Compte rendu, critique. Madrid, Teatro Real, le 25 février 2017. BRITTEN : Billy Budd. Ivor Bolton

britten_benjamin_portrait_448Billy Budd de Benjamin Britten a souvent fait l’objet de traductions scéniques marquantes, voire inoubliables, notamment celle de Willy Decker vue dans l’autre grande institution lyrique d’Espagne, au Liceu de Barcelone. Il semble pourtant d’emblée que la production offerte maintenant par le Teatro Real de Madrid – en coproduction avec Paris, Rome et Helsinki et signée par Deborah Warner – les surpasse encore, tant en densité psychologique qu’en impact visuel.

Ici, la mort de l’innocent, trop beau, trop bon, coupable d’avoir éveillé autant chez Vere que chez Claggart, un désir qu’aucun des deux hommes ne veut accepter est autant, sinon plus, l’œuvre du Capitaine de l’Indomptable – ici symbolisé grâce aux seuls accessoires de la machinerie du théâtre (cordages, poulies, tringles, quelques voiles…) – que son Maître d’armes. Ce n’est pas par sens du devoir et par respect de la réglementation que Vere refuse de sauver Billy, mais parce que c’est le seul moyen pour lui – croit-il – de refouler à jamais le sentiment que lui inspire, à son corps défendant, le jeune et beau marin. Tout au long de l’opéra, Vere nous apparaît ainsi mal dans sa peau, coincé, hagard, quand il repousse avec force un Billy suppliant, décomposé et suant au moment du procès, quand il tente désespérément de se donner une contenance…

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Le plateau n’appelle aucune réserve, à commencer par le Captain Vere du ténor britannique Toby Spence, maîtrisant une large palette de couleurs, capable de soutenir sans effort une tessiture particulièrement aiguë et de traduire toute la complexité du personnage. Depuis Peter Pears, le rôle n’a connu que des interprètes d’envergure (James King, Philip Langridge, et plus récemment Rodney Gilfrey, Christopher Maltman ou Bo Skovus) : Jacques Imbrailo peut, sans crainte, soutenir la confrontation avec eux. En dehors de son avantageux physique, le jeune baryton sud-africain possède toute la candeur de Billy, son innocence et son sens de la justice. Son cri « I’d have died for you, save me » transperce littéralement le cœur ! Quant à la ballade Billy in the darbies, elle est phrasée avec un timbre ferme et clair, sans aucune trace de sentimentalité. Le Claggart de la basse américaine Brindley Sherratt fait d’autant plus frémir que son jeu et son chant, alliant une belle musicalité à une émission franche et percutante ne rendent pas de suite sensible la dimension presque métaphysique de cette incarnation du mal que le compositeur a voulue particulièrement perverse. Du reste de la distribution, nous retiendrons David Soar qui tire le meilleur parti du petit rôle de Mr Flint, l’émouvant Novice de Sam Furness, l’aimable Mr Redburn de Thomas Oliemans, le solide Dansker de Clive Bayley, le Red Whiskers de Christopher Gillet et le Squeak de Francisco Vas. De son côté, le Chœur du Teatro Real tient vocalement son rôle avec bravoure, et fait preuve d’un engagement physique proprement exceptionnel.

Sous la direction flamboyante et exacerbée de leur directeur musical Ivor Bolton, qui sait ménager des moments de pur lyrisme dans les interludes, l’Orchestre du Teatro Real contribue, par ses couleurs et la sonorité de ses cordes, à faire de ce Billy Budd madrilène un des grands moments d’émotion de la saison lyrique européenne.

 

 

 

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BillyBudd 2070Compte-rendu, opéra. Madrid, Teatro Real, le 25 février 2017. Benjamin Britten : Billy Budd. Avec Jacques Imbrailo (Billy Budd), Toby Spence (Captain Vere), Brindley Sherratt (John Claggart), Thomas Oliemans (Mr Redburn), David Soar (Mr Flint), Torben Jürgens (Lieutenant Ratcliffe), Christopher Gillet (Red Whiskers), Duncan Rock (Donald), Clive Bayley (Dansker), Sam Furness (Un Novice), Francisco Vas (Squeak), Bosun (Manel Esteve). Deborah Warner (mise en scène), Michael Levine (décors), Chloé Obolenski (costumes), Jean Kalman (lumières), Kim Brandstrup (chorégraphies). Chœur et Orchestre du Teatro Real. Ivor Bolton (direction musicale).

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