôme Bourdin – seuls à situer l’action, avec la statue d’un Bouddha dans le disque solaire, au deuxième acte.

Bernard Pisani a conçu une mise en scène dépouillée, aux décors stylisés et mobiles, où le safran et toutes ses déclinaisons contrastent avec les bleus des éléments. Les éclairages subtils de Nathalie Perrier tirent parti de ces plans, de ces découpages et du fond de scène où s’ouvre un large oculus, tour à tour, lunaire, solaire, puis niche d’un Bouddha majestueux. Les lumières animent chaque scène de la façon la plus appropriée. La direction d’acteur, soignée, contribue à leur vérité dramatique. Les mouvements d’un chœur souvent sollicité sont amplifiés et agrémentés par cinq magnifiques danseurs dont la chorégraphie atteste aussi l’origine indienne.

La distribution est exactement semblable à celle de Limoges. Seuls l’orchestre et les chœurs sont renouvelés. Les solistes partagent déjà deux qualités importantes, sinon essentielles : leur ensemble, millimétré, et leur commun souci d’intelligibilité du texte. Alexandre Duhamel, l’un de nos plus grands barytons, domine la distribution en nous offrant un Zurga d’une profonde vérité dramatique et musicale. Zurga, l’homme de parole, le chef courageux et protecteur, qui fut épris de Leïla, aime Nadir, sans qu’on soit sûr de la réciprocité. Malgré la  violation de ses serments par la prêtresse  et  la trahison de la promesse de Nadir, le sens du devoir de Zurga le conduit à se sacrifier à la place du couple.  Le récitatif et l’air qui ouvrent l’acte III sont certainement ce que Bizet a le mieux senti, psychologiquement et musicalement. L’autorité vocale, le soutien, la projection, le sens dramatique, les couleurs, tout est là pour la beauté et l’émotion. Aucun de ses partenaires ne démérite.  Pour l’auditeur, Nadir est indissociable de sa romance « Je crois entendre encore ».  Elle est fort bien chantée par Julien Dran, même si chacun garde en mémoire Alain Vanzo, la référence absolue. Le timbre est clair, pointu, la voix est sonore et la tessiture large.  Cependant, la ligne n’a pas toujours le soutien attendu, ni la rondeur idéale.  Nourabad, le grand-prêtre, est Frédéric Caton. Belle basse aux graves solides, familier des rôles d’autorité, il incarne remarquablement  ce religieux intolérant, avec un sens de la déclamation qu’il partage avec les autres solistes. Il est malaisé de formuler une opinion sur le chant et le jeu d’Hélène Guilmette, qui sauve la production malgré l’affection dont elle souffre. Leïla, la vierge voilée, belle et pure, protectrice, est un archétype universel.  Mais Leïla n’est pas Julie, la Vestale de Spontini, ni Norma. Elle n’a pas la foi chevillée au corps, ni leur personnalité. Elle est tendre, résignée jusqu’au moment  où tout s’effondre.  La voix est fraîche, agile, et solide. Elle gagnera en confiance au fil de la soirée pour nous donner un dernier acte où l’on aura oublié son affection, liée aux brusques variations climatiques de ces derniers  jours.
Les chœurs, bien préparés et très engagés sont toujours à la hauteur, précis, sonores, articulés. En fosse, le début de l’ouverture, confié aux seules cordes nous fait redouter le pire. Il n’en sera rien, malgré des contrechants médiocres de tel ou tel numéro. Robert Tuoly, familier et amoureux du répertoire français du XIXe S, sait tirer de cet orchestre de  belles progressions, doser au mieux les équilibres avec le plateau, toujours soucieux de clarté, de lisibilité. L’élégance, la poésie, la passion comme la dimension tragique sont traitées avec un goût très sûr. Une belle leçon propre à réjouir tous ceux qui regrettent tel ou tel chef mythique de la génération précédente.

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Compte rendu, opéra. Reims, Opéra, le 15 mai 2018. Les pêcheurs de perles (Bizet), Robert Tuohy, Bernard Pisani, Hélène Guilmette, Julien Dran, Alexandre Duhamel, Frédéric Caton.

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Approfondir
VOIR notre reportage vidéo LES PECHEURS DE PERLES présenté par l’Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch (juin 2017). Le disque de cette production événement est attendu courant 2018.

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