COMPTE RENDU, Festival. MUSIQUE & MÉMOIRE, les 25 ans. Week end III (dernier) : les 28 et 29 juillet 2018. JS BACH par Vox Luminis.

musique et memoire festival 2018 les 25 ans visuel_2018COMPTE-RENDU, Festival. MUSIQUE & MÉMOIRE, les 25 ans. Week end III (dernier) : les 28 et 29 juillet 2018. JS BACH par Vox Luminis. Rares les festivals implantés, généreux et ouverts, au nord de la Loire et de surcroît dans l’Est rural… Ancré dans son (splendide) territoire des Vosges du Sud (Pays des 1000 étangs), voilà 25 ans que le Festival MUSIQUE & MEMOIRE défend une autre idée de la culture vivante, accessible et pointue, populaire et exigeante. Ici, en trois actes (trois week ends), le meilleur du Baroque actuel permet de récouter les grandes œuvres du répertoire, capables d’être réinventées par les meilleures jeunes phalanges de la scène d’aujourd’hui : les désormais familiers TIMBRES (heureux invités depuis 6 ans), Les TRAVERSEES BAROQUES (nouveaux venus cette année), les plus reconnus, qui ne cessent d’éblouir par leur approche de la musique chorale religieuse : VOX LUMINIS… Le premier week end (14 et 15 juillet 2018) a permis d’écouter l’ORFEO de Monteverdi dans une formulation ciselée, vivante, chambriste défendue par LES TIMBRES et l’excellent baryton français Marc Mauillon… Un défi artistique que seul MUSIQUE & MEMOIRE sait relever chaque année.

 

 

Fabrice Creux, fondateur du Festival, le plus important parmi les offres estivales en Haute-Saône, – et dans la région « Bourgogne France Comté », a à cœur de réinventer le principe et le fonctionnement d’un festival inscrit dans son territoire. Le Pays des Mille étangs, la couverture boisée et les miroirs d’eau impriment à l’événement qui s’est déroulé dans la seconde moitié du mois de juillet 2018, son caractère à la fois raffiné (dans le choix des interprètes) et simple, et même chaleureux… valeurs humaines incarnées par l’équipe du Festival qui sait comme au Québec, rendre évident et naturel, l’accès au concert ; rendre facile et sans chichi, l’expérience de la culture. Hors des salles de concerts et d’opéra habituelles, souvent guindées et froides, le Baroque se réinvente ici, d’année en année, grâce à ce que vivent les festivaliers à Luxeuil-les-Bains, Faucogney, Servance, Melisey, Lure, Héricourt, Fougerolles… sites désormais emblématiques du travail de Fabrice Creux localement. Le Festival ose et défriche ; réalise plusieurs dispositifs innovants à l’adresse du public, comme la visite, le dîner puis le concert « couché » (à l’écomusée du Pays de la cerise, en complicité avec l’ensemble associé, LES TIMBRES). La période est à l’innovation heureuse

 

 

 

Le temps de notre présence à MUSIQUE & MÉMOIRE, en ce dernier week end JS BACH (28 et 29 juillet), on mesure l’adéquation parfaite entre la nature des propositions musicales et les lieux où elles s’inscrivent et se déroulent ; on recueille les mêmes impressions collectées au fil des années d’une présence régulière. C’est là que se réinventent dans un esprit d’ouverture et de simplicité, la formulation du concert, la recherche d’une ligne artistique, conçue comme une expérimentation permanente sur le long terme. A travers l’affiche baroque, majoritairement développée, Fabrice Creux sait enrichir le propos, tisser des filiations antérieures ou postérieures, offrir de nouvelles pistes de réflexion et de compréhension (cf la célébration, unique en France alors, des 400 ans de Froberger, génie oublié du début XVIIè, légitimement fêté sur le territoire où il a vécu et composé… VOIR notre reportage les 400 ans de Froberger au Festival Musique & Mémoire 2016). C’est surtout l’expérience singulière d’un compagnonnage particulièrement maîtrisé, assuré pendant plusieurs années aux côtés des artistes : le travail artistique pendant le festival et aussi pendant l’année auprès des cibles scolaires, a1068réalisé avec LES TIMBRES est en cela exemplaire ; c’est une complicité unique qui aura permis de nombreuses créations pendant l’été (Proserpine de Lully en version chambriste originale / Musique & Mémoire 2015 ; Musiques au temps de Shakespeare, entre nostalgie indicible et poésie suprême sur le renoncement et la célébration des saisons, ou donc cette année, cet Orfeo montéverdien donné lui aussi en version chambriste…). Le propre de MUSIQUE & MÉMOIRE est de se réinventer constamment, trouvant les défis qui assurent une attraction inépuisable auprès des publics, et aussi les moyens de les réussir. Ce lien qui s’est tissé avec les artistes, accomplit souvent d’étonnantes réalisations.

