Compte-rendu, opéra. Liège. ORW, le 17 mars 2017. Verdi : Jérusalem. Scappucci / Mazzonis di Pralafera.

Vague verdienne en juin 2014Compte-rendu, opéra. Liège. ORW, le 17 mars 2017. Verdi : Jérusalem. Scappucci / Mazzonis di Pralafera.  Convaincu par l’enthousiasme du musicologue italien Paolo Isotta, le directeur de la maison liégeoise, Stefano Mazzonis di Pralafera, a offert à son public une authentique rareté : la Jérusalem de Giuseppe Verdi, première œuvre écrite pour Paris par le compositeur. Créé le 22 novembre 1947 à l’Académie Royale de Musique, cet opéra dérive très largement d’un autre opus lyrique, I Lombardi alla prima Crociata, qui a vu le jour avec un grand succès à la Scala de Milan le 11 février 1843. Lorsque la capitale française le réclame, le cygne de Busseto, vient de créer Macbeth à Florence et I Masnadieri à Londres. Il s’attèle donc au remaniement des Lombardi, dont il transforme le second ténor en baryton, modifie les enchainements musicaux, et auxquels il rajoute un nouveau prélude et surtout, afin de respecter les codes en vigueur dans le Grand Opéra français, un long ballet. En outre, le livret se voit traduit et remanié par les librettistes de la Favorite donizettienne. C’est donc presque une nouvelle œuvre qui conquiert la ville-lumière, prélude à une belle histoire d’amour entre la cité et le compositeur.

 

 

 

Jérusalem redécouverte

 

 

_Jerusalem (Ivan Thirion et Patrick Delcour) © Lorraine Wauters - Opéra Royal de Wallonie-64-10

 

Comme un jeu de pistes, on se plait à relever, au fil de l’écoute, les couleurs qui annoncent les œuvres à venir dans la carrière de Verdi et celles qui s’inspirent directement de l’esthétique française. Ainsi, si Nabucco n’est jamais loin, notamment dans l’écriture d’Hélène, on entend déjà les prémisses des Vêpres Siciliennes ainsi que de Don Carlos, sinon du Trovatore et de La Traviata. Mais on remarque également avec un sourire des traits rappelant La Juive de Halévy et Les Huguenots de Meyerbeer. Comme une union réussie entre les styles italien et français. Merci donc à l’Opéra Royal de Wallonie de nous permettre de découvrir ce chef d’œuvre méconnu et trop rarement joué.
Au premier chef, on salue bien bas l’orchestre et les chœurs de la maison, qui sont véritablement les premiers artisans de cette réussite. Tous les instrumentistes se donnent sans compter dans cette aventure épique, brillance en poupe pour faire pleinement vibrer les murs du théâtre. A leur tête, la jeune chef italienne Speranza Scappucci – à laquelle on doit notamment un superbe disque Mozart avec Marina Rebeka – défend cette musique avec passion, sculpte les plans sonores et exalte la fougue contenue dans la partition, sans jamais oublier la tendresse de certaines pages, qu’elle cultive en un délicat rubato. En outre, elle n’oublie jamais son passé de chef de chant et sait parfaitement conduire les interprètes sans jamais les mettre en danger. Chapeau, Madame.
Les choristes ne sont pas en reste, au diapason de cette direction enflammée, et soulèvent le public lors de leurs nombreuses interventions. Par ailleurs, on se souviendra longtemps du chœur des Pèlerins au deuxième acte, d’une beauté et d’une plénitude sonore qui n’est pas sans rappeler celui de Nabucco.
La distribution réunie pour l’occasion, à défaut d’être idéale – une gageure à notre époque, notamment pour une œuvre aussi rare –, finit par emporter l’enthousiasme, chacun défendant au mieux sa partie, le souffle épique de la partition faisant le reste.
Dans le rôle de Gaston, malgré un léger manque de largeur et un aigu toujours étrangement mixé dès le passage, Marc Laho fait valoir son impeccable style français, sa diction de haute école et même une belle vaillance dans le haut-médium. Face à lui, on peut faire le constat quasiment inverse avec la soprano cubaine Elaine Alvarez en Hélène : malgré une usure perceptible de l’instrument et un vibrato qui se discipline heureusement en cours de représentation, les moyens vocaux sont exactement ceux requis par son rôle, les agilités bien négociées, l’aigu répond présent jusqu’au contre-ut attaqué prudemment mais joliment déployé, jusqu’à une cabalette du III rugissante de rage, proprement électrisante.
Remplaçant Marco Spotti initialement prévu, Roberto Scandiuzzi tire le meilleur parti du superbe rôle de Roger, cet oncle fratricide devenu ermite pour expier son crime, auquel Verdi a dévolu des pages splendides. Le temps n’a malheureusement pas épargné le timbre de la basse italienne, mais la puissance  de la voix et l’ampleur du grave demeurent.
En Comte de Toulouse, le jeune baryton belge Ivan Thirion se tire honorablement de son rôle. L’autorité dans l’accent lui manque encore, ainsi que l’aisance dans l’aigu qu’on devine fragile, pourtant le timbre se révèle prometteur et ce personnage finalement secondaire lui convient mieux, à ce stade de sa carrière et de son développement vocal, que le redoutable Enrico de Lucia di Lammermoor trop lourd pour ses épaules.
Tous les rôles secondaires se révèlent excellemment tenus, de l’Isaure tendre et attachante de Natacha Kowalski au Héraut percutant de Benoît Delvaux, en passant par le Raymond incisif de Pietro Picone, l’Adémar de Montheil imposant de Patrick Delcour et l’Emir sonore d’Alexei Gorbatchev.
La mise en scène imaginée par le maître des lieux demeure invariablement fidèle à l’époque et aux lieux de l’action, avec force toiles peintes et une absence totale, mais finalement peu gênante dans cette œuvre, de direction d’acteurs ; comme une marque de fabrique pour la maison wallonne. On remercie la production d’avoir conservé le ballet, donnant ainsi une image fidèle du Grand Opéra, mais fallait-il vraiment le chorégraphier à la manière d’une danse de la pluie très contemporaine qui jure assez violemment avec la musique ?
Malgré ces quelques réserves, c’est un public enthousiaste qui salue cette nouvelle production, étape importante dans la réhabilitation de ce chef d’œuvre verdien à la scène. Rien que pour cela : merci.

 

 

 

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Compte-rendu, opéra. Liège. Opéra Royal de Wallonie, 17 mars 2017. Giuseppe Verdi : Jérusalem. Livret d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz adapté des Lombardi alla prima Crociata de Temistocle Solera. Avec Gaston : Marc Laho ; Hélène : Elaine Alvarez ; Roger : Roberto Scandiuzzi ; Comte de Toulouse : Ivan Thirion ; Raymond : Pietro Picone ; Isaure : Natacha Kowalski ; Adémar de Montheil : Patrick Delcour ; L’Emir de Ramla : Alexei Gorbatchev ; Un Héraut : Benoît Delvaux. Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie ; Chef de chœur : Pierre Iodice. Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Direction musicale : Speranza Scappucci. Mise en scène : Stefano Mazzonis di Pralafera ; Décors : Jean-Guy Lecat ; Costumes : Fernand Ruiz ; Lumières : Franco Marri. Illustration : ©-Lorraine-Wauters-Opéra-Royal-de-Wallonie

 

 

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