Compte-rendu, concert. Semur-en-Auxois, le 11 mai 2018. Prokofiev, Gottschalk, Grether / Lively

sergei-prokofievCompte rendu, concert. Semur-en-Auxois (Côte d’Or), le 11 mai 2018. Prokofiev et Gottschalk, Elsa Grether, violon et David Lively, piano. Après sa nostalgie, puis la séduction, de la Russie, devenue stalinienne, qui le happera et le broiera (au point de cacher sa disparition, le même jour que celle du dictateur), Prokofiev s’intéresse – enfin – au violon, grâce à David Oistrakh. Outre les concertos, cela nous vaudra au moins deux chefs d’œuvre : la première sonate avec piano, et celle pour violon seul. Associées à la celle réécrite d’après la célèbre sonate pour flûte, nous avons l’essentiel du programme qu’Elsa Grether et David Lively offrent au public de Semur-en-Auxois, dont le cœur bat sur le promontoire aux flancs escarpés que baigne l’Armançon, dans le nord de la Côte d’Or.

Magistrale promesse

Dans la première sonate, violon et piano se disputent le premier rôle, avec la même exigence technique. Le piano de David Lively, rythmicien virtuose, est incisif, aux harmonies acides, violent et incantatoire quand le texte y invite, mais aussi chatoyant et élégiaque, toujours clair. L’énergie massive, contrastée est aussi celle du violon. L’archet est large, puissant comme léger et prodigieusement mobile, la sonorité rayonnante, pleine et brillante. Les textures demeurent toujours transparentes, y compris dans le familier allegro brusco (« impétueux et sauvage » écrit Prokofiev). La rudesse, saine, jamais triviale, les phrasés séduisent par leur pureté, comme la savante polyphonie des registres. Tout juste peut-on attendre du début du finale (allegrissimo), à la métrique complexe, une frénésie plus intense, question de force expressive plus que de tempo, pour mieux magnifier l’andante. C’est un parfait régal, qu’il s’agisse du jeu des graves, comme des gammes aériennes énoncées sur la scansion du piano. Un moment d’intense bonheur.

Relevant d’un tout autre univers, deux pièces de Louis Moreau Gottschalk détendent l’atmosphère et nous réjouissent, évidemment confiées au seul piano. D’une éblouissante virtuosité, dont le seul objet est la séduction, leur motricité anticipe celle de Prokofiev, là s’arrête la comparaison. Les rythmes créoles, l’exubérance, la frénésie démonstrative des variations de « Souvenir de Porto-Rico » et de « The banjo » valent à David Lively, qui en est l’un des meilleurs interprètes, de longues et chaleureuses ovations.

Sa longue et assidue fréquentation de la sonate pour violon seul confère à Elsa Grether une maîtrise libérée des redoutables contingences techniques. Le bonheur de la violoniste est manifeste et communicatif, l’interprétation splendide.

Elsa-Grether-credit-Jean_Baptiste-Millot1-e1492786634207La deuxième sonate avec piano, en ré majeur, apparaît rarement au concert. S’il est permis de préférer l’originale, justement célèbre, écrite pour la flûte, force est de reconnaître que sa réécriture pour le violon, assortie de doubles-cordes et d’effets spécifiques à l’instrument, ne manque pas d’intérêt. Le moderato initial, serein, clair, lyrique, introduit le scherzo, élégant, enjoué, léger même s’il se fait fébrile dans sa seconde partie, avant le rappel du thème initial et de sa coda. L’andante est rêveur, aux harmonies subtiles, sur le balancement du piano. Quant au finale, exubérant, chargé d’humour, c’est le prétexte à une démonstration virtuose, suspendue le temps d’une parenthèse lyrique, attendrie, avant un finale enflammé, réjouissant, avec son piano charpenté, percussif et jovial, nuancé. Elsa Grether et David Lively s’y entendent à la perfection, nous émouvant et nous éblouissant. Le piano au toucher admirable, remarquable de clarté, de précision et de couleurs, le violon magistral s’y épanouissent

Le concert s’inscrit dans la préparation d’un enregistrement, prévu au printemps 2019. Nul doute sur le succès qu’il remportera, car ce que nous avons écouté ce soir est déjà exceptionnel : quelques menus réglages, au fil des productions, un épanouissement encore renforcé nous promettent une réussite peu commune.

En bis, les deux artistes nous offrent la célèbre marche de l’Amour des trois oranges, à la progression spectaculaire. Avec les transcriptions de ses œuvres, dont Prokofiev était coutumier, pourquoi ne pas envisager déjà un programme complémentaire consacré aux autres pièces pour violon, rarement jouées, comme la sonate pour deux violons, par exemple ?

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Compte rendu, concert. Semur-en-Auxois (Côte d’Or), le 11 mai 2018. Prokofiev et Gottschalk, Elsa Grether, violon et David Lively, piano. Icono : Elsa Grether © JB Millot

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