Compte-rendu critique, danse. ANVERS, Opéra des Flandres, le 21 octobre 2017. Stravinsky, Martinez : Cherkaoui, Pite.

Compte-rendu critique, danse. ANVERS, Opéra des Flandres, le 21 octobre 2017. Stravinsky, Martinez : Cherkaoui, Pite. Depuis la nomination en 2015 du chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui (né en 1976) à la tête du ballet royal de Flandres, la programmation de cette compagnie s’est nettement tournée vers le répertoire contemporain, et ce à l’instar du virage artistique entamé en 1991 par son équivalent wallon, Charleroi Danses. Le tout premier spectacle de ballet présenté cette saison choisit de mettre en miroir trois oeuvres contemporaines de courte durée, dont une création mondiale dévolue à Crystal Pite. On pourra être surpris du choix de procéder à deux entractes, là où la durée totale des deux premières œuvres avoisine les cinquante minutes, ce qui aurait pu permettre une réunion opportune. Fallait-il, enfin, terminer par l’œuvre la plus longue et malheureusement très inégale, The Heart of August ?

 

 

 

La danse contemporaine à l’honneur à Anvers

 

loiseaudefeu-loiseaudefeu-71a6733-cfilipvanroe-webQuoiqu’il en soit, on retrouve en première partie le ballet L’Oiseau de feu de Stravinsky, créé par Cherkaoui à Stuttgart en 2015 et présenté pour la première fois à Gand et Anvers, alors que Paris a accueilli une version pour deux danseurs à la fondation Louis Vuitton l’an passé (voir aussi son Boléro de Ravel présenté à Garnier au printemps : http://www.classiquenews.com/compte-rendu-danse-paris-opera-garnier-le-7-mai-2017-soiree-balanchinerobbinscherkaoui/). On regrettera d’emblée le choix de Cherkaoui pour la suite réalisée par Stravinsky en 1919, d’une vingtaine de minutes, là où le ballet intégral de 1910 est deux fois plus étendu. Les chefs d’orchestre font aussi souvent ce choix, faisant de la version longue une véritable rareté. Pour autant, le charme et le talent du chorégraphe flamand opère immédiatement, avec un mélange harmonieux de gestes contemporains et de figures classiques, mâtinés de gestuelles d’influence orientales et de nombreux portés. L’entrelacement virtuose des corps compose ainsi des tableaux poétiques qui se succèdent en rivalisant d’élégance, sans éprouver physiquement ses danseurs. Avec un soin particulier apporté aux transitions, tout autant qu’une mise en scène fluide et efficace autour de panneaux mouvants bougés à vue, Cherkaoui a la bonne idée de faire respirer son spectacle, en introduisant un séquençage basé sur des silences entre les morceaux, comme s’il suspendait le temps. Il faut dire que la direction splendide de Philipp Pointner, à la tête d’un superlatif Orchestre de l’Opéra des Flandres, n’est pas pour rien dans la réussite de cet enchantement sonore et visuel, prenant le temps d’étager, presque en sourdine, les raffinements d’un Stravinsky inspiré tout autant par Moussorgski que par Rimski-Korsakov. On perçoit également combien la délicatesse d’un Ravel sut certainement s’abreuver à cette musique encore tournée vers le XIXème siècle, mais déjà annonciatrice des deux chefs d’œuvre suivants, Petrouchka (1911) et, dans une moindre mesure, Le Sacre du printemps (1913).

 

 

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On reste sur les mêmes sommets de raffinement poétique avec les Ten Duets on a Theme of Rescue de Cliff Martinez (d’après la musique composée pour le film Solaris en 2002), chorégraphiés par la Canadienne Crystal Pite (né en 1970). Autour de douze spots de cinéma répartis en arc de cercle, l’éclairage en contre-jour baigné de fumigènes nous transporte dans une atmosphère étrange, presque fantastique, bien en rapport avec la bande son enregistrée, aux longs aplats hypnotiques au synthétiseur, tous entrecroisés à la manière de la musique minimaliste. Les cinq danseurs forment et déforment des couples à l’envi, apportant davantage de fluidité, de dynamisme et d’impact physique par rapport à L’Oiseau de feu.

Après la pause, on découvre la dernière œuvre au programme, The Heart of August de Gavin Bryars, sur une chorégraphie d’Edouard Lock. Les gestes corporels se font plus saccadés, plus maniérés aussi, en des rythmes nerveux assez dérangeants. L’ensemble, assez inégal, déçoit surtout au niveau des éclairages envahissants façon concert de rock, dont les transitions maladroites se révèlent sans surprise, tandis que des panneaux descendent et remontent sans raison apparente sur les côtés. En fond de scène, l’HERMESensemble dirigé par Geert Callaert déçoit lui aussi à force d’approximations dans les accélérations et les aigus à la limite de la justesse au violoncelle, sans parler d’une cohésion qui n’évite pas certains décalages. Le public ne semble pas tenir rigueur de ces quelques imperfections en apportant, à l’instar des deux autres chorégraphies, un accueil chaleureux. Peut-être est-ce dû là à la musique toujours intéressante de Gavin Bryars qui se tourne tout autant vers Piazzolla (la présence de l’accordéon renforçant ce parallèle) que la musique minimaliste ? Quoiqu’il en soit, on conseillera vivement ce spectacle pour les deux premières œuvres, d’une perfection technique et d’une hauteur d’inspiration dignes de l’excellente réputation de l’Opéra des Flandres.

 

 

 

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A l’affiche de l’Opéra d’Anvers jusqu’au 28 octobre 2017.
Compte-rendu, opéra. Anvers, Opéra des Flandres, le 21 octobre 2017.
1 : Stravinsky : L’Oiseau de feu. Orchestre de l’Opéra des Flandres, direction musicale, Philipp Pointner / chorégraphie, Sidi Larbi Cherkaoui.
2 : Cliff Martinez : Ten Duets on a Theme of Rescue (d’après la musique du film Solaris). Chorégraphie, Crystal Pite.
3 : Gavin Bryars : The Heart of August. HERMESensemble, direction musicale, Geert Callaert / Chorégraphie, Edouard Lock. / illustrations : © F Van Roe 2017

 

 

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