Compte rendu, Opéra, Metz, le 5 juin 2018. Samson et Dalila (Saint-Saëns), Jacques Mercier, Paul-Emile Fourny

Compte rendu, Opéra, Metz, le 5 juin 2018. Samson et Dalila (Saint-Saëns), Jacques Mercier, Paul-Emile Fourny

Ni peplum, ni mitraillettes, ni meule pour Samson

Samson et Dalila est toujours malaisé à mettre en scène. Mi-oratorio (ce fut le premier projet) mi opéra  biblique, nombre de réalisations tombent dans le travers d’un statisme que seul l’effondrement du temple vient rompre, à moins que la transposition n’en impose une lecture très décalée (ainsi la production de l’opéra des Flandres, mise en scène de Nitzan et Zuabi, ou celle de Cura à Karlsruhe). Paul-Emile Fourny a choisi une troisième voie, qui privilégie l’action dramatique et le chant. Très pure, inventive sans provocation, elle porte l’ouvrage en focalisant l’attention sur les protagonistes. Des éléments mobiles dessinent le décor, changeant, davantage symbolique et abstrait que réaliste. Les lumières servent fort opportunément ce projet.

Ni peplum, ni mitraillettes, ni meule pour Samson

Quant aux costumes, ils s’harmonisent idéalement à l’ensemble, autorisant, de splendides tableaux comme une gestuelle démonstrative (les Hébreux marquant leur volonté d’émancipation en se débarrassant des leurs manchons-liens, aux couleurs philistines). Parfaitement réglée, seule la chorégraphie déçoit par son conformiste désuet : l’érotisme, la sensualité disparaissent au profit de belles figures convenues.

Tous les moyens ont été réunis pour cette dernière production de la saison. Une distribution de haut vol, un chœur aguerri, et l’Orchestre National de Lorraine, que dirige pour la dernière fois Jacques Mercier,  ardent défenseur du répertoire français. Sa direction est exemplaire. On le sent pleinement investi, le geste clair et expressif. Il porte l’orchestre à l’incandescence comme à la poésie la plus juste. On oublie – intellectuellement – les leimotiven, même si leur familiarité s’insinue dans notre écoute. La scène où Samson affronte Abimélech, comme celles où il a Dalila pour partenaire sont admirablement construites. Quant aux grandes pages orchestrales, du prélude accablé du premier acte, de celui  - passionné – du deuxième, de la célébrissime bacchanale, ce sont autant de moments de bonheur. L’orchestre – certainement informé de ce dernier ouvrage sous la baguette de son chef – est galvanisé et se hisse au niveau des meilleurs. Le chœur, acteur essentiel des actes extrêmes, ne démérite jamais, sonore, précis, nuancé et toujours intelligible. L’écriture raffinée et savante de Saint-Saëns leur offre la palette expressive la plus large, qu’ils illustrent remarquablement, – du grand chœur d’oratorio, à la foule – avec une direction d’acteur parfaitement réglée.

Samson est chanté par Jean-Pierre Furlan, familier du rôle, en adéquation avec ses moyens. Si l’ambitus est réduit, le chant exige un soutien et une projection rares. Notre ténor s’identifie au héros et nous émeut particulièrement au dernier acte, par sa souffrance et sa foi. Une liaison fautive (« un n’honteux esclavage ») ne suffit pas à amender notre admiration, dans « Vois ma misère », tout particulièrement. Le timbre a perdu une part de sa séduction, mais la sincérité du chant y supplée. Une mezzo albanaise, que nous écoutons pour la première fois, Vikena Kamenica, assume la prise de rôle de Dalila. Voix impressionnante par sa puissance, son soutien et son timbre, riche et coloré, elle nous vaut d’excellents moments (dans « Mon cœur s’ouvre à ta voix », «comme s’ouvrent les fleurs aux baisers de l’aurore »). Tout juste regrette-t-on que la direction d’acteur ne traduise pas davantage son amour, vrai ou feint, sa lascivité, sa fureur, son désir de vengeance : ce doit être une furie, et l’on a affaire ce soir à une femme. Le deuxième acte, auquel ne participent que le Grand-prêtre, Dalila et Samson est abouti. Mais c’est le troisième qui  verra  le plein épanouissement d’Alexandre Duhamel, formidable Grand-prêtre, aux moyens vocaux et dramatiques superlatifs. Le « Gloire à Dagon », chanté en canon à l’octave avec Dalila, ne sent jamais l’exercice d’écriture, mais, au contraire, s’appuie sur elle pour traduire cette volonté farouche qui anime les deux complices. Toutes ses qualités sont au service de ce personnage auquel il donne une réalité crédible. Patrick Bolleire est un imposant Abimélech, dont l’autorité vocale est idéale. Le vieillard hébreu de Wojtek Smilek convainc : une vraie basse, sonore et bien timbrée. Les rôles secondaires sont tenus par trois artistes du chœur, tous remarquables.

Le dénouement, paroxystique, ramassé après une progression savamment dosée, repose visuellement sur la gestique – l’effroi des Philistins – et l’utilisation par Samson de ses liens pour provoquer l’effondrement du temple de Dagon. Ce tableau, d’autant plus mémorable que l’économie de moyens est exemplaire, restera gravé dans notre mémoire auditive, visuelle et dramatique.

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Compte rendu, Opéra, Metz, le 5 juin 2018. Samson et Dalila (Saint-Saëns), Jacques Mercier, Paul-Emile Fourny. Crédit photo : © Christian Legay – Opéra-Théâtre de Metz Métropole

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