Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. Récital d’Andrei Korobeinikov, piano

Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. SCHUBERT, RACHMANINOV… Récital d’Andrei Korobeinikov, piano. Serait-ce le dernier assaut de l’hiver qui provoqua le 17 mars un exaspérant concert de toux au Théâtre des Champs-Élysées? Toujours est-il que nous y étions pour entendre le pianiste russe Andréï Korobeinikov, seulement lui, sans cette regrettable orchestration. Lauréat de plus de vingt prix, ce musicien surdoué ne laisse pas indifférent celui qui se donne la peine de l’ écouter. Si ses partis pris interprétatifs et stylistiques peuvent dérouter, il ne lasse jamais. La musique est là, présente dans les moindres recoins, servie par une technique éblouissante et une aisance incomparable. Nous pûmes le constater ce samedi soir, dans un programme qui lui est désormais familier: Schubert, Rachmaninov, et Liszt.

ANDREÏ KOROBEINIKOV AU TCE

korobeinikov piano 156-andrei-korobeinikovLa musique ne saurait attendre: un salut rapidement esquissé et le pianiste sitôt assis commence l’impromptu varié de Schubert D.935, opus 142 n°3 en si bémol majeur. Le pas est plutôt décidé, qui lui permet de prendre ses aises dans les respirations, et le piano chantant. Son interprétation n’a ni la simplicité lumineuse et élégante de celle de Zimmerman, ni l’intériorité et la tendre poésie de celle de Maria João Pires, ni même la droiture et le classicisme indémodable de Brendel. Il l’imprègne, pourrait-on dire, d’une vague romantique, notamment par l’emploi par endroits d’un léger rubato, et par des effets dynamiques parfois un peu grossis. Elle n’en est pas moins captivante, notamment dans les reprises et leurs subtils changements d’expression, donnant une inflexion différente au propos. La dernière variation surprend par sa rapidité d’exécution, qui nous donne l’illusion d’entendre des glissendi. Les doigts sont si véloces que le perlé du jeu en est gommé, qui prend une tournure lisztienne. On retrouve dans l’impromptu N°1 du même opus, en fa mineur, cette même inclination à grossir le trait, accentuant le côté dramatique des accords introductifs, le caractère obsessionnel des notes répétées, voire parfois martelées, et les basses particulièrement timbrées, qui nous entraîne déjà dans le noir univers du Erlkönig (le Roi des Aulnes). L’opus 90 n°2, en mi bémol majeur reste dans la même lignée, les gammes jouées dans l’élan et la prestesse plus que dessinées et phrasées, le jeu vigoureux et contrasté, aux accents dramatiques dans les accords.

Dans sa tonalité homonyme, celle de mi bémol mineur, l’Elégie opus 3 n°1 de Rachmaninov succède harmonieusement à l’impromptu de Schubert. Korobeinikov nous en donne toute sa dimension lyrique et son éperdue nostalgie. Cette œuvre lui sied comme un gant, tant dans l’art de suspendre les phrases, ou de les tendre vers des sommets d’exaltation, jusqu’à la déchirure, que dans celui des couleurs. Les Variations sur un thème de Corelli opus 42 de Rachmaninov, sont de la même veine, travaillées de l’intérieur. Composées en France, et au nombre de vingt, elles ressemblent pour la plupart à des improvisations écrites, animées de contrastes rythmiques et dynamiques, et de résonances extrêmes. Pas de quoi ennuyer, surtout ce soir-là avec cet artiste-là…et pourtant les toux redoublent dans l’orchestre. C’est à croire que cette œuvre les attire, à en juger par les propos du compositeur lui-même: « Je les ai jouées une quinzaine de fois, mais jamais dans leur continuité. Je me suis guidé sur les toux du public. S’ils toussaient de plus en plus, je sautais la variation suivante. S’ils cessaient de tousser, je jouais normalement. A un concert, je ne me souviens plus lequel – c’était dans une petite ville -, ils toussaient tellement que je n’ai pu jouer que 10 variations (sur les 20). J’ai atteint mon record à New York, où j’en ai joué 182. » Fort heureusement Korobeinikov ne se laisse pas infléchir et nous les livre intégralement. Le thème énoncé comme avec des coups d’archets, dans une nudité sidérante, s’anime peu à peu et ouvre sur les humeurs des variations, brillamment rendues par le pianiste, qui fait sonner là les basses comme un glas, ici en crie la désespérance, en fait jaillir les accents, en épanouit la splendeur des chants, dans des contrastes saisissants.

La deuxième partie du concert est consacrée à Liszt. En écho à la première, les trois lieder de Schubert transcrits par Liszt, Sei mir gegrüsst, au magnifique sotte voce, Auf dem Wasser zu singen, très contenu et davantage schubertien que lisztien, et un effroyable Erlkönig, précèdent la Sonate en si mineur de Liszt. L’œuvre emblématique du compositeur hongrois est ici coulée dans un moule qui n’appartient qu’à lui: dira-t-on qu’il exagère, qu’il en fait trop, au détriment de l’unité? N’empêche que là encore sa conception porte sur les oppositions, qu’il pousse à l’extrême, entre les tensions et les détentes, les accords compacts dans le grave, et le souple délié des lignes de chant dans l’aigu, les tornades foudroyantes et la méditation céleste. Si son style est parfois un peu complaisant, cet
artiste a au moins une vision loin de l’abstraction sonore. Elle n’aura cependant pas eu raison du concert de toux. Sensible à cette participation sonore du public, répondant aux rappels, il lui offre de bonne grâce en premier bis un espace d’expression privilégié et unique: le fameux 4’33’’ de John Cage! On passera sur les réactions multiples et successives d’un public médusé dans un premier temps, puis agacé et impatient, durant ces longues minutes de …silence. On aura surtout apprécié l’humour d’un musicien sans rancune, qui ensuite généreusement offrira trois études-tableaux et un prélude de Rachmaninov, et pour boucler le concert, l’impromptu hongrois de Schubert. Rien que ça!

 

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Compte-rendu, concert. PARIS, TCE, le 17 mars 2018. Récital d’Andrei Korobeinikov, piano. Illustration : © Irène Zandel

Programme :

Schubert: Trois Impromptus op. 142 n°s 3 et 1, op. 90 n° 2
Rachmaninov: Elégie op. 3 n° 1,
Variations sur un thème de Corelli op. 42
Schubert-Liszt: Sei mir gegrüßt, Auf dem Wasser zu singen, Erlkönig
Liszt: Sonate en si mineur

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