Compte rendu critique, opéra. Pourrières, le 26 juillet 2014. L’OpérA/uvillage. Adam, Offenbach. Luc Coadou, direction

L’OpérA/uvillage, Pourrières. Le  petit festival L’OpérA/uvillage de Pourrières fête ses dix ans. Ce sympathique festival est singulier et pluriel : singulier par le lieu, la vocation vocale originale, et pluriel parce qu’il est né du rêve, du vœu collectif d’un groupe d’amis habitant Pourrières, qui s’est concrétisé par la participation de nombreux bénévoles de  tout le village autour du projet.

    Histoire et lieu
Mais un peu d’histoire puis un peu de géographie. L’histoire : un jour, un beau jour, un ténor irlandais, Uele Dean, passe par le village, en est charmé, s’y installe, donne des cours de chant, des concerts, crée un jumelage entre ce village minuscule du sud avec Armoy, en Irlande. Malheureusement, pour des raisons de santé, il abandonne son projet mais, œuvrant pour les voix, il ouvrait une voie, et les chanteurs qu’il avait formés, décidèrent de poursuivre l’aventure, bel hommage à l’initiateur malade.
Avec une poignée de bénévoles, Ingrid Brunstein, une Allemande amoureuse de notre région, porta sur les fonts ce qu’elle appela « l’OpérA/u Village », assumant pendant trois ans la présidence, qui deviendra tournante.  Un hôte capital du village, Jean de Gaspary, propriétaire et restaurateur du petit Couvent des Minimes, désireux d’y accueillir des artistes mit ce lieu à leur disposition. Ainsi naquit le premier spectacle Orphée et Eurydice, de Gluck. Cette première expérience imposa la nécessité de faire appel à des professionnels.

 

 

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Pourrières, un petit grand festival

Apparaissent alors, en 2006, deux artistes professionnels, Bernard Grimonet et Luc Coadou, passionnés par le projet qui décident d’assumer bénévolement les responsabilités, respectivement, de metteur en scène et de directeur musical. Les chanteurs sont recrutés sur audition par un jury de professionnels et l’association, le jeune festival affirme son double objectif : produire des opéras comiques rares, parfois inédits et donc inouïs, à découvrir ou redécouvrir et offrir une première scène à des jeunes chanteurs, entourés d’artistes aguerris.     S’ajoute, par ailleurs, l’organisation de concerts et des événements artistiques de qualité avec des artistes de renom. Bref, dans ce coin de Provence, un festival éclot, s’implante, sème et essaime dans le village, récoltant la bienveillance, par définition, de bénévoles, qui forment une vaste équipe d’accueil des artistes et des spectateurs, brassés dans une convivialité chaleureuse où le programme musical se mêle au menu culinaire à thème adapté de l’œuvre, concocté par les villageois eux-mêmes et dégusté éventuellement, avant le spectacle, dans un lieu unique, dont il faut parler.
La géographie, elle fait partie du charme du lieu, j’en ai déjà parlé. Disons, que, venant d’Aix, du nord-ouest, là où s’apaisent les dentelles de la Sainte Victoire en molles ondulations, se hausse, du col de son clocher provençal à campanile en fer, le village de Pourrières, face aux vagues montantes des monts Auréliens au sud-est, où serpente parmi les vignes la route qui vient de Trets, de Marseille via Gardanne. Route et autoroute tracent leur ligne bleue sur la plateau qui conduit à Saint-Maximin, vers la Côte d’Azur. Nous sommes, effectivement, dans une côte et cote d’amour qui s’infléchit en un chemin creux vers le petit couvent des Minimes.
Un toit oblique chapeauté d’un plat clocher triangulaire ajouré, aiguisé de deux pignons pointus,  offre sa façade de guingois à un fronton classique, mince frontispice dorique rappelant le XVI e siècle de la construction : humble construction que des moines campagnards bâtirent patiemment en assemblant à l’ancienne, une à une, ces pierres roses ou rousses, liées d’un peu de mortier. Une muraille en moellons apparents, soulignée et ombragée d’une ligne de marronniers séculaires, sous lesquels se dressent ordinairement les joyeuses tables du repas à thème servi par les bénévoles du lieu, embrasse plus qu’elle ne ceinture, le couvent. Mais aujourd’hui, les sourcils froncés de nuages d’orages, ont contraint les tables festives à se replier sous les arcades propices du petit cloître, en simple appareil de pierres crues, une galerie au modeste dos voûté autour d’une courette à laquelle un marronnier tutélaire offre un ciel vert, parasol le jour, parapluie ce soir,  dais végétal la nuit, éventant mollement de sa palme les étoiles d’été ou, miracle du soir, semblant épousseter, repousser les nuages frondeurs. C’est dans ce lieu amical qu’aura lieu le spectacle, qui se riera des intempéries.

