Compte-rendu, concert. Dijon, le 30 janvier 2018. Staier / Orch baroque Casa da Música de Porto.

orch baroque de la casa di musica de portoCompte rendu, concert. Dijon, Opéra (auditorium), le 30 janvier 2018. Du Portugal à l’Espagne. Andeas Staier et l’Orchestre baroque de la Casa da Música de Porto. Si Maria João Pires est mondialement connue, les ensembles portugais gagnent à l’être. A Porto, la Casa da Música, magnifique salle de concert, abrite un orchestre symphonique, honorable, tout comme un orchestre baroque, que nous écoutons ce soir. Chercheur – et trouveur – infatigable, Andreas Staier l’avait découvert il y a cinq ans, les liens se sont renforcés pour aboutir à ce concert, placé sous le signe des musiques baroques ibériques. La péninsule fut terre d’élection du baroque le plus démonstratif, d’où que viennent les musiciens : à côté de Carlos Seixas, nous trouvons des Anglais cosmopolites (Corbett et Avison), des Italiens convertis à l’ibérisme (Domenico Scarlatti et Boccherini), sans oublier Telemann.

 

 

 

Une révélation : l’Orquestra Barroca de Porto

 

 

William Corbett, disparu en 1748, grand voyageur dans toute l’Europe musicale, nous lègue ce concerto « alla Portugesa » où il s’emploie à parodier les pratiques locales. C’est un beau moment de bonheur, plein de séductions, servi par un orchestre manifestement familier de ce répertoire, souple, nerveux, lyrique. L’élégance et l’émotion du Largo e piano central, son écriture digne des meilleurs contemporains, puis la joie souveraine de l’allegro final emportent l’adhésion. L’ample concerto en sol mineur de Carlos Seixas permet à Andreas Staier de rappeler sa maestria virtuose. Particulièrement dans les mouvements rapides, le jeu de Scarlatti semble amplifié, avec une sorte de sourire complice. La tonalité se prête naturellement à l’épanchement tendre de l’adagio. Un second concerto, en la majeur, concis, au finale virevoltant nous en donne un autre exemple. On se prend à regretter que l’essentiel de son œuvre ait disparu lors du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755.

Entre eux, trois sonates de Scarlatti nous sont offertes, sur le bel instrument, copie de Kern d’après Mietke. Egalement riche dans tous ses registres, équilibré, tout juste regrette-t-on un certain manque d’alacrité, d’agressivité, mais les instruments (ou copies) pleinement satisfaisants sont rares. Toujours la riche et inventive écriture de Scarlatti est traduite magistralement. Des premières à l’ultime période (illustrée en seconde partie), le choix est judicieux et recouvre la plupart des aspects de ce compositeur singulier. La vie, la clarté de la K.8, avec une voix médiane particulièrement valorisée, l’exubérance de la K.13, la richesse contrapuntique de la K.173, tout semble là.

Elève de Francesco Geminiani, Charles Avison publie en 1744 Twelve Concertos in seven parts done from two Books of Lessons for the harpsichord by Domenico Scarlatti, des arrangements en concerto grosso de sonates pour clavecin. C’est le 8ème qu’interprètent pour nous Andreas Staier et les musiciens de l’Orquestra Barroca. On est en plein baroque, où Scarlatti est relu par les cordes italiennes comme par Haendel. Si l’originalité de cette œuvre n’est pas évidente, nous ne sommes pas pour autant dans la banalité : l’interprétation en est captivante, par la dynamique, les phrasés, l’accentuation et les couleurs, les musiciens du concertino, conduits par Daniel Huw, rivalisent de virtuosité et la séduction est constante.

Du trésor inépuisable des sonates de Scarlatti, Andreas Staier nous offre le couple en mi majeur, K.380-381, appartenant à sa dernière période créatrice. Parmi les plus brillantes, elles sollicitent en permanence une habileté technique de haut vol (croisements, sauts invraisemblables). La virtuosité est évidente, mais la fébrilité semble s’être substituée au caractère attendu. Où sont l’Espagne, ses guitares (dont l’influence sur Scarlatti est essentielle, tant dans le jeu que dans la conduite des voix et la disposition des accords), ses rythmes, sa sensualité ? On est impressionné, mais on reste un peu sur sa faim.

boccheriniPour clore ce beau programme, le quintette de Boccherini « La musica notturna delle strade di Madrid » opus 30 n°6 (G.324), dont chaque mouvement illustre un tableau sensoriel. Pièce particulièrement populaire (repris par le film de Peter Weir, sorti en 2003, Master and Commander: The Far Side of the World), dont Andreas Staier a réalisé la transcription pour orchestre, avec un respect absolu de la lettre comme de l’esprit : elle se contente de répartir les périodes entre le concertino, avec un clavecin inventif, et le ripieno. Le relief, les contrastes accusés, les couleurs, en sont magnifiés comme jamais. Quoi de plus moderne que les pizzicatti des violoncelles figurant l’appel des cloches ? Les tambours des soldats, suivis du menuet des aveugles sont également captivants. Le duo en doubles cordes du violoncelle solo (Filipe Quaresma) et du violon de Daniel Huw, où les registres sont intervertis ne doit pas avoir d’équivalent dans toute la littérature chambriste. Ce même violoncelle solo – l’instrument de prédilection du compositeur – se voit confier les plus belles parties. L’irrésistible passacaille, puis les variations finales nous portent à l’enthousiasme, servies par chacun avec un engagement rare.

Un bis (Espagnol, troisième pièce de la suite en ut majeur de Telemann) répondra aux longues et incessantes acclamations d’un public ravi.

 

 

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Compte rendu, concert. Dijon, Opéra (auditorium), le 30 janvier 2018. Du Portugal à l’Espagne. Andeas Staier et l’Orchestre baroque de la Casa da Música de Porto. Crédit photographique © DR

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