COMPTE RENDU, Opéra. Aix en Provence, le 4 juillet 2018. R. STRAUSS : Ariadne auf Naxos / Ariane à Naxos.

richard-strauss-102~_v-image360h_-ec2d8b4e42b653689c14a85ba776647dd3c70c56COMPTE-RENDU, Opéra. Aix en Provence, le 4 juillet 2018. R. STRAUSS : Ariadne auf Naxos / Ariane à Naxos (Devielhe, Mitchell). En 2016, Katie Mitchell avait, après son fulgurant et premier (à Aix) Written on skin, frappé juste et fort dans un Pelléas et Mélisande, tendu et onirique à la fois, grâce à l’excellente et troublante soprano charismatique Barbara Hanigan dans le rôle de Mélisande. Revoici Mitchell dans l’un des joyaux de l’opéra moderne, celui conçu début XXè (en pleine première guerre) par le duo mythique Strauss / Hofmmansthal : Ariadne auf Naxos / Ariane à Naxos.
La nouvelle production aixoise hélas rate son entrée et voici assurément le premier échec de la metteure en scène britannique dont l’univers littéraire et néobaroque (la pièce s’inspire de Molière) lui semble bien étranger. Pourtant, l’œuvre dans sa version finale de 1916 est un miracle de poésie et de facétie jouant sur l’obligation imposée aux interprètes présents (ce qu’explique le Prologue), de jouer, comme le souhaite le mécène de la soirée (l’homme le plus riche de Vienne), la comédie italienne et l’opéra, en même temps. Voilà pourquoi les deux équipes doivent s’accorder : le prétexte est un métissage des genres qui sur le plan théâtral et musical produit des miracles.

Pourtant, ici, règnent le non sens et les idées hors sujet.
Contresens absolu et délire exubérant / exorbitant : le maître à danser (impeccable Rupert Charlesworth), est dans le Prologue, caricatural, affublé d’une perruque blonde Marylin, figure déjantée, bling bling et qui est de surcroît, ici le pilier du Prologue : agité, nerveux, en rien fin ni comique. Dommage.
De même Ariane empaquetée dans une robe impossible est enceinte jusqu’aux dents et accouche au moment de sa rencontre avec le dieu de l’ivresse et de la résurrection : Bacchus. Pourquoi une telle idée ?
Mais plus embêtant, Mitchell ne s’intéresse qu’au drame douloureux, celui d’Ariane trahie par Thésée… Ici règne la douleur (alors que la partition pétille par son double effervescent, tragique et comique : soit Ariane et Zerbinette). Les comédiens italiens ratent (volontairement) toutes leurs pseudo facéties, maladroits, prévisibles. Le majordome coupe plusieurs airs en sentences malvenues (et totalement incongrues), … le spectacle est déroutant par son incohérence et ses options qui dénaturent et décalent le sens de l’opéra. Oublions vite cette erreur d’une Katie Mitchell, étrangère à la finesse ambivalente voulue et réussie par Strauss et Hofmannsthal. Aix avait jusque là réussit spécifiquement ses lectures de l’opéra comique, léger et tragique énivré. Ici, on s’ennuie ferme. La vision et ses interruptions sauvages finissent même par agacer. Exactement quand à Aix encore, Dmitri Tcherniakov se permettait de repenser le déroulé chronologique des Noces de Figaro, et de Don Giovanni, perturbant profondément la clarté du drame conçu par Mozart et Da Ponte. Les directeurs actuels pensent régénérer le genre lyrique en acceptant le délire et les visions souvent fumeuses des metteurs en scène. Soit. Mais on risque de fatiguer un public difficile à capter, sensibiliser, fidéliser…

Musicalement, les éléments proposés sont plus convaincants. Mais la tradition aixoise nous a habitué à l’excellente : on ne citera qu’une production précédente, celle avec Jessye Norman, Ariane embrasée, tragique, hallucinée à la présence magnétique (1985)…

Dans la première partie, aux côtés du maître à danser pétillant, au comique percutant et savoureux déjà cité, la mezzo américaine Angela Brower campe un très solide Componist. Puis au début du drame, avant l’apparition d’Ariane, les 3 naïades séduisent par le grain accordé du trio qu’elles composent. Aux côtés d’un Bacchus rayonnant et sans effort (excellent Eric Cutler dont le timbre exprime cette lumière salvatrice qui ressuscite Ariane moribonde et clame le miracle de leur rencontre), l’Ariane justement de la norvégienne Lise Davidsen si elle ne manque pas de puissance, maîtrise bien peu la tenue de ses aigus et manque de finesse comme d’intensité pour un personnage ciselé comme un gemme noir : Ariane à Naxos est aux portes de la mort : éconduite par celui qu’elle aime toujours, Thésée, elle ne songe qu’à mourir.
Reste le quatuor des comédiens italiens (Arlequin, Brighella, Scaramuccio et Truffaldino) : raté, comme évacués par une mise en scène qui n’a pas travaillé leur présence ni interroger le contraste qu’ils permettent et réalisent sur la scène. Le résultat laisse déconcerté. Et la Zerbinette de Sabine Devielhe, malgré l’estime que nous avons pour la chanteuse, par ailleurs excellente mozartienne et remarquable Mélisande, sa Zerbinette manque de profondeur, de trouble, de malice voire d’impertinence, car le rôle contraste avec l’amour tragique et sombre, incarné par Ariane : zerbinette est la contrepartie comique, insouciante de celle qui a été éconduite et abandonnée par Thésée : or rien dans ce chant jolie, méticuleux, un rien pincé, n’exprime l’insolente vivacité d’une Zerbinette ardente et enivrante qu’ont en leur temps, magnifiquement défendu Rita Streich ou Kathleen Battle (qui a d’ailleurs enregistré le rôle pour Decca aux côtés de Jessye Norman). Non, il est trop tôt pour Sabine Devielhe : la voix est trop fragile et frêle pour un caractère qui demande de l’esprit et de l’espièglerie même. Mais Mitchell avait-elle conçu une partie importante pour elle dans une mise en scène … ratée ? Même impression d’inabouti et de superficialité dans la direction bonhomme et parfois précipitée du chef. Dommage. Pour sûr, la production n’est pas l’événement encore moins le miracle qu’on nous a annoncé. Seconde chance : le 11 juin à partir de 20h : diffusion d’Ariadne auf Naxos, Arianne à Naxos, sur Musique.

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COMPTE RENDU, Opéra. Aix en Provence, le 4 juillet 2018. R. STRAUSS : Ariadne auf Naxos / Ariane à Naxos. En direct sur France Musique, le mercredi 11 juillet. 2018

 

 

 

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MISE A POINT
Pourquoi ressasser toujours et encore les mêmes références du passé ? VOIR ci après les trois extraits vidéo et vous comprendrez …

Kathleen Battle chante Zerbinette en répétition (Metropolitan Opera 1989) :
https://www.youtube.com/watch?v=oj-o7TbGCek

Grand monologue où la comédienne loue les amours volages et légers, l’insouciance plutôt que les chaînes d’un seul amour tragique :
https://www.youtube.com/watch?v=xM9B-z53BBk

Jessye Norman chante Ariane en répétition (14mn) :
https://www.youtube.com/watch?v=8xVEtwnT3aE

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