ÎLES HILARANTES
C’est le facteur commun des deux œuvres peu communes programmées ce soir : comme au temps de leur création, deux pétulantes et pétaradantes opérettes se partagent cette année l’affiche joyeuse.

 Les Pantins de Violette d’ Adolphe Adam
Ouvrant le ban, Adolphe Adam (1803-1856), très connu pour son Postillon de Longjumeau (1836), son ballet Giselle (1841), mais inconnu pour cette œuvre si rare qu’elle n’existe même pas en disque , Les Pantins de Violette (1856, mort quatre jours après). C’était une commande de Jacques Offenbach (1819–1880) pour son petit théâtre, les Bouffes-Parisiens. Le mince livret de Battu et Halévy joue sur la mode déjà ancienne des automates, connus depuis l’Antiquité, relancée par Vaucanson au siècle précédent, remise au goût du jour par le romantisme allemand fantastique d’Hoffmann et ses contes, qui nourriront plus tard l’inspiration d’Offenbach. Sur une île déserte, qui rappelle aussi celles, nombreuses en littérature (chez Marivaux aussi) où vit encore une humanité innocente préservée de la civilisation, Alcofribas, l’enchanteur, veut préserver la pureté virginale, disons en langage fleuri la rose de Violette pour la garder intacte pour son fils Pierrot. Il lui fait croire que le monde n’est peuplé que de pantins pantois par lui fabriqués, mais la fille reste une poupée de chair rêvant de faire paire sans impair, insatisfaite et exigeante, car depuis La Fontaine et son conte, on sait Comment l’esprit vient aux filles grâce à certain jeu à deux :

Le beau du jeu n’est connu que de l’époux;
C’est chez l’Amant que ce plaisir excelle.

Colette en fera un récit plus coquin et malin que cette bourgeoise bluette fleur bleue. Un Deus ex machina, logique pour ces machines et cette machination mécanique, rendra tout le monde heureux : la morale bourgeoise est sauve.
Le thème est mince, la trame musicale, jolie. Partition trouvée  par les complices ingénieux du lieu à Avignon : une ouverture en trois partie, d’abord entraînante avec une sicilienne, une barcarolle berceuse pour second mouvement langoureux, et une sorte de saltarello ou de tarentelle joyeuse en troisième. On trouve, vocalement, des passages obligés de l’opéra ou l’opérette hérités du baroque, l’air du canari où la chanteuse rivalise avec la flûte, l’orage zébré d’éclairs de cordes, l’air faussement pastoral, l’air de « liste (ici, de métiers), les battements de cœur de l’opera buffa depuis La Serva padrona. C’est une musique agréable, pleine de métier, simple mais nourrie de références savantes, et la délicate réalisation musicale de Luc Coadou a beaucoup de charme. Il dirige un petit mais efficace effectif musical, Stéphanie Périn (violon), Virginie Bertazzon (violoncelle), Cécile Hann-Fritsche (alto), Jean-Luc Bonnet (flûte), Isabelle Terjan (piano) et Angélique Garcia dont l’apparemment insolite accordéon nappe d’argent le continuo musical.
Marion Rybaka, la belle Violette,pour la première fois sur scène, a une belle présence et un joli soprano qui assouplira ses vocalises ; Claire Devy, qui débute aussi, travestie en Pierrot, déploie un mezzo ombré très solide ; Guilhem Chalbos, ténor, est un épisodique Polichinelle pantin robotisé ; quant à Pierre Espiaut, ténor qui n’est pas inconnu de nous, enchanteur attifé de foutraque façon, de raphia farfelu, fantasque, facétieux, loufoque, fou-fou-fou, nous enchante par sa verve et sa veine comique.
Nous retrouvons ces jeunes et excellents chanteurs et comédiens, qui s’en donnent à cœur joie, pour la nôtre, dans l’œuvre suivante, avec la  complicité de trois autres interprètes et de deux athlétiques « porteurs » à chevelure touffue d’Océanie (Mathieu Duriff, Jules Phocas).
La scène reste donc chaude pour l’opérette suivante, la scénographie astucieuse des compères Jean de Gaspary et Bernard Grimonet déjà plantée, hutte ou cahute, paillote, masques polynésiens et le marronnier comme un totem enraciné dans cet exotique décor des antipodes (Gérard, Alain, Michel, Dominique, Jean-Pierre et les autres…), verdissant de rage ou de renouveau printanier sous les lumières de Sylvie Maestro. Les costumes, à grand renfort de perruques pelucheuses, d’os, de couronnes de fleurs pas mortuaires et un Cupidon flashy avec son truc en plumes de « zoiseau » (Mireille, Michèle, Catherine, Jacqueline) bouillonnent de bouffonnerie, comme la grosse marmite du festin cannibalesque qui bout et trône sur la scène. Déjà l’humour visuel mettrait en bouche les plus mal embouchés.

