Compte rendu, opéra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, Haïm / Clément

ulisse-villazon-tce-paris-classiquenewsCompte rendu, opéra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, Haïm / Clément. Pour célébrer l’année Monteverdi, c’est à Paris qu’Emmanuelle Haïm retrouve le compositeur Crémonais et mène l’histoire d’Ulysse et ses retrouvailles avec Ithaque. Un parcours initiatique qui renouvelle l’approche scénique et musicale d’un chef d’oeuvre de l’art baroque. Monteverdi, le plus illustre des maîtres italiens du XVIIème siècle a vu le jour au cœur des collines boisées de Crémone en 1567.  On aime à raconter que les bois de cette belle contrée ont donné leur matière pour faire les Stradivarii, les Guarnieri, – voix premières de l’opéra et des madrigaux. Revenir à Monteverdi n’est jamais une Odysée et ce n’est jamais un parcours éreintant. Pour certains, le Ritorno d’Ulisse in Patria est l’opéra le plus complexe à délivrer scéniquement du maître Cremonais. À 450 ans de sa naissance, on peut trouver cet argument facile et quelque peu fallacieux. Il suffit de voir les mises en scène extraordinaires qui ont traversé notre siècle adolescent. De la mémorable production de Christie à Aix avec Adrian Noble où la mythique Ithaque était un rêve méditerranéen, … à l’univers décadent et fascinant de Christophe Rauck en 2012 (ARCAL/Les Paladins), Ulysse est devenu la figure très contemporaine du réfugié intégrant sa place dans une société en proie aux conflits sociaux.

Bleu de ciel/bleu d’abysses

 

 

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En 2017, Le Théâtre des Champs-Elysées nous offre une vision postmoderne puissante avec Mariame Clément, et Emmanuelle Haïm en fosse. Que dire après la crucifixion médiatique de cette superbe production? Nous ne pouvons que nous insurger! La liberté de blâmer s’arrête quand elle devient injuste et ouvertement subjective. Ce Ritorno d’Ulisse est un coffret magnifique et la narration de Mariame Clément porte la marque à la fois d’un véritable souci du livret mais aussi une fantaisie non démunie d’aplomb. Mariame Clément offre à ce Ritorno les questionnements humains de notre époque aux sursauts egotiques. En effet les personnages sont autant d’îlots mais secoués de telles forces telluriques qu’ils forment La Belle géographie des emois, la cartographie des affects et des passions. Nous remarquons aussi le mélange des genres qui, tout En modernisant l’intrigue (notamment dans les épisodes olympiens), la replace dans le “merveilleux” baroque.

Répondant avec panache dans la fosse, Emmanuelle Haïm démontre encore une fois que Monteverdi lui sied magnifiquement bien! C’est un beau retour de son Concert d’Astrée aux couleurs opératiques du maître Crémonais, après un Orfeo fondateur de légende en 2000, ce Ritorno d’Ulisse in Patria est loin de laisser indifférent. Les lignes sont nettes et les ritournelles riches en polychromie. Nous attendons avec impatience qu’Emmanuelle Haïm nous rende ainsi toutes les couleurs d’un XVIIème siècle qui demeure encore « terra incognita ».

ulysse ulisse monteverdi tce villazon kozena classiquenewsTel son rôle, Rolando Villazon a été confronté à la houle des critiques autant injustes que subjectives, campe un Ulisse fringant. Sa diction n’est jamais emportée par le style et l’émotion dramatique qu’il injecte au personnage, lui offre toute la bravoure et l’humanité qu’il faut à son incarnation. M. Villazon réussit là où beaucoup de chanteurs baroqueux échouent : le naturel. Il nous offre un Ulisse débarrassé enfin de toutes les affèteries baroqueuses, et son interprétation se révèle sincère et puissante. En revanche, la Pénélope de Magdalena Kozena est quasiment une déception à peu de choses près. Si vocalement le rôle est parfaitement interprété par Mme Kozena, c’est une certaine raideur bien regrettable qui lui ôte tous les affects du personnage. Pourtant royale  et impérieuse, Magdalena Kozena semble avoir du mal à se glisser dans le théâtre subtil de Mariame Clément. En effet les passions et les dilemmes auxquels est soumise Pénélope, semblent complexes à l’expression théâtrale de Mme Kozena. Le regret est d’autant plus grand que sa voix est source de tous les plaisirs sis dans la géographie ravissante de l’écriture Montéverdienne.

Dans la myriade des personnages qui ponctuent le livret, constatons une distribution assez équilibrée et riche en surprises. Certains chanteurs allemands, nous étonnent par leur présence dans le cast, mais « naturels » semble-t-il, par la magie de la coproduction avec Le Theatre de Nürnberg.  Nous remarquons avec enthousiasme le très touchant et fabuleux Telemaco de Mathias Vidal, l’Eumete de Kresimir Spicer aux couleurs chatoyantes, le Eurimaco de Emiliano Gonzalez, toujours généreux et subtil, l’espiègle Melanto d’Isabelle Druet et l’incroyable Minerva d’Anne-Catherine Gillet. Callum Thorpe en Tempo et Antinoo se révèle être un interprète vocalement parfait. Maarten Engeltjes offre une belle palette vocale avec une profonde émotion dans l’Humana Fragilità et Pisandro, il est l’interprète idéal pour ces deux rôles. L’Iro de Jörg Schneider est désopilant en caricature grotesque et Katherine Watson est idéale en Junon.

Avec quelques bémols qui n’entame pas en somme une très belle production, notre voyage, serti des marbres du Théâtre des Champs-Elysées, se parachève dans la mer de jais et des étoiles fugaces de la Nuit Parisienne; un autre théâtre, et d’autres drames qui nous feront fredonner encore et encore : “Fragil cosa son io…”

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Compte rendu, opéra. Paris. TCE, le 6 mars 2017. Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Villazon, Kozena, Haïm / Clément.

Rolando Villazón  Ulisse
Magdalena Kožená  Penelope
Katherine Watson  Giunone
Kresimir Spicer  Eumete
Anne-Catherine Gillet  Amore / Minerva
Isabelle Druet  La Fortuna / Melanto
Maarten Engeltjes  L’Humana Fragilità / Pisandro
Callum Thorpe  Il Tempo / Antinoo
Lothar Odinius  Giove / Anfinomo
Jean Teitgen  Nettuno
Mathias Vidal  Telemaco
Emiliano Gonzalez Toro  Eurimaco
Jörg Schneider  Iro
Elodie Méchain  Ericlea
Mise en scène – Mariame Clément
LE CONCERT D’ASTREE
dir. Emmanuelle Haïm

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