Compte-rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 28 février 2017. Venise Millénaire, Jordi Savall

savall-jordi-nuit-des-rois-versaillesCompte-rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 28 février 2017. Venise Millénaire, Jordi Savall (direction). Aucun mot ne qualifie mieux un concert de Jordi Savall que celui de « voyage ». Ce soir, il nous le prouve à nouveau à la Philharmonie de Paris, en nous proposant un programme centré autour de la ville de Venise. C’est d’abord un voyage dans le temps, puisque le concert s’étale sur pas moins de mille ans, depuis le VIIIe siècle jusqu’au début du XIXe. Mais c’est aussi un voyage dans l’espace, avec des musiques provenant de tout le bassin méditerranéen.  C’est là que « voyage » s’articule tout naturellement avec « dialogue » : dialogue des générations et des époques, mais surtout dialogue des cultures. La ville de Venise est ici présentée comme un carrefour entre l’Orient et l’Europe, où les musiques se mêlent et s’influencent réciproquement. Pour l’accompagner dans cette aventure, Jordi Savall peut toujours compter sur ses propres ensembles, Hespèrion XXI, Le Concert des Nations, ainsi que les solistes de La Capella Reial de Catalunya. Mais il aime également s’entourer d’artistes venus de divers horizons, partenaires réguliers de ses concerts. Sur scène, on retrouve alors des musiciens de tout bord : Maroc, Grèce, Turquie, Arménie…

La première partie est consacrée à des musiques allant de 770 à 1515. Vaste programme déjà, que de condenser près de 800 ans en une heure de concert ! Cela dit, nous sommes bien loin des codes traditionnels d’un concert de musique classique. Dans une tenue sobre et simple, les musiciens affichent une attitude décontractée, allant et venant sur scène au gré de leurs interventions. Nombreux sont ceux qui jouent de plusieurs instruments en alternance, tel le percussionniste, qui ne cesse de passer des cloches en fond de scène, aux tambours accompagnant les musiciens du premier rang. Car l’incroyable variété des instruments joués ce soir dépasse largement le nombre de musiciens, formant toute une palette, riche de timbres et de couleurs, depuis les instruments anciens (chalémie, saqueboute, harpe médiévale…) jusqu’aux traditionnels (oud, kanun, duduk…), en passant par les « classiques » de la musique occidentale.

Assis une vièle entre les genoux, Jordi Savall dirige ses musiciens depuis son siège, son archet faisant office de baguette. Chants byzantins, chansons de croisades, danses d’Arménie, les musiques s’enchaînent de manière fluide, sans interruption, donnant presque l’impression que tout est improvisé. La transition entre chaque morceau se fait naturellement, la succession des pièces laissant transparaître les influences réciproques des différentes cultures. Des passages purement instrumentaux alternent avec des œuvres vocales, accompagnées ou a cappella, à l’instar des chants entonnés par l’ensemble vocal orthodoxe/byzantin « Romain le Mélode ». N’entrant sur scène que pour leurs interventions, les six membres du groupe offrent à chaque fois une performance époustouflante, remarquable d’écoute et de cohésion entre les chanteurs.
Cette première partie se termine joyeusement avec La Guerre de Clément Jannequin, chanson polyphonique très connue de la Renaissance. On regrette seulement que les instruments couvrent un peu trop les chanteurs, rendant difficile la compréhension des paroles. De ce fait, les effets de jeu typiques des chansons parisiennes (imitation, onomatopées …) s’en trouvent malheureusement en partie atténués.

La deuxième partie s’étale de 1526 à 1797. On retrouve des instruments et des compositeurs plus familiers de la musique occidentale : Adrian Willaert, Antonio Vivaldi, ou encore l’imposant Combattimento di Tancredi e Clorinda de Monteverdi, l’un des plus fameux madrigaux du compositeur italien. Le chanteur narrateur se sort très honorablement  de ce long Combat, particulièrement difficile à interpréter : même s’il laisse paraître quelques faiblesses au niveau de la technique vocale, son articulation dans les redoutables passages au débit extrêmement rapide mérite des éloges, là où beaucoup (et même les meilleurs !) se sont souvent empêtrés avant lui. Enfin, Savall nous réserve quelques belles surprises de fin de programme : une œuvre vocale originale, composée par un certain Luigi Bordèse d’après les Symphonies n°5 et 7 de Beethoven, ainsi que la célèbre marche turque de Mozart revisitée …. à la turque !

 « Voyage » et « dialogue », oui, voilà bien deux maîtres mots pour évoquer ce concert ! Notre imaginaire, exalté, s’est laissé transporté au gré des couleurs chatoyantes des musiques du bassin méditerranéen. Mais à l’arrivée, c’est peut-être bien le mot « sérénité » qui finit par s’imposer à notre esprit. Car sous sa figure de sage parmi les sages, Jordi Savall s’attache toujours à nous transmettre un message de paix universelle, de tolérance et d’amour de son prochain. Ce soir, le maître et ses musiciens ont réussi à ravir nos sens, mais aussi une fois de plus, à toucher nos âmes.

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Compte-rendu, concert. Paris, Philharmonie grande salle – Pierre Boulez, le 28 février 2017. Oeuvres de Marcabru, Guillaume Dufay, Adrian Willaert, Claudio Monteverdi, Antonio Vivaldi… Jordi Savall (direction), Musiciens d’Orient, Ensemble vocal orthodoxe/byzantin, Solistes de la Capella Reial de Catalunya, Hespèrion XXI, Le Concert des Nations.

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