Compte-rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 20 mars 2017. Monteverdi, L’Orfeo. Paul Agnew (direction), Les Arts Florissants.

agnew paulCompte-rendu, concert. Paris, Philharmonie, le 20 mars 2017. Monteverdi, L’Orfeo. Paul Agnew (direction), Les Arts Florissants. Après avoir donné en concert l’intégralité des Livres de madrigaux de Monteverdi, c’est à une autre œuvre majeure du compositeur que s’attaquent Les Arts Florissants : L’Orfeo. Bien qu’il n’en porte pas le titre (puisque Monteverdi le nomme favola in musica), L’Orfeo n’en est pas moins l’un des premiers opéras dans l’histoire de la musique, véritable bijou du répertoire dramatique.

Nous connaissons bien les interprètes, et nous avons peu de doutes sur la qualité du concert donné ce soir. Ce qui nous intéresse en revanche, c’est de découvrir leurs choix en matière d’interprétation. En effet, même si nous disposons de nombreuses informations sur L’Orfeo et ses premières représentations, certains points restent obscurs concernant l’instrumentation, le nombre de musiciens, la mise en scène, le livret même, qui ne correspond pas toujours à la partition… Pour obtenir quelques fragments de réponse, il est nécessaire de se replacer dans le contexte de création de l’œuvre : une petite salle du palais de Mantoue, en 1607, bien loin des espaces scéniques contemporains, ne permettant ni une mise en scène spectaculaire, ni un effectif pléthorique.

Ce soir, dans la salle de la Philharmonie, le concert débute dans le noir complet. Seul dans la lumière, un joueur de luth gratte distraitement une variation sur la fanfare d’ouverture, alors qu’on perçoit vaguement les musiciens et chanteurs prenant place sur la scène. Soudain, le jour se fait, et la fanfare retentit, donnée trois fois comme le veut l’usage. Puis La Musique prend la parole et annonce la teneur de la pièce à laquelle nous allons assister.

Immédiatement, un problème insoluble s’impose à nous. Nous savons que la salle de la Philharmonie ne se prête guère à la représentation d’œuvre dramatique. Afin de permettre à tous le public (y compris l’arrière-scène) de lire les sous-titres, le panneau de diffusion est disposé très haut au-dessus de la scène. Impossible, donc, de lire le texte tout en observant le spectacle. Pour ceux d’entre nous qui connaissent suffisamment l’histoire et l’opéra, le choix est vite fait : pas de sous-titres ce soir, nous préférons profiter à loisir du jeu des interprètes et de la mise en scène. Celle-ci reste simple, comme on pourrait imaginer celle à l’époque de Monteverdi : un cercle de pierres, tels ceux dédiés au culte du soleil (nous rappelant par là qu’Orphée est fils d’Apollon), des costumes colorés faisant référence à l’Antiquité, des jeux de lumière notamment pour symboliser le Styx. Les instruments dédiés à la basse continue (harpe, clavecin, orgue, théorbe) sont répartis en deux groupes, disposés de chaque côté (peut-être pour rechercher l’effet de spatialisation qu’il devait y avoir à l’origine), tandis que les cordes et flûtes évoluent librement sur scène. Pas de chef pour mener l’ensemble. Paul Agnew, assumant le rôle d’Apollon, se tient en retrait dans l’ombre : depuis les cieux, le dieu contemple les aventures de son fils.

L’histoire commence alors que nymphes et bergers célèbrent les noces d’Orphée et Eurydice. Que l’on ne s’étonne pas de voir La Musique devenir Eurydice, tout comme plus tard un berger prend les traits de Pluton ou une nymphe ceux de Proserpine, car il en était sans doute ainsi en 1607. Pas non plus de chœur imposant comme dans certaines interprétations contemporaines, mais uniquement un chanteur par voix, un choix certainement plus en accord avec l’effectif original. Après un joyeux intermède pastoral, Orphée prend la parole pour la première fois. Nous sommes alors immédiatement saisis par la beauté et la puissance de la voix du chanteur, Cyril Auvity. Nimbé d’une aura majestueuse, il incarne à merveille celui qui, par son chant, charme les fauves les plus féroces, et s’impose véritablement comme un demi-dieu.

Les réjouissances se poursuivent jusqu’à ce que la Messagère vienne troubler la fête en apportant la nouvelle tant redoutée : celle de la mort d’Eurydice. Un silence troublant règne dans la salle, suivant les terribles paroles de la nymphe « La tua diletta sposa è morta » (Ta femme bien aimée est morte). La tension du drame est palpable dans l’auditoire, et tous retiennent leur souffle à l’annonce de la nouvelle tragique. Les frissons nous gagnent lorsqu’Orphée émerge enfin de sa prostration pour pleurer la perte de son épouse. Désormais, il ne lui reste plus qu’une unique solution : celle de descendre la chercher aux enfers. C’est à travers un sublime monologue (avoisinant les dix minutes !) que le héros parvient à endormir Charon afin de franchir le Styx et pénétrer dans le royaume des ombres. La suite est sans surprise bien sûr : même s’il obtient de Pluton l’autorisation de ramener Eurydice sur terre, Orphée ne peut s’empêcher de braver l’interdiction divine et se retourne trop tôt pour contempler sa jeune épouse, qu’il perd une seconde fois.

Le livret original reste fidèle au récit mythologique : à ce moment de l’histoire, Orphée est lapidée par des bacchantes en furies, pour avoir renoncé à l’amour des femmes. Mais dans les partitions éditées, la partie musicale manque pour cet épisode. Aussi, dans l’interprétation que nous offrent les Arts Florissants, point tant de violence : prenant pitié de son fils, Apollon lui propose de renoncer aux basses considérations terrestres, et de le rejoindre dans les cieux où il pourra contempler à loisir la beauté d’Eurydice dans les étoiles. Orphée accepte, et c’est sur un chœur final réunissant nymphes et bergers que l’opéra s’achève.

Nous aussi nous sommes envolés vers les cieux ce soir, emmenés brillamment par Paul Agnew et sa troupe, qui ont tutoyé les dieux dans cette interprétation de L’Orfeo. Des chanteurs impeccables, un Orphée imposant et émouvant, des musiciens qui prennent plaisir à jouer sur scène… Montrant un vrai travail de recherche dans l’interprétation, afin de rester le plus proche des conditions de création de l’oeuvre en 1607, les Arts Florissants nous ont encore une fois proposé un spectacle de qualité, célébrant dignement les 450 ans de la naissance de Monteverdi.

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Compte rendu concert. Paris, Philharmonie grande salle – Pierre Boulez, le 20 mars 2017. Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’Orfeo, favola in musica. Paul Agnew (direction), Les Arts Florissants.

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