 

 

 

Le Baroque au sommet
VOX LUMINIS à MUSIQUE & MÉMOIRE

 

 

 

VOX LUMINIS à Musique & Mémoire… Cette année, pour le dernier week end des 25 ans, le festivalier a pu retrouver un ensemble déjà présent : VOX LUMINIS (créé en 2004), et dans deux programmes en particulier qui rehaussent encore cette intelligence de la coopération artistique. Fabrice Creux a invité l’ensemble belge (composé de 10 chanteurs, et de 16 instrumentistes) à relire les piliers du répertoire baroque sacré, le Magnificat (Lure, samedi 28 juillet 2018) puis la Messe en si (Dimanche 29 juillet dans la Basilique Saint-Pierre de Luxeuil les Bains) de Johann Sebastian Bach : deux lectures d’une puissance ciselée exceptionnelle, – jalons désormais mémorables de cette édition des 25 ans.
37942405_2356557347904695_4808829690238205952_nA LURE (église Saint-Martin, le 28 juil), en une extension esthétique qui rétablit la place de chacun et donc le génie immédiat, franc, fulgurant de JS Bach, les Vox Luminis chantent plusieurs partitions, avant celle de Johann Sebastian : une cantate de Pachebel, puis le Magnificat de Kuhnau, lequel précéda Bach au poste de Directeur de la musique de Leipzig. Les effectifs instrumentaux sont quasi identiques entre chaque partition. L’écoute globale rétablit ce style commun partagé alors, soucieux du verbe mais aussi d’une étonnante séduction sonore (grâce aux trompettes, flûtes, hautbois)… la souplesse de l’orchestre, en format sonore d’un équilibre idéal, renforce l’impact des voix, composant deux choeurs de chaque côté des musiciens ; aux côtés du raffinement fleuri de Pachebel, on reste saisi par l’activité ciselée de Kuhnau, dont le Magnificat annonce directement l’écriture de son successeur à Leipzig, Johann Sebastian. Energie, somptuosité, Kuhnau éblouit par sa maîtrise du style concertant ; d’autant que dans cette configuration, les chanteurs de Vox Luminis savent articuler avec un naturel confondant, laissant toute la place au sens du texte ; l’humilité de Marie, élue parmi les femmes, en gagne un éclat de premier plan.
En comparaison, le Bach de 1723 (première version pour sa première grande occasion à Leipzig) électrise par sa maîtrise du contrepoint, son architecture souveraine qui fait entendre le son de la perfection céleste en un incroyable mouvement de jubilation collective. La vitalité de Vox Luminis se montre d’une incroyable souplesse, dans la grâce (Et exultavit) comme dans l’introspection plus mystérieuse (Quia respexit). Comme il l’a précédemment réalisé dans le cd déjà enregistré (Magnificat et Dixit Dominus: lire ici notre critique du cd VOX LUMINIS : MAGNIFICAT de JS BACH / DIXIT DOMINUS de HANDEL – 1 cd Alpha), Lionel Meunier, fondateur de Vox Luminis, assume pleinement des choix de tempo jusque là jamais entendus, dont « Omnes generationes », qui semble porter l’émotion saisissant le choeur des croyants, confrontés à ce qui a surgi précédemment, comme une onde miraculeuse irradiant toute l’assemblée alors émue; cette nuance qui creuse l’incise humaine, exprime toute la tendre espérance du fervent. On souscrit alors pleinement à ce qu’écrivait Camille de Joyeuse, en octobre 2017, au moment de la parution du disque Alpha en particulier pour le duetto « Et misericordia » … « suspendu, interrogatif, c’est le plus déchirant ; il se fait prière pour le Sauveur en vu de l’obtention du salut… fine ciselure, d’une sobriété désarmante. » Du disque au concert, tant d’intelligence et de naturel demeurent captivant tout au long du concert à Lure.