Vent du soir d’Offenbach : Gare, « gore » au gorille !

On salue encore une fois Luc Coadou qui a restitué à cette partition sinon perdue, en perdition, sans accompagnement, une instrumentation pleine de connaissance musicologique et de goût facétieux, hommage intelligent et plein d’humour à Offenbach. Postérieure d’un an à la première, sur un livret de Philippe Gille, cette opérette anticipe les « grands » Offenbach par l’imagination mélodique, parodique, le jeu sur les mots et un sujet de farce, littéralement, plus ou moins savoureuse pour les gourmands et gourmets, au menu de ce festin cannibalesque qui frappe sans rester sur l’estomac.
Histoire succulente (selon les goûts !) : guerre tribale et gastronomique, anthropophagique, entre les Gros-Loulous (chef —chef cuistot—Vent du soir) et les Papas-Toutous, dont le chef est Lapin-Courageux, rêvant d’alliance matrimoniale entre fille et fils, après que chacun a consommé (plaisante image de l’adultère croisé), boulotté, mangé, dévoré, sinon digéré —échange de bons procédés— la femme de l’autre. Bref, papa contre papa, Papas-Toutous de Papouasie et pas de papous dans la tête affublée, pour chacun, d’énormes toisons capillaires à faire rêver un chauve (une nuit sur un mont) ornées, sinon de cornes chères au vaudeville, de fourchettes, de cuillères, d’os, d’ossements et de reliefs de plumes autant que de poils. En somme, qui paiera l’addition du repas, qui mangera qui ? Ce sera un gorille chu du statut de dieu dans le potage et partage d’une communion culinaro-religieuse, à grand renfort d’os tirés du bouillon : gore au gorille !
Il y a aussi le gandin qui, rêvant de faire passer la fille à la casserole, risque de finir dans la marmite, dégusté par les convives et son propre père (« Il a mangé son rejeton ! »). C’est tout un jeu dont le gros comique, comme le gros sel de l’assaisonnement, est nourri, c’est le mot, par des sous-entendus, des doubles sens, un second degré de l’effet le plus drôle où « passer à table » est littéralement « passer dans la table », faire partie du menu.
Les noms des personnages sont déjà un programme : Vent du soir, campé par un Mikhael Piccone survolté, vrai tempérament comique en prose comme en chant, superbe baryton et irrésistible acteur, grimaçant, grinçant des dents ; il prend l’accent pagnolesque et méridional de César aux « quatre tiers », a la grandeur gaullienne d’un « Je vous ai compris » auquel Denis Mignien, ténor (qui en ouverture a dignement défendu les intermittents), lui donne une inénarrable réplique en nordique ch’ti authentique, tandis qu’Atala (tentante et légère vamp, clin d’œil malicieux à l’héroïne empesée et pesante de Chateaubriand) incarnée en belle chair par Émilie Cavallo, débutante aussi, jolie voix de soprano et belle silhouette alanguie en des poses hollywoodiennes et des intonations parisiennes sophistiquées, met en appétit l’Arthur, blanc bec pour qui il n’est bon bec que de Paris, interprété par Guilhem Chalbos, beau ténor au timbre chaud, chaud lapin naufragé , ex friqué en frac défroqué et claqué chapeau à claque (sinon tête), visage d’une extrême mobilité comme son mobile corps bondissant de jeune premier à l’américaine.
Les autres personnages, joués par les chanteurs  de la première partie, sont tous encore excellents Pa-Peigné-Dutout (Pierre Espiaut), La Belle-Kapasson-Fer (Marion Rybaka), La Belle-Kasson-Fer (Claire Devy), sans compter un gorille en chair et… en os (Gérard Nauguet),
La juvénile troupe joue, chante, danse dans un rythme effréné et une bonne humour contagieuse : on rit (à tripes déployées dirait-on) à cette ripaille et tripaille menée à un train d’enfer par le meneur de jeu Bernard Grimonet. Un spectacle à s’en lécher les doigts qui mériterait de tourner pour apporter un peu de rose dans cette France morose.

L’OpérA/uvillage. Pourrières, les 20, 22, 24, 26, 28 juillet 2014.
Les Pantins de Violette d’Adolphe Adam et Vent du soir de Jacques Offenbach.
Direction musicale : Luc Coadou.
Mise en scène : Bernard Grimonet.
Scénographie : Jean de Gaspary et Bernard Grimonet.
Avec, par ordre d’apparition :
Pierre Espiaut, Marion Rybaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Mikhael Piccone, Émilie Cavallo, Guilhem Chalbos, Pierre Espiaut, Marion Ribaka, Claire Devy, Denis Mignien.
Renseignements 06 98 31 42 06 – contact@loperaauvillage.fr
Exposition « L’Opéra au Village fête ses dix ans ».

Illustration : Bernard Grimonet

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