Claire Delamarche: Bela BartokEditions Fayard

Claire Delamare

Bela Bartok

Editions Fayard

Bartok, enfant de l’empire austro hongrois bientôt démantelé, éprouve le désir d’affirmer contre les aléas angoissants de l’histoire, sa propre identité, la richesse éternelle de ses origines. D’où comme Janacek, l’affirmation vitale de sa langue d’Europe centrale, et des rythmes musicaux qui lui sont liés. En l’occurrence, l’écriture du compositeur s’attache à exprimer la syntaxe singulière de ses racines. Né en 1881, mort newyorkais en 1945, Bartok collectionne avec le scrupule d’un connaisseur polyglotte, les joyaux culturels et régionaux, ces chants populaires des campagnes traversées, minutieusement recueillis sur son phonograme avec la complicité de Kodaly (chants et mélodies roumains, bulgares, hongrois, tchèques, tsiganes…). Le compositeur ethnographe a surtout la passion de la France (symbolisme et impressionnisme de Debussy qui restera éloigné de son admirateur), une terre de maturation forte, d’influence tenace, une porte qui l’élève à la modernité sans renier sa profonde identité régionale (et non pas strictement provinciale ou folklorique).


Modernité synthétique

A partir des lettres hongroises qu’elle traduit elle-même, comme pour mieux se rapprocher d’une pensée subtilement active et miraculeusement mélancolique, l’auteure, Claire Delamarche restitue dans sa riche contradiction, la portée d’une œuvre atypique et finalement inclassable qui s’explique par la carrière du musicien, les avancées et voyages de l’homme… finalement il quitte sa Hongrie natale vers l’Ouest et le grand Ouest outre-Atlantique, vers les States dont il demeure un témoin critique et sagace. Toutes les œuvres majeures sont analysées et contextualisées de son unique opéra, le Château de Barbe-Bleue (Puccinien ou Debussyste?), Musique pour cordes, percussion et célesta, le Concerto pour orchestre, Le Mandarin merveilleux aux Concertos pour piano, Le prince de bois, chants et chœurs inspirés par la lyre populaire si patiemment et passionnément collectée… jusqu’aux 7 Quatuors et autres pièces chambristes ou strictement vocales. Néo classique, original, symphoniste post romantique, Bartok reste une figure aussi essentielle que Stravinsky, Ravel, Schoenberg pour la première moitié du XXème: un classique de la modernité dont le livre, incontournable, mesure aujourd’hui l’éloquente sensibilité synthétique. Sa musique est une langue : tout le texte et les articles connexes (dont la postface de Thierry Escaich) s’entendent de façon convaincante à transmettre l’idée d’une forme linguistique de l’écriture, où par le rythme essentiellement chorégraphique et prodigieusement organique, la fine architecture harmonique, l’élargissement expérimental du contrepoint… se précise la puissance intrinsèque d’un geste formel d’une carrure beethovénienne (lire la postface lumineuse de Thierry Escaich déjà cité).

Comme toute biographie de compositeur chez Fayard, la présente somme relève du genre de l’analyse musicale (” Analyser Bartok “, ” Gammes et modes bartokiens “) , de l’essai (” L’état et l’art “; ” un nouveau classicisme 1927-1929 “…) autant que de la chronologie exhaustive et strictement biographique (” premières années jusqu’en 1889, Académie de musique de Budapest jusqu’en 1904, l’année du piano 1926, les femmes de sa vie Marta et Ditta, … New York 1940-1945…”). Texte riche, vivant, pénétrant. Passionnant.

Claire Delamarche: Bela Bartok. 1036 pages. 39 euros. Editions Fayard. Postface de Thierry Escaich.

Comments are closed.