 

 

 

37932214_2356562521237511_7276161975132880896_nLe lendemain, dimanche 29 juillet 2018, un cran est dépassé encore pour la clôture du 25è Festival, sous la somptueuse nef de la Basilique Saint-Pierre de Luxeuil les Bains (et devant son buffet d’orgue, magistral massif de bois sculpté où Pierre est raconté dans des médaillons, de part et d’autres d’atlantes michelangelesques). Un écrin parfaitement adapté pour l’événement qui va s’y réaliser. Et quel défi pour les chanteurs et les instrumentistes ; un Everest de la liturgie baroque, le monument sacré le plus difficile et le plus délicat à réussir : la Messe en si de Johann Sebastian. On ne récapitulera pas ce qui compose l’essence d’une partition élaborée sur 30 ans dont le faux éclectisme formel, désigne en vérité la cohérence et la pensée d’un génie inégalé qui pense l’acte de ferveur au delà des contingences des cultes, protestant et catholique. Puisqu’il les englobe tous les deux en une vision suprême. A la fois universelle et fraternelle.
Le parcours nous intéresse : du début à la fin, c’est bien le cheminement du croyant, son expérience spirituelle, de méandres en doute, de certitude en espérance, de quête en sérénité enfin atteinte ; tout est dit, exposé, exprimé comme les jalons d’un pèlerinage qui dure toute une vie et dont les enjeux comme le sens profond interrogent la condition de l’homme.
Effectivement cet Everest musical engage celui qui croit et celui qui pense, à travers un cycle de séquences qui aussi, musicalement, démontrent dans sa diversité foisonnante, la virtuosité d’un Bach à son sommet. Aria solo, duos, choeurs, contrepoint, et double choeur… Johann Sebastian fait comme Monteverdi dans son Vespro della Beata Vergine (1610) : il déploie une invention alors inégalée, ose des dispositifs nouveaux, invente un genre sacré, qui tient et de l’oratorio et de l’opéra. A la façon d’un fabuleux collectionneur, Bach assemble, compose, diversifie les formes et les les effectifs.
Les 10 chanteurs de Vox Luminis nous font face, chacun exprimant individuellement et collectivement la puissance du texte. La finesse de l’intonation globale, comme l’incarnation solistique, inquiète, surprend, emporte… jusqu’à l’Agnus Dei dont le dépouillement (instrumental : rien que la voix et le continuo), dit la fulgurance de ce qui est alors révélé, en un temps où l’éternité surgit ; le jeune contre-ténor Alex Chance incarne alors un moment suspendu où le temps et l’espace fusionnent et se figent, véritable chant de grâce qui efface toutes les souffrances éprouvées.
Lionel Meunier qui fut l’élève à La Haye de Peter Kooij, et qui chante aux côtés de ses partenaires, comme baryton, avoue qu’il attendra encore avant d’enregistrer ce qui tient déjà d’une prouesse remarquable. Sans démonstration ni déclamation appuyée, sans intention artificielle, c’est essentiellement la sincérité intime du geste vocal de Vox Luminis qui nous a ce soir au sens littéral du terme, « sidéré ». Son contrepoint, son articulation, le naturel tissé en humanité et en sincérité, saisissent par leur franchise et leur souplesse. L’approche est semblable à une tapisserie : du détail, de la ciselure dans chaque geste vocal, et aussi une lisibilité naturelle de l’élan choral, une claire vision de l’architecture globale. En version allégée, transparente, palpitante, – du fait de son seul effectif, la Messe en si sonne à Luxeuil les Bains comme régénérée par Vox Luminis. Voilà qui clôt de magnifique façon, l’édition des 25 ans de MUSIQUE & MÉMOIRE. Jamais en reste d’une idée, d’une nouvelle offre, ou d’un fonctionnement novateur voire visionnaire, Fabrice Creux, comme s’il avait une claire vision du Festival futur, nous annonce pour les 25 ans prochains, et dès l’édition 2019, un changement de cap, et une formulation elle aussi renouvelée…. à suivre. Rendez vous est déjà pris en juillet prochain.

 

 

 
 

 

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Plus d’infos sur le site du Festival MUSIQUE & MÉMOIRE
http://www.musetmemoire.com
et sur la page facebook du Festival
https://www.facebook.com/festivalmusetmemoire/

Illustrations : Les Timbres : Myriam Rignol et Julien Wolfs © Myriam Rignol – Vox Luminis © Nicolas Maget

  

 

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