Compte-rendu, critique, opéra. Genève, Opéra des Nations, le 3 novembre 2017. Offenbach : Fantasio. Gergely Madaras / Thomas Jolly

fantasio geneve jollyCompte rendu, opéra. Genève, Opéra des Nations, le 3 novembre 2017. Offenbach : Fantasio. Gergely Madaras / Thomas Jolly. Encore largement méconnu, Fantasio trouve – enfin – la faveur des salles d’opéra. Depuis 1994 (Gelsenkirchen et…) 2000 (Rennes) puis 2015 (Festival Radio-France Montpellier), l’intérêt pour cette partition ne se dément pas. En février dernier, cette production était créée à l’Opéra Comique (au Châtelet). Si la mise en scène n’a subi que peu de changements pour Genève, la distribution en est presque totalement renouvelée.

Ouvrage singulier et attachant que ce Fantasio, dont le livret est adapté par le frère de Musset de la pièce aigre-douce de son frère, Alfred. Une nouvelle fois, Offenbach ambitionne de forcer les portes de l’Opéra Comique, et y parvient. Las, le désintérêt de son directeur, le contexte historique – on suit de peu la défaite de Sedan et la Commune – sont la cause d’un échec retentissant. Il faudra attendre les Contes d’Hoffmann pour qu’Offenbach soit enfin considéré comme autre chose qu’un amuseur. Inclassable, sans ascendance ni descendance, si ce ne sont Les Contes d’Hoffmann, cet opéra-comique mêle le « sublime au grotesque ». L’intrigue est simple : Fantasio, fantasque, poète et rêveur parfois grinçant, s’est épris de la fille du roi. Or celle-ci est promise à un prince voisin pour sceller une paix à laquelle tout le monde aspire. Fortunio se substitue au bouffon disparu, qu’elle aimait, et le prétendant échange son habit avec celui de son aide de camp pour percer les sentiments de sa fiancée. L’univers de E.T.A. Hoffmann n’est pas loin, avec ses fantasmagories.

Fantasio_c_GTG_CaroleParodi-4552_610x413La réalisation de Thomas Jolly confirme les qualités déjà mentionnées pour sa première mise en scène d’opéra (Eliogabalo, de Cavalli, à Garnier, il y a un peu plus d’un an). Depuis la création parisienne de ce Fantasio, en février dernier, on en connaissait les ressorts. Mais, comme il le souligne justement, « la mise en scène reste du papier cadeau autour d’une boîte immuable dans laquelle s’agitent et s’animent des corps vibrants ». Véritable hymne à la fantaisie, la réalisation est passionnante. Un décor unique et changeant, avec des grooms manipulateurs, installateurs d’éléments complémentaires appropriés, mis en valeur par des éclairages magistraux, permet le déroulement des trois actes. Le château du roi de Bavière apparaît ponctuellement au travers d’un objectif photographique, à ouverture variable, en fond de scène. On y accède par un imposant escalier, au centre du dispositif. De part et d’autre, sur et sous les terrasses, comme en avant-scène, les protagonistes vont évoluer, sans oublier les airs, puisque Fantasio s’envole dans la lettre « O », un peu comme Fred, le dessinateur, faisait s’évader Philémon par la lettre « A ». Une débauche d’effets de lumières accompagne chacune des scènes, jusqu’à l’éblouissement du public par la rampe d’avant-scène. Les costumes traduisent également la fantaisie de l’ouvrage et de ses personnages avec un goût très sûr. La mise en scène est truffée de références – volontaires ou involontaires – sans jamais la moindre pesanteur. Ne commence-t-on pas par ce qui pourrait être la Barrière d’Enfer (de La Bohême) sous la neige, dans un décor lugubre et grisâtre ? La fine équipe des amis de Fantasio (Spark, Facio, Max et Hartmann) qui vont conduire la comédie du premier acte auraient-ils inspiré Puccini ? La monstrueuse cuisinière, armée de sa louche, s’est-elle échappée de l’Amour des trois oranges ? Ce régal constant de l’œil et de l’esprit ne doit pas faire oublier oublier l’essentiel : les interprètes.

Katija Dragojevic est Fantasio. A l’égal de Marianne Crebassa (à Montpellier, puis à Paris) elle s’en est approprié la vivacité, la poésie, la fantaisie provocatrice et espiègle. Son chant est savoureux, charnu et chacun de ses airs et de ses duos avec Elsbeth, la princesse, son jeu dramatique sont également captivants. Un grand mezzo, trop rare en France. La fille du roi de Bavière est Melody Louledjian, jolie voix, fraîche et virtuose, dont le timbre parfois acide et les passages parlés peuvent déranger. Son père, dans l’ouvrage, est campé magistralement par Boris Grappe, excellent comédien dont les interventions chantées se limitent aux ensembles, ce que l’on regrette. Pierre Doyen nous vaut un Prince de Mantoue autoritaire et fat, mais aussi sensible, à la voix sonore et toujours compréhensible. Son garde du corps n’est autre que Loïc Félix, ce ténor abonné au rôle de Marinoni. Son aisance vocale et dramatique relève de l’évidence. Flamel, la suivante de la princesse, est Héloïse Mas. Le jeu et la voix seraient pleinement convaincants si le registre grave était davantage soutenu.

Offenbach fait du chœur, des chœurs, un acteur à part entière. Même si nous ne suivons pas le commentaire de Thomas Jolly à leur endroit (« Le choeur est le personnage principal »), Fantasio n’est pas Boris, l’importance des interventions de la foule – versatile – la qualité de l’écriture, la variété des formations leur donnent une place essentielle. Ceux du Grand-Théâtre sont admirables, tant par leur qualité vocale que par leur jeu dramatique. La direction musicale de Gergely Madaras permet à l’Orchestre de Suisse Romande de briller de tous ses feux : dans les passages intimistes, chambristes comme dans les explosions spectaculaires. Les vents, les violoncelles (avec un beau solo) sont très sollicités. La délicatesse, les phrasés, les équilibres sont ménagés pour notre plus grand bonheur. Les incessantes acclamations qui saluent les artistes témoignent du bonheur partagé de cette mémorable soirée.

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Compte rendu, opéra. Genève, Opéra des Nations, le 3 novembre 2017. Offenbach : Fantasio. Gergely Madaras / Thomas Jolly. Katija Dragojevic, Melody Louledjian, Boris Grappe, Pierre Doyen, Loïc Félix, Héloïse Mas, Philippe Estèphe, Fabrice Farina, Orchestre de la Suisse Romande, Chœur du Grand-Théâtre. Crédit photos : © GTG – Carole Parodi – 2017 – A l’affiche genevoise jusqu’au 20 novembre 2